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analyse

À Hong Kong, une lame de fond anti-Pékin

Une foule de jeunes portant des masques chirurgicaux manifestent dans les rues de Hong Kong. Derrière la foule, les édifices illuminent le ciel.

Des manifestants ont encore envahi les rues de Hong Kong afin de demander à la cheffe de l'exécutif de démissionner.

Photo : Getty Images / Anthony Kwan

François Brousseau

Il ne s’agissait au départ « que » d’un projet de loi assez technique, qui aurait notamment permis aux autorités hongkongaises de procéder, dans certains cas, à des extraditions de présumés criminels vers la Chine continentale.

Sous d’autres cieux et dans d’autres circonstances, ce projet, présenté une première fois au parlement local en février 2019, aurait pu donner lieu à un débat législatif normal, où l’on aurait pesé le pour et contre avant d’en arriver à un compromis, typique d’une démocratie qui fonctionne.

Mais pas à Hong Kong.

Hong Kong, c’est cette curieuse entité « autonome », ancienne colonie britannique intégrée à la Chine depuis 1997, mais à qui l'on a promis de garder « son » système et « ses » libertés jusqu’en 2047.

Intégrée, mais sans l’être vraiment, elle conserve de profondes aspirations libérales et démocratiques, enracinées dans un siècle et demi d’histoire. Inquiète, elle vit – et veut continuer de vivre – selon d’autres règles que celles de l’implacable dictature en vigueur à Pékin.

L’affrontement change de nature

Au fil des jours et des semaines, le débat sur la loi d’extradition présentée au Conseil législatif de Hong Kong s’est mué en un affrontement symbolique global, dépassant de loin les articles de ce projet contesté.

Le dimanche 9 juin encore, les centaines de milliers de manifestants vêtus de blanc, partis du parc Victoria et marchant paisiblement dans le centre-ville, défilaient spécifiquement contre cette législation et ses périls.

Certes, on voyait bien, en filigrane, le danger d’une inféodation accrue à Pékin que ce texte portait en lui. Mais on parlait encore, pour l’essentiel, de la « loi sur l’extradition » qu’il s’agissait alors de bloquer, en tant que telle.

Il aura fallu, le mercredi suivant, lors d’une seconde manifestation – cette fois aux abords de la législature – la charge violente de la police, les coups de matraque, l’usage de gaz lacrymogènes et de balles en caoutchouc pour changer fondamentalement la nature de cet affrontement historique du printemps 2019.

Ce jour-là, les bourgeois conservateurs, les gens d’affaires normalement accommodants avec la Chine, ceux-là mêmes qui avaient critiqué, à l’automne 2014, le maximalisme des « jeunes révolutionnaires » et des avocats militants du Mouvement des parapluies, ont basculé à leur tour dans la contestation.

Tout Hong Kong dans la rue

Dimanche dernier s’est déroulée la troisième grande manifestation en huit jours. Cette fois vêtues de noir, 2 millions de personnes ont défilé à nouveau, selon les organisateurs. En réalité, il s’agirait d’au moins la moitié de ce chiffre – ce qui reste énorme et inouï, compte tenu de la population totale de 7 millions à Hong Kong.

Et pas seulement les jeunes, pas seulement la gauche, pas seulement les indépendantistes.

Cette fois, le message était : « Retrait total du projet de loi » (suspendu sine die au milieu de la semaine par l’exécutif, mais jamais formellement retiré); « Carrie Lam, va-t’en! »

Mais aussi, « Nous ne sommes pas Chinois! » et « Laissez-nous nos libertés! »

La violence policière, les excuses en larmes de Mme Lam à la télévision, le soutien continu du gouvernement central aux autorités locales et au projet de loi (mais peut-être plus, à la fin, à Carrie Lam elle-même) : tout cela s’est conjugué de façon catastrophique pour les autorités de Pékin comme pour celles de Hong Kong.

Résultat : une foule plus nombreuse, plus inquiète, mais aussi plus déterminée que jamais. Et la généralisation du sentiment de révolte.

C’est ainsi que la mobilisation contre un projet de loi controversé est devenue un mouvement général pour la liberté et contre la mainmise politique de la Chine.

