•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

Les Pays-Bas, la Silicon Valley de l'agriculture européenne

Trois hommes réunis dans une serre près de plants de poivrons.

Ron Delissen, expert en horticulture de serre pour Koppert Biological, et Peter Maes, codirecteur de Koppert Biological, discutent avec un technicien de serre.

Photo : Radio-Canada / Étienne Leblanc

Étienne Leblanc

Ils ont beau ne posséder qu'une fraction du territoire des États-Unis ou de la Chine, les Pays-Bas sont le deuxième plus grand exportateur de fruits et légumes au monde après les Américains (en valeur).  Grâce à un modèle inspiré de la Silicon Valley, mettant de l'avant une collaboration entre les entreprises, le gouvernement et les scientifiques, les Néerlandais nous offrent des leçons pour un modèle agricole efficace et peu polluant. Leur slogan : produire deux fois plus de nourriture avec deux fois moins de ressources.

Les Néerlandais sont un peuple de cultivateurs chevronnés. En témoignent les vestiges des fameux moulins à vent visibles un peu partout dans le pays. Ces grandes éoliennes si élégantes servaient en fait de pompes pour vider l'eau des polders, ces champs inondés dont se servaient les agriculteurs.

Aujourd'hui, en traversant la province du Westland, au sud de La Haye, on a peine à imaginer cette époque pas si lointaine. Sur les routes, une enfilade de serres à perte de vue. De grandes structures de verre hyper modernes qui témoignent des transformations lancées par les Pays-Bas à la fin des années 1990.

Des serres vues du ciel.

Des serres dans la région de Rotterdam.

Photo : Getty Images / Peter Dejong

La référence européenne

Au tournant du millénaire, enlisés dans un modèle agricole qui subissait les contrecoups de la construction européenne et de la mondialisation en général, les Néerlandais ont décidé de propulser leur agriculture dans le futur en investissant massivement dans le savoir scientifique.

Avant d'atteindre les fermes, la révolution verte des Pays-Bas a démarré sur le campus de l'Université de Wageningen, au centre du pays. Grâce à une politique bien orchestrée qui rallie savoir scientifique, développement économique et soutien étatique, calquée sur le modèle californien de la Silicon Valley informatique, les Néerlandais sont devenus une référence de l'agriculture verte.

L'allée centrale d'une serre de tomates.

Une serre de tomates dans la province de Westland, au sud de La Haye.

Photo : Radio-Canada / Etienne Leblanc

Leur maîtrise des génies génétique et géomatique, de l'entomologie, de l'intelligence artificielle et du spectre lumineux a fait d'eux les champions de la culture en serre et de l'agriculture de précision.

Que ce soient les réseaux d'énergies renouvelables partagés entre producteurs, ou les systèmes de récupération de chaleur et de recyclage du CO2 de l'industrie pétrochimique, les cerveaux derrière la révolution agricole des Pays-Bas ont transformé le modèle.

Résultat : les Pays-Bas battent des records mondiaux de rendement avec la plus grande production de tomates, de concombres et de poivrons par rapport à la quantité d'intrants et à l'espace utilisés.

Depuis 15 ans, la culture en serre aura permis aux producteurs néerlandais qui utilisent cette technique d'éliminer presque complètement l'utilisation des pesticides chimiques. Pour chaque kilo de fruits et de légumes produit, ils utilisent 15 fois moins d'eau que les Américains et 30 fois moins que les Chinois. Dans le petit territoire des Pays-Bas, les serres occupent le double de la superficie de Manhattan.

Le journaliste Étienne Leblanc rapporte des Pays-Bas ce reportage qui sera diffusé dans le cadre de l'émission Désautels le dimanche à 10 h.

Voici des acteurs de cette révolution verte.  

Jacob van den Borne, l'agriculteur de précision

Jacob van den Borne devant ses terres.

Jacob van den Borne, fermier, agriculteur de précision.

Photo : Radio-Canada / Étienne Leblanc

Jacob van den Borne a pris la relève de la ferme familiale de pommes de terre, située à quelques kilomètres de la frontière avec la Belgique.

Il passe aujourd'hui plus de temps à consulter des banques de données, des cartes satellites et des ingénieurs en intelligence artificielle que derrière le volant de ses tracteurs. Il ne les conduit plus d'ailleurs, car toute sa machinerie est robotisée.

Un tracteur muni de plusieurs capteurs à l'avant et à l'arrière.

Le tracteur robotisé de Jacob van den Borne avec tous ses capteurs et outils sophistiqués.

