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Le mot préféré de Naomi Fontaine

L'auteure Naomi Fontaine au Salon du livre de Rimouski

Photo : Radio-Canada / François Gagnon

Bénédicte Filippi

Naomi Fontaine est née à Uashat en 1987. Elle est l'auteure des romans Kuessipan et Manikanetish qui ont été acclamés par la critique. Elle enseigne aussi le français dans les écoles secondaires.

Mikuan

C’est vraiment une question difficile, mais je pense que mon mot préféré en langue innue c’est mikuan. Un mot qui signifie « plume » et que porte la toute première nièce de Naomi Fontaine. Pour elle, le mot mikuan sonne bien à l’oreille et évoque ce qui lui est cher : la légèreté et l’écriture. Le mot mikuan veut aussi dire crayon.

Ses significations multiples démontrent bien la richesse de l’innu.

C'est une langue qui raconte une histoire.

Naomi Fontaine

Un mot peut contenir une phrase entière. Naomi Fontaine explique : Pour nous, à Uashat, quand on veut dire un Blanc, on dit kakussesht. Ça veut aussi dire pêcheur. Ça rappelle les premiers contacts avec les Blancs, les étrangers sur la Côte-Nord.

L’histoire contenue dans les mots est précieuse aux yeux de l’auteure. Il faut sauvegarder le sens de ces mots-là.

Le lien avec la langue innue

La première langue qu’a entendue Naomi Fontaine petite, c’est l’innu, la langue de sa mère. À sept ans, elle quitte Uashat pour Québec où elle s’installe avec sa famille. Rapidement, son rapport à la langue devient conflictuel. Naomi est marquée par les moqueries qui fusent en ville lorsqu’elle parle innu.

Il y a une partie de mon enfance et de mon adolescence où j’essayais de prendre mes distances avec ma langue, de la parler le moins possible à l’extérieur de la maison.

Malgré sa résistance, la mère de Naomi continue de lui parler dans sa langue maternelle. Elle en fait sa bataille. Elle a réussi son combat parce qu’à chaque fois qu’on retournait à Uashat, on était capable de parler notre langue. Les gens étaient étonnés de voir qu’on comprenait et qu’on pouvait dialoguer.

Naomi Fontaine et sa mère.

Naomi Fontaine et sa mère.

Photo : Radio-Canada / Naomi Fontaine

Aujourd’hui, Naomi Fontaine fait sienne la lutte de sa mère. Même si la jeune auteure peut tenir couramment une conversation en innu, ses lacunes demeurent importantes. Les chiffres, les saisons, les couleurs, ces mots que l’on apprend à la maternelle, elle ne les connaît pas.

Autant j’étais gênée, petite, de parler en innu dans des lieux publics, autant aujourd’hui, ce qui me rend mal à l’aise, c’est de ne pas pouvoir compter dans ma langue.

Naomi Fontaine

L’écriture est aussi une forme d’expression de la langue innue que Naomi Fontaine veut se réapproprier.C’est vraiment incroyable quand on pense que je suis enseignante de français et que j’écris très bien le français.

La transmission est un enjeu important pour Naomi Fontaine, mère d’un garçon de 10 ans. Si cette préoccupation est centrale aujourd’hui, ça n’a pas toujours été le cas.

Le fils de Naomi, né à Québec, fréquente la garderie et l’école des Blancs. À sa naissance, la jeune maman communique avec lui en innu et en français. Mais quand il atteint quatre ans, Naomi remarque que son fils a un retard de langage. Confrontée à un douloureux dilemme, elle choisit de délaisser la langue innue pour ne s’adresser à lui qu’en français.

Il commençait l’école dans pas long, je ne voulais pas qu’on se moque de lui. Je voulais qu’il comprenne bien, qu’il apprenne bien, que les gens comprennent aussi ce qu’il voulait dire, confie-t-elle.

Naomi Fontaine tente aussi de se persuader que l’avenir de la langue innue ne repose pas uniquement sur son fils. Aujourd’hui son retard est disparu, et je me rends compte de mon erreur. C’est lui qui regrette de ne pas parler innu. Il ne m’en veut pas nécessairement, mais je sens que c’est quelque chose qu’il aimerait avoir, posséder.

Naomi Fontaine et son fils Marc-Aurèle.

Naomi Fontaine et son fils Marc-Aurèle

Photo : Radio-Canada / Naomi Fontaine

L’avenir de la langue innue

Naomi Fontaine souhaite que l’enseignement de la langue innue soit plus présent dans les écoles des communautés. Elle aimerait que pendant les trois premières années du primaire, il y ait une priorité accordée à la langue de sa nation. À ses yeux, il faut que l’école prenne le relais de la famille, sinon la langue sera appelée à disparaître. Il faut aussi qu’on cesse de privilégier le français par rapport à l’innu par crainte des difficultés que pourrait subir l’enfant.

Sur le front littéraire, l’écriture innue a besoin de se déployer, selon elle.

Il faut qu’on voie la langue écrite en prose, en poésie, en théâtre.

Naomi Fontaine

Ce vœu est si fort que Naomi s’est elle-même donné comme objectif d’écrire en innu. Cette idée lui vient de l’écrivaine de Pessamit Joséphine Bacon qui récite ses poèmes en innu partout où elle est accueillie, peu importe la nationalité de son auditoire. On est peut-être 15 000 Innus dans le monde et si j’écris, c’est ce lectorat-là que j’aurai, mais je pense que ça en vaut la peine.

Il lui faudra sans doute du temps, mais une chose est certaine, le désir de Naomi Fontaine est profond. La jeune auteure veut se réapproprier l’innu et offrir ses récits aux siens et au monde entier.

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