Au cours de cette semaine fatidique, même certains députés (nommés et non élus) de la majorité forcée « pro-Pékin » au parlement local, le Conseil législatif, ont mis de côté leur allégeance habituelle.

Même l’influent quotidien South China Morning Post, peu enclin à critiquer l’establishment « pékinois » depuis son rachat par le milliardaire Jack Ma (fondateur d’Alibaba), a dénoncé en première page, lundi, le « manque de jugement politique » de Carrie Lam.

Une défaite pour Xi Jinping

Le président chinois, à qui tout semblait réussir et à qui rien ne pouvait résister depuis son arrivée au pouvoir en 2012, a imposé, à l’échelle de la Chine, une implacable reprise en mains de la société par le Parti communiste.

Une main sur l'écouteur qu'il porte à l'oreille droite, le président chinois regarde sans émotion vers la gauche.

Xi Jinping

Photo : Reuters / Maxim Shemetov

Xi Jinping, l’homme au sourire énigmatique et aux cheveux gominés, a imposé crainte et tremblement autour de lui. Non seulement dans son pays, mais un peu partout dans le monde.

En sept ans, il a présidé à une reprise en main totale des médias, à une répression impitoyable de la dissidence et des nationalités périphériques (Tibétains et Ouïghours du Xinjiang), à une surveillance technologique « néo-totalitaire » de la société, à un degré que même George Orwell n’aurait jamais pu imaginer. Et à une ambition mondiale qui ne se cache plus.

De plus en plus de pays, d’États et de politiciens étrangers mangent dans la main des représentants chinois, avec leur pouvoir commercial et financier, devenu aujourd’hui politique et diplomatique. « Gentil, gentil, avec le monsieur chinois! » : telle est la nouvelle règle non écrite de la diplomatie mondiale.

Mais voilà soudain que la résistance à ce « nouvel ordre chinois », craint et respecté de tous, surgit de la périphérie proche, presque de l’intérieur de « la Bête ». Voici des manifestations monstres à Hong Kong contre la mainmise chinoise; voici un feuilleton très suivi dans le reste du monde, par les grands médias. Et voilà un Xi Jinping qui, soudain, semble avoir perdu sa touche magique et sa toute-puissance.

Le piège du maximalisme

Que deviendra Carrie Lam? On répète que ses jours sont comptés. Mais qui mettre à sa place? Un « dur de dur » pro-Pékin à 110 %? Après un tel épisode? Impossible sans envisager, à court ou moyen terme, l’éventualité d’une répression de grande ampleur, type Tiananmen. Mais Xi Jinping en a-t-il les moyens? Quel prix serait-il prêt à payer face au reste du monde?

Inversement, si Pékin pousse Mme Lam vers la porte, cela voudrait aussi dire qu’on cède à la pression populaire. Ce qui pourrait alors ramener les exigences du mouvement avorté de 2014 : le pluralisme démocratique, une véritable élection à la tête de la ville, avec liberté des candidatures et suffrage universel. Une abomination pour Pékin.

Il s'adresse aux journalistes.

L'opposant Joshua Wong a été libéré de prison lundi à Hong Kong.

Photo : Getty Images / Carl Court

Du côté des manifestants et de leurs leaders – dont le jeune Joshua Wong, tout juste sorti de prison –, le piège aujourd’hui est celui du maximalisme : demander, dans l’ivresse de cette victoire réelle, mais partielle, la liberté politique totale, voire la souveraineté de Hong Kong.

Depuis Tocqueville, on le sait : le dirigeant qui accède partiellement aux demandes de la foule, dans l’espoir de calmer la contestation, peut souvent, le lendemain, se retrouver avec l’exact contraire! Le mouvement s’enhardit, s’amplifie, ne se contente plus de demi-mesures et ne vise rien de moins que le changement de régime.

C’est à Hong Kong et à Taïwan (à qui Pékin essaie justement de vendre le même arrangement « Un pays, deux systèmes » qui agonise aujourd’hui dans la péninsule) que se trouvent, en 2019, les principales épines au pied des dirigeants chinois, les freins à leurs plans de « grande conquête ». Écueils à l’horizon.

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