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Sans Pression : 20 ans après avoir marqué le rap queb au fer rouge

Portrait du rappeur SP, de son vrai nom Kamenga Mbikay.

Le rappeur SP montera sur la scène des Francos de Montréal pour souligner les 20 ans de l'album 514-50 dans mon réseau.

Photo : Radio-Canada / Denis Wong

Denis Wong

En 1999, 514-50 dans mon réseau, de Sans Pression, arrivait sur les tablettes des disquaires de la province comme un uppercut au menton du rap québécois. Écoulé à 30 000 exemplaires sans l'aide des radios commerciales, cet album est devenu un symbole d'une époque où le rap queb trouvait son identité. Ce soir aux Francos de Montréal, plusieurs artisans monteront sur scène pour faire écho à cette période charnière. Retour sur un album culte avec SP et Ti-Kid, les deux membres originaux de Sans Pression.

« La pochette, c’est un dessin parce que je m’étais fait défoncer la gueule une semaine avant que je rentre en studio pour faire Territoire hostile. J’étais tellement défiguré qu’on ne pouvait pas mettre ma face sur la pochette, tu comprends? »

Assis sur un tabouret dans un bar de Montréal-Est, Kamenga Mbikay, alias SP, relate sans filtre le contexte dans lequel il a enregistré « Territoire hostile », morceau emblématique de 514-50 dans mon réseau.

« L’ingénieur du son ne voulait pas, il disait : “Va-t’en à l’hôpital!” C’était un gros investissement ce studio-là, il y avait plein de monde derrière la vitre. Je suis rentré dans le studio avec des lunettes [fumées], mais même avec des lunettes, tu voyais les poques sur ma tête, j’étais tout décrissé, et ils ne voulaient pas m’enregistrer. J’ai dit : “Si je retourne dans le quartier, je vais me faire tuer. Vous allez m’enregistrer. Moi, je ne sors pas d’ici, je reste en studio.” J’ai fermé la lumière et j’ai crié : “Enregistre, man!” Il a pesé sur record et [j’ai enregistré] Territoire hostile. C’est la vraie histoire, sur la tête de mes enfants. »

Plongé dans l’obscurité, SP raconte le destin tragique de trois protagonistes : un vendeur de drogue coincé dans un tourbillon de problèmes, une jeune femme qui tombe dans les filets des proxénètes et un membre d’un gang qui se fait tirer dessus et se retrouve en fauteuil roulant. C’est un récit sombre, un conte urbain à la Maupassant, où des visages se dévoilent sur ce qui ne serait normalement que de simples faits divers.

La pochette originale de l'album 514-50 dans mon réseau, paru en 1999. On y voit le dessin des deux membres de Sans Pression.

La pochette originale de l'album 514-50 dans mon réseau, paru en 1999.

Photo : Sans Pression / Hostile Management

Si cette chanson marque encore les esprits, c’est qu’elle est à l’image de l’album à l’énergie viscérale : rythme suffocant, texte engagé et percutant, rap en joual montréalais qui ne s’était encore jamais rendu aux oreilles du grand public. Avec 514-50 dans mon réseau, Sans Pression, alors formé de SP et de son acolyte Ti-Kid, posait un jalon qui allait redéfinir la scène du hip-hop au Québec.

« Y’avait rien de programmé, dans le sens où tout était nouveau, se rappelle SP. Le hip-hop québécois trouvait une identité et c’était finalement ressenti dans le rap, juste par l’accent, par les sacres. On n’écrivait pas des chansons comme aujourd’hui : une chanson pour l’été, une chanson pour la radio. On ne pensait pas comme ça, on faisait du rap. »

Tout au long de l’album, les paroles ne font pas dans la dentelle. Elles abordent sans pudeur le racisme systémique, les gangs de rue, la consommation de drogue et les injustices sociales. Les morceaux sont longs, dépassant régulièrement les cinq minutes. L’opus est empreint de réalisme, notamment parce que SP et Ti-Kid parlent de leur quotidien de la rue ou de celui de leur entourage, et ce, dans un langage décomplexé où le français international est relégué aux oubliettes. Contre toute attente, les ventes de cet album indépendant s’avèrent colossales et les critiques sont impressionnés par la proposition.

SP et Ti-Kid sont pris en photo de profil, les deux rappeurs portant casquette et chandails à capuchon.

Les deux membres originaux de Sans Pression, SP et Ti-Kid, sont restés proches et continuent de mener des carrières musicales en solo.

Photo : Radio-Canada / Denis Wong

Le premier âge d’or du rap au Québec?

Malgré la surprise, les mélomanes les plus avertis pouvaient se douter que les astres s’étaient alignés. Même si le genre était encore considéré comme marginal à l’époque et qu’il ne captait pas l’attention d’un large public au Québec, la culture hip-hop foisonnait grâce à MusiquePlus, les radios universitaires et les réseaux underground.

En 97, les salles étaient remplies, autant qu’aujourd’hui. C’est juste que l’industrie n’était pas prête. Souvent, les gens disent qu’aujourd’hui le hip-hop est rendu hyper gros, mais le hip-hop était hyper gros il y a 22 ans. Je peux te confirmer que les salles étaient remplies, que ce soit le Club Soda, le Spectrum, you name it.

