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« Ils ne sont pas prêts à sacrifier leur vie sur l’autel du travail »

Illustration montrant une femme munie d'une mallette, un homme diplômé et un travailleur d'usine montant ou descendant des escaliers qui s'entrecroisent et qui se terminent par une flèche ascendante ou descendante.

Êtes-vous mieux au travail que vos parents?

Photo : Radio-Canada / Illustration: Sophie Leclerc

Mathieu Gobeil

Le monde du travail a changé considérablement en quelques générations. Les jeunes d'aujourd'hui sont-ils mieux au travail que leurs parents à leur âge? Les exigences augmentent, les salaires stagnent, mais les 20-35 ans priorisent leur vie personnelle avant tout.

« Je voulais vraiment être rédactrice publicitaire », raconte Roxanne Thiffault-Roux, jeune trentenaire de la région de Québec. « Après mon bac en communication, j'ai été quatre ans sur le marché du travail, j'ai enchaîné les contrats, mais ce n'était pas aussi stimulant que je pensais et c'était difficile d'avoir accès à des emplois comme concepteur-rédacteur. T’sé, c'est beaucoup d'appelés, peu d'élus. »

Après un retour chez ses parents, elle se lance dans un autre baccalauréat, cette fois-ci en rédaction professionnelle, avant de poursuivre au 2e cycle. Les contrats se succèdent, puis elle décroche un emploi à temps partiel comme professionnelle de recherche dans le milieu universitaire. Ses tâches sont stimulantes, son horaire flexible et elle peut travailler à la maison.

Je n'ai jamais beaucoup travaillé en fonction des avantages ou des conditions de travail. Ce qui a toujours prévalu pour moi, c'est ma liberté d'horaire.

Roxanne Thiffault-Roux
On voit des passants, au premier plan une jeune femme, qui marchent sur la Place d'armes, au centre-ville de Montréal. En arrière-plan on voit les édifices emblématiques, dont celui de la BMO.

La progression des femmes sur le marché du travail au cours des dernières décennies a été marquée.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Son conjoint a un emploi stable en informatique, mais son parcours a aussi été semé d’embûches. « Sa plus grande frustration, c'est que les tâches que les employeurs demandent, c'est exactement ce qu'il a fait au DEP, mais eux ils demandent un DEC. […] Même s'ils manquent de main-d'œuvre, ils ont vraiment des standards très élevés », dit-elle.

Les trajectoires de Roxanne et de son conjoint illustrent les grands changements dans le monde du travail ces dernières décennies.

D’abord, quand ils sont au travail, une plus grande proportion de jeunes occupent des emplois temporaires et à temps partiel. « Chez les jeunes hommes de 25 à 34 ans qui avaient un emploi rémunéré en 1989, 91 % avaient un emploi à temps plein permanent; en 2018, c’était 83 %, donc une baisse assez importante. Chez les jeunes femmes, la baisse est un peu moins prononcée, c’est passé d’environ 79 % à 73 % », explique René Morrissette, chercheur et analyste à Statistique Canada.

Ceci tient tant à la nature des emplois disponibles qu’aux choix que font des jeunes travailleurs de concilier travail et études ou travail et famille, par exemple.

Par ailleurs, un des changements notables est la plus grande présence des femmes sur le marché de l'emploi depuis les années 1980 : leur taux d’activité est passé d’environ 60 % à plus de 80 % au Canada.

Sans surprise, on dénombre beaucoup plus de diplômés du collège ou de l’université. À la fin des années 1970, un peu plus de 10 % des travailleurs adultes avaient un diplôme universitaire, une proportion qui atteint maintenant 30 %, la progression étant encore plus marquée chez les femmes. Beaucoup plus d’emplois demandent d’ailleurs des formations spécialisées, que ce soit de niveau professionnel, collégial ou universitaire.

Finalement, le secteur manufacturier a connu un grand déclin : 20 % des emplois s’y trouvaient à la fin des années 1970, alors que c’est 10 % maintenant. Pendant ce temps, le secteur des services s’est développé à un rythme fulgurant.

Malgré cela, les salaires ont stagné chez les jeunes hommes en dollars constants (ils ont même connu un creux à l’époque des jeunes de la génération X dans les années 1990) et n’ont que légèrement progressé chez les jeunes femmes. À plusieurs égards, le coût de la vie a augmenté de façon marquée ces dernières années, notamment en matière d’habitation dans les grandes villes.

Chez les travailleurs plus âgés, on note une progression plus marquée des salaires.

Le monde du travail en mutation

Le standard qui existait lorsque les baby-boomers étaient jeunes était celui du « travail salarié », explique le sociologue Jacques Hamel, un modèle qui ne tient plus la route aujourd’hui, en raison des transformations du monde du travail, mais aussi des valeurs qui ont changé.

