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Peu de professionnels de la santé pour veiller sur l'ancien asile de Penetanguishene

Un édifice en brique dans les années 1970

L'institut Oak Ridge de Penetanguishine dans les années 1970

Photo : Radio-Canada

Jean-Philippe Nadeau

Le procès civil contre l'ancien asile Oak Ridge a montré lundi que l'institution de Penetanguishene comptait peu de professionnels de la santé lorsque des soins y étaient administrés aux patients de 1965 à 1983. Un juge a accepté en 2017 un recours contre la défunte institution pour des traitements psychiatriques qu'il a comparés à des actes de torture. Une vingtaine d'ex-pensionnaires poursuivent pour 25 millions de dollars la province et deux anciens psychiatres, les Drs Elliott Barker et Gary Maier.

REMARQUE : Ce texte contient des informations qui pourraient troubler certains lecteurs.

La défense des plaignants tente de prouver dans ce recours que ses clients ont été traités comme des cobayes. Elle contre-interroge à la barre des témoins le Dr Douglas Tate, un psychologue à la retraite qui dirigeait de septembre 1976 à décembre 1977 les programmes psychiatriques de l'asile Oak Ridge lorsque le Dr Maier s'absentait. J'étais le seul psychologue clinicien à Oakridge durant cette période, dit-il.

D'entrée de jeu, le Dr Tate rappelle qu'il n'est pas psychiatre, mais qu'il était bien responsable de plusieurs programmes controversés qui revêtaient, selon lui, un caractère thérapeutique.

Le Dr Tate soutient qu'il n'était toutefois nullement en charge des traitements par injection de LSD qui étaient nouveaux à l'époque. Ces médicaments ont vite été abandonnés, lorsqu'on a réalisé qu'ils ne comportaient aucun mérite scientifique, explique-t-il.

Photo d'archives d'un homme en habit cravate

Le Dr Gary Maier est l'un des deux anciens psychiatres de l'asile Oak Ridge poursuivis dans cette affaire. (Archives)

Photo : Radio-Canada

Il ajoute que les décisions d'accorder des traitements étaient prises en collégialité par des gardiens qui avaient acquis de l'expérience d'aides-soignants et des patients de l'institution, parce que l'asile comptait peu de professionnels de la santé. Il n'y avait que trois infirmières, parfois un médecin généraliste ou un psychiatre, mais jamais les week-ends.

L'avocat des plaignants, Joel Rochon, lui demande si le comité était composé de psychopathes et de schizophrènes. Oui, mais ces patients étaient stables et médicamentés et ils n'y siégeaient plus dès que nous notions un changement dans leur comportement, précise-t-il. Il affirme que la décision d'endosser les recommandations du comité revenait ultimement à un psychiatre responsable de l'institution.

On voit R. D., l'un des plaignants, sortir du tribunal.

R. D., qui tient à garder l'anonymat, est l'un des nombreux plaignants dans cette poursuite civile.

Photo : Radio-Canada / Francis Ferland

Le psychologue assure en outre que les gardiens avaient acquis leur expérience parfois de génération en génération et qu'ils étaient en mesure d'évaluer les risques que représentait chaque patient pour lui-même ou pour les autres. Le Dr Tate confirme qu'ils utilisaient souvent des contentions pour maîtriser des pensionnaires violents.

La capsule

Le Dr Tate se souvient en particulier du recours à la capsule : une cellule insonorisée en forme de dôme où les lumières restaient allumées et où la température était contrôlée et dont les parois étaient munies de pailles pour qu'ils puissent se nourrir.

Les patients y étaient enfermés nus et à plusieurs et surveillés par une caméra. Selon la défense, des patients aussi jeunes que 14 ans y étaient séquestrés avec des adultes. Je ne me souviens pas d'avoir assisté à l'expérience d'un adolescent dans la capsule, dit-il. Le Dr Tate se rappelle en revanche du cas d'un adolescent de 17 ans qui y avait été agressé sexuellement. Nous l'avons alors sorti de là immédiatement, dit-il.

Des pieds dans une douche

Des pensionnaires d'Oak Ridge étaient déshabillés et confinés à plusieurs dans la « capsule » durant des jours.

Photo : Radio-Canada

Le psychologue affirme néanmoins que l'expérience de la capsule était généralement sécuritaire et que les pensionnaires acceptaient de s'y soumettre volontairement. Il rejette donc toute idée de traitement coercitif.

Beaucoup de patients pensaient honnêtement que ces traitements leur feraient du bien et qu'ils leur pemettraient d'être relâchés dans la communauté.

Dr Douglas Tate, psychologue à la retraite

Le Dr Tate précise que ces traitements n'étaient pas expérimentaux comme le soulève la défense, mais qu'ils étaient déjà utilisés depuis quelque temps en psychiatrie.

Le programme MAP

Le Dr Tate se souvient aussi du programme MAP (Motivation, Attitude, Participation) qui était utilisé en alternance avec le confinement solitaire des pensionnaires turbulents. On y assoyait en cercle sur le sol des individus qui avaient été envoyés au préalable en confinement. On leur demandait de ne pas bouger durant des heures.

Ceux qui bougeaient étaient renvoyés en confinement solitaire, les autres pouvaient réintégrer leur unité dans l'une des ailes psychiatriques de l'institution. Ce programme n'était pas volontaire, reconnaît-il.

On voit un long corridor dans l'une des ailes psychiatrique de l'Institut psychiatrique de Penetanguishine au début des années 1990

Une aile psychiatrique de l'Institut psychiatrique de Penetanguishine dans les années 1990.

Photo : Radio-Canada / archives

Le psychologue refuse par ailleurs de confirmer que cette méthode permettait de réduire au silence des pensionnaires récalcitrants comme le laisse entendre Me Rochon. Le Dr Tate rejettera d'ailleurs à plusieurs reprises le vocabulaire qu'utilise l'avocat, comme le terme cellule. Ce n'était pas des cellules, mais des chambres, il y avait des fenêtres, nous étions dans un hôpital, proteste-t-il.

Me Rochon lui rappelle toutefois qu'il s'agissait d'un établissement à sécurité maximale et que les aides-soignants avaient le contrôle des robinets d'évier à l'extérieur des cellules, si bien que les pensionnaires ne pouvaient pas boire quand ils le souhaitaient. Certains patients étaient obligés de boire l'eau de leur cuvette, parce que les gardiens les assoiffaient, déclare l'avocat.

Le Dr Tate affirme qu'il l'ignorait et que le personnel médical n'en a jamais été averti. Il reconnaît néanmoins qu'il ne visitait pas souvent les pensionnaires sur les étages, parce qu'il passait la moité de son temps dans son bureau à écrire des rapports pour l'ombudsman de la province.

L'ombudsman de l'époque avait qualifié en 1978, après enquête, que le MAP équivalait à une expérience de rééducation implacable qui ouvrait la porte à tous les abus. Je n'étais plus à Oak Ridge, je n'ai lu le rapport que bien plus tard, mais je dois admettre que j'étais d'accord avec ses conclusions et ses recommandations, a-t-il conclu.

Toronto

Santé mentale