SP

De 1998 à 2000, Rainmen, Sans Pression, Muzion et Yvon Krevé sortent successivement des albums qui marquent un tournant. Au même moment, la maison de disques MontReal est la première à connaître une réussite commerciale en misant exclusivement sur ce créneau, avec Sans Pression et Yvon Krevé, en plus de distribuer au Québec plusieurs albums de rap français, comme ceux de la Fonky Family.

En conversation téléphonique, le journaliste spécialisé Laurent K. Blais souligne que le hip-hop au Québec entre alors dans une nouvelle ère où le genre s’affirme et s’émancipe.

« On a le sentiment que le rap québécois est arrivé », précise celui qui détient une maîtrise sur le sujet. « Les fans qui écoutent du rap underground américain ou français peuvent se retrouver dans le rap québécois. Toutes ces sorties, c’est la pointe de l’iceberg de ce qui se fait dans beaucoup de réseaux, en anglais et en français. C’est la cristallisation d’une espèce de magma culturel. »

Joueur important de la scène à l’époque, le rappeur Yvon Krevé a assisté à cette transformation de près et considère que les adeptes étaient mûrs pour cette évolution stylistique. Le vétéran du rap queb était également présent sur 514-50 dans mon réseau.

« On était conscients qu’on était les premiers à le faire, mais je n’étais pas conscient que, 20 ans plus tard, les gens diraient qu’on est vraiment ceux qui ont parti le mouvement », explique l’artiste au téléphone.

Plus récemment, l’utilisation du franglais par les Dead Obies a monopolisé l’attention médiatique et a suscité de vifs débats, à tort ou à raison. Toutefois, les amateurs de la première heure savent qu’un tel métissage linguistique n’est pas nouveau. Sur 514-50 dans mon réseau, SP mélangeait déjà l’anglais et le français avec un accent québécois assumé alors que Ti-Kid rappait en créole haïtien. C’était une nouvelle identité sonore qui n’était pas à la remorque du rap français, ni une pâle imitation du rap américain.

« C’est sûr que je me sens précurseur là-dessus, ajoute SP. Quand j’écoute du Loud et les autres aujourd’hui qui sont à fond la caisse sur le franglais… nous autres, ça a commencé comme ça. Il y avait une toune qui s’appelait Franglais Street Slang sur l’album, you know what I’m sayin’? Ça fait partie de Montréal, c’est ça Montréal, et le monde a aimé ça l’entendre sur un disque. »

L’héritage de 514-50 dans mon réseau

De l’aveu de SP et Ti-Kid, l’improvisation a teinté la production et la sortie de l’album. Mais cette improvisation a possiblement préservé l’authenticité de 514-50 dans mon réseau aux yeux des amateurs, et les secousses qui ont suivi restent encore tangibles dans l’industrie du hip-hop au Québec.

« On savait qu’on avait défoncé les portes parce que les compagnies de disques indépendantes ou majeures ont commencé à investir, explique Ti-Kid. Sony ou BMG ont commencé à aller chercher des artistes. C’est ça qui a créé les Loud, les Koriass et les Souldia d’aujourd’hui. »

Portrait du rappeur Ti-Kid portant une casquette et des lunettes fumées.

Le rappeur Ti-Kid est l'un des artisans incontournables de 514-50 dans mon réseau, avec ses paroles en créole haïtien.

Photo : Radio-Canada / Denis Wong

Pour sa part, le journaliste Laurent K. Blais classe cet album parmi les incontournables pour quiconque s’intéresse à l’évolution du genre au Québec.

« Ça passe par cet album, et ça fait pas juste bon chic, bon genre. C’est un album qui a bien vieilli, c’est dans la catégorie des classiques. [...] Ce ne sont pas tous les artistes qui réussissent à faire quelque chose qui passe l’épreuve du temps et qui transcende un genre. »

C’est sûr que j’ai eu un impact. Je les ai baptisés tous ces nouveaux rappeurs, j’en ai accouché, je leur ai donné le sein, je leur ai mis des couches, je les ai changés, je leur ai fait de la purée.

SP

Depuis ce temps, Sans Pression s’est éloigné du style hardcore qui a caractérisé ce premier opus, avec des résultats mitigés aux dires de certains. Ce qui ne fait pas de doute, c’est que 514-50 dans mon réseau a eu un effet thérapeutique sur SP. Kamenga Mbikay avoue candidement que ses parents ont appris à le connaître à travers ses textes puisqu’il ne parlait jamais, et que cet album lui a permis de s’éloigner des tentations et de canaliser son énergie. L’artiste se dit heureux de s’être assagi avec le temps.

« Pas grand monde a cru en moi, j’ai eu des troubles de déficit d’attention, j’avais de la misère à l’école. Le monde pensait que j’allais finir mort ou en prison, mais j’ai toujours cru en ma musique. Je ne suis pas riche grâce à ça, je ne suis pas millionnaire, mais je suis heureux. Même si tu ne te rends pas à ton but, bien au moins tu en as un but. C’est ça un peu la vie. »

Sans Pression et invités, en prestation gratuite ce soir à 21 h sur la scène Bell des Francos de Montréal.

Yvon Krevé, en prestation gratuite ce soir à 23 h sur la scène Desjardins des Francos de Montréal.

Grand Montréal

Musique