« C’est-à-dire un emploi qui correspond grosso modo aux compétences acquises et reconnues, un emploi bien rémunéré, et surtout doté par exemple du droit à l’ancienneté, de la protection d’un syndicat, un emploi régulier, du lundi au vendredi, de 9 h à 17 h, dans des lieux spécifiquement dédiés au travail, bureau, entreprise, usine », explique-t-il. Ce type d’emploi était associé à la modernisation du Québec, du Canada et des autres économies similaires.

« Ça a commencé à changer vers le milieu des années 70, ce qu’on appelle l’éclatement du travail salarié. On a vu apparaître une nouvelle forme d’emploi, qu’on associe à la précarité et à la flexibilité. Ça, ça devenait l’apanage de la génération suivante, la génération X », dans les années 80 et 90, poursuit le sociologue de la jeunesse.

Là, ce qu’on découvre depuis une vingtaine d’années, et ça s’accentue, c’est que les jeunes, même s’ils avancent en âge, du fait qu’ils appartiennent à une génération comme la X ou Y, ils n’arrivent jamais à retrouver ce que les boomers avaient à leur âge.

Jacques Hamel
On voit des jeunes, de dos, qui marchent dans une rue du Vieux-Montréal.

L'entrée sur le marché du travail est semée d'embûches pour bon nombre de millénariaux.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Dominic Cliche, lui, avec sa formation en philosophie, l’a eue facile, de son propre aveu. Jeune trentenaire, il travaille depuis quelques années comme conseiller en éthique au gouvernement, un poste qu’il adore. Il le doit aux efforts investis durant ses études et à une part de chance.

« C’était l’occasion de me faufiler à l'extérieur du monde académique, qui est assez bouché pour les finissants en philosophie. Pour être un bon millénarial moi-même, c'est pour une question de qualité de vie et d'équilibre travail-vie personnelle que j'ai choisi de prendre la porte de sortie [du milieu universitaire]. »

Il jouit des avantages qui viennent avec un poste permanent au gouvernement, mais n’exclut pas de regarder ailleurs.

Je pense que cette idée-là, d'avoir une carrière pendant 30-35 ans, ce n'est pas quelque chose qui nous interpelle beaucoup, les gens autour de moi.

Dominic Cliche

« Il y a comme une espèce de paradoxe là-dedans, d'être très confortable déjà dans une carrière, mais se dire "ce n’est pas sûr que je vais me rendre à la retraite comme ça, je vais vouloir d'autres défis, voir autre chose, peut-être me mettre à risque un peu plus". »

Dominic est conscient du coût associé à un changement d’emploi. « Quand, justement, on voit la précarité qu'il peut y avoir ailleurs. J'ai des amis pour qui ça a été beaucoup plus difficile, qui ont eu des années sans emploi, ou avec juste 5-6 mois de travail, des difficultés des fois à combler le temps restant ».

La mère de Dominic, Lyne Champoux, note qu’il était beaucoup plus facile de se trouver du travail ou de passer d’un emploi à un autre dans les années 1970. « On était capable de vivre avec vraiment pas beaucoup de sous », se souvient aussi la retraitée, qui a toujours travaillé à contrat.

« À ce moment-là, on avait des jobs facilement. Il y avait, entre autres, les projets d’initiative locale pour les jeunes, subventionnés par le gouvernement. Et c'était facile de laisser une job et d'en reprendre une autre. On pouvait laisser notre emploi et avoir du chômage deux semaines plus tard. Et les prestations étaient à 66 % à l'époque et non pas 50 quelque % [comme aujourd’hui] », dit-elle.

On voit une grande salle où des employées sont assises en rangées en train de taper sur des claviers.

Des employées d'une banque au début des années 70.

Photo : Getty Images / Hulton Archive

« Ma mère, une boomer, dit qu’elle n'avait pas vraiment de problème à trouver d’emploi à mon âge », renchérit Roxanne. « Puis on pouvait trouver une job très bien rémunérée avec de super bonnes conditions avec un secondaire 5, chose qui aujourd'hui est impensable, ou presque. »

Il y a quand même des nuances à faire, remarque Jacques Hamel. Beaucoup de jeunes de la génération du baby-boom ont eu des parcours difficiles et n’ont pas accédé à de « bons emplois » et à un mode de vie idéal.

La crise économique des années 1980 a frappé durement cette cohorte, surtout les moins scolarisés. « On était encore loin du niveau de scolarisation qu’on a aujourd’hui », relate la sociologue Madeleine Gauthier, qui a fait des recherches auprès de jeunes chômeurs à l’époque. « Le monde du travail était en transformation aussi. On passait d'emplois qui ne demandaient pas de compétences spéciales à des emplois [très spécialisés]. »

Par ailleurs, beaucoup de travailleurs contractuels ou temporaires, parfois peu qualifiés, jouissent aujourd’hui de très bonnes conditions : « Il faudrait faire toutes sortes de distinctions, selon les secteurs, les régions, dit Jacques Hamel. Par exemple, si tu es briqueteur en Beauce, tu ne travailleras peut-être pas à plein temps l’hiver, mais l’été, oui, et tu auras un bon revenu. Tu pourras faire des économies et même dire "durant l’hiver, moi, je me barre et je vais au soleil" ».

Les plus vieux millénariaux au Canada, eux, ont connu les difficultés associées à la crise de 2008 et des années suivantes, avec une hausse du chômage. Mais ils étaient en meilleure posture que leurs équivalents aux États-Unis, par exemple, où la « Grande Récession » a durement touché les premiers membres de cette génération qui entamaient leur vie professionnelle, dans un pays où le filet social est mince.

L’argent fait-il le bonheur?

Les observateurs du monde du travail et de la jeunesse sont formels : les données montrent qu’en plus des bouleversements économiques, les valeurs ont changé ainsi que la signification du « travail ».

« Avant, avoir une bonne job, un bon boss, un bon salaire, accéder à un certain mode de consommation, faire des économies pour avoir une belle retraite, c’était le projet d’une vie. Là, ça ne tient plus. Ça a moins d’attrait », dit Jacques Hamel, notamment parce ça semble de plus en plus inatteignable.

« Les jeunes adultes aujourd’hui ne sont pas prêts à sacrifier leur vie personnelle sur l’autel du travail », dit pour sa part le sociologue Mircea Vultur. La très grande majorité priorise la vie de couple et la vie familiale avant le travail et la vie professionnelle, selon un vaste sondage qu’il a mené avec ses collègues au Québec il y a quelques années.

Les générations précédentes étaient beaucoup plus investies dans le travail, mais dans une perspective très matérialiste, pour avoir de l'argent. Les jeunes aujourd'hui cherchent l'expérience de travail. L'élément du bonheur, ce n'est pas d'avoir plus d'argent, mais d’être heureux et épanoui au travail.

Mircea Vultur

Mircea Vultur fait remarquer que les changements de professions sont très fréquents de nos jours, notamment parce que l’économie évolue à une vitesse jamais vue. « On est dans une phase de destruction forte des emplois et des métiers; et 25 % des métiers qui existent aujourd'hui aux États-Unis n'existaient pas il y a 20 ans », donne-t-il comme exemple.

Une des conséquences est qu’il devient très difficile de planifier un parcours précis en emploi.

« Aujourd'hui, la plupart des gens qu'on interroge n'ont pas de projet professionnel. Très peu savent ce qu'ils vont faire dans la vie. Ils sont dans une sorte de monde où ils flottent […]. C'est au fur et à mesure que les opportunités apparaissent qu'ils définissent un peu leur voie », ajoute M. Vultur.

Une voiture avec un collant de la compagnie Uber.

Un quart des métiers qu'on retrouve aujourd'hui n'existaient pas encore il y a 20 ans.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Dans ce contexte, il est souvent nécessaire d’étudier et de travailler en même temps, une combinaison qui n’a jamais été aussi populaire chez les 20-35 ans.

Mais dans certains domaines, la surqualification est un enjeu. Plus d’un tiers des diplômés universitaires sont surqualifiés pour les emplois qu’ils occupent, ce qui amène son lot de problèmes, tels que le découragement, des démissions et des répercussions économiques.

L’éducation demeure la clé

Les experts s’entendent toutefois : depuis les années 1970 et encore plus aujourd’hui, ceux et celles qui tirent leur épingle du jeu sont les diplômés, même en situation de pénurie de main-d’œuvre où des employeurs ont des besoins tels dans certains domaines qu’ils embauchent des personnes non qualifiées.

« Ça peut être attrayant d'avoir des emplois à court terme. À 18-19-20 ans, tu te penses riche avec un salaire régulier. Mais il y a toujours un danger pour l'avenir des personnes [peu qualifiées], parce qu'avec les transformations du monde du travail qui exige toujours plus de formation, bien, ces jeunes-là, peut-être que dans quelques années [ils se retrouveront mal pris] », estime Madeleine Gauthier.

Et même en situation de « plein emploi », des jeunes en arrachent, à cause d’une inadéquation entre la formation et les besoins du marché ou encore par manque d’un réseau social, des problèmes de santé physique ou mentale, ou des enjeux personnels. « On les oublie, des fois », dit-elle.

Mais il faut retenir, lorsqu’on compare les générations, que la « jeunesse » est beaucoup plus mondialisée et circule plus qu’avant, souligne Mircea Vultur, ce qui contribue aussi à redéfinir les valeurs et les attentes en emploi. « Il y a une dimension très cosmopolite. Cette mobilité, une forte augmentation du niveau d'éducation, les compétences technologiques très développées, les voyages. » Les employeurs ne peuvent en faire fi.

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