Photo : Radio-Canada / Etienne Leblanc

Jacob van den Borne est un pur produit de la révolution agricole de son pays. Au fil du temps, il est devenu la grande vedette néerlandaise de ce qu'on appelle l'agriculture de précision.

Les données recueillies par des satellites, par les dispositifs d'optique électronique de télédétection dont sont munis ses tracteurs et par ses drones lui permettent d'intervenir précisément là où la terre a besoin de soins.

Fini l'arrosage étendu de pesticides ou l'épandage d'engrais chimiques à grande échelle. Il connaît les besoins de sa terre, pomme de terre par pomme de terre, et sait exactement où intervenir à une échelle de deux centimètres.

Résultat : il utilise aujourd'hui près de 90 % moins d'eau, de pesticides et d'engrais chimiques qu'il y 15 ans.

Les agriculteurs sont en général très réticents à apporter des changements à leur pratique parce qu'ils ont toujours fait les choses de la même façon.  Mais il faut changer si on veut nourrir la planète

Jacob van den Borne

Wim Grootscholten, acteur du génie génétique néerlandais

Wim Grootscholten dans un café.

Wim Grootscholten, de la compagnie Rijk Zwaan, spécialisée dans les semences et la génétique des plantes.

Photo : Radio-Canada / Étienne Leblanc

Le renouveau agricole des Pays-Bas est lié à un élément crucial : le génie génétique. L'expertise néerlandaise sur l'ADN des fruits et des légumes est une des clés du succès de la révolution verte de ce pays.

On ne parle pas ici d'organismes génétiquement modifiés (OGM). Les légumes néerlandais ne font pas l'objet de transformations génétiques avec des gènes d'une autre espèce. L'idée, c'est de cibler les bons gènes déjà présents et de les mettre en valeur dans un fruit ou un légume par des croisements de variétés.

Wim Grootscholten représente la compagnie Rijk Zwaan, un joueur majeur des semences. Ces petites graines vendues partout dans le monde, notamment au Canada, sont le fruit d'un travail génétique important.

Au fil des ans, les chercheurs néerlandais ont pu cibler les gènes qui permettent à certaines variétés de légumes de pousser avec un minimum d'effets sur l'environnement. Des légumes qui nécessitent moins d'eau, moins de lumière, qui sont plus résistants... et surtout, qui ont bon goût!

Ernst van den Ende : oui aux pipelines… de CO2

Ernst van den Ende devant des plants verts.

Ernst van den Ende, directeur du groupe Science des plantes à l’Université de Wageningen.

Photo : Radio-Canada / Étienne Leblanc

Ernst ven den Ende est une sommité dans le monde agricole européen.

Il dirige le groupe de recherche sur la science des plantes à l'Université de Wageningen, au centre du pays, coeur de la recherche agricole en Europe. C'est dans les laboratoires de cette institution fondée il y un siècle qu'a débuté la révolution verte des Pays-Bas.

Un cycliste passe à pied devant un bâtiment à l'architecture originale.

Le campus de l'Université Wageningen dans le centre des Pays-Bas.

Photo : Radio-Canada / Etienne Leblanc

Sur l'importance du savoir génétique pour faire pousser des fruits et légumes plus « verts », il dit ceci : « Avec toutes les nouvelles techniques dans la génétique des plantes, les OGM, c'est du passé. Ce que nous faisons, c'est cultiver de façon durable. Si vous avez le choix entre arroser de pesticides une pomme de terre 20 fois, ou alors en avoir une qui ne nécessite aucun pesticide grâce aux techniques génétiques, je crois que le choix est clair et meilleur pour l'environnement ».

Ernst van den Ende est très fier des nouveaux pipelines qui poussent un peu partout autour des serres… Des pipelines qui ne causent aucune controverse.

Ils transportent le CO2 produit en trop par l'industrie pétrochimique vers les serres afin d'y augmenter la concentration de ce gaz. Cet apport en dioxyde de carbone permet une meilleure croissance des plantes.

Donc, on boucle la boucle. Ce qui est un problème pour l'un est une solution pour l'autre.

Ernst van den Ende

 

Peter Maes, producteur de pesticides… naturels

Peter Maes épand un produit sur une feuille d'un plant.

Peter Maes, de la compagnie Koppert Biologicals, qui est productrice d’insectes prédateurs.

Photo : Radio-Canada / Étienne Leblanc

Sur la feuille d'un plant de poivrons dans la serre de la compagnie Koppert Biological à Berkel en Rodenrijs, au nord de Rotterdam, Peter Maes nous fait voir tout un spectacle.

Un petit insecte de la famille des cécidomyies monte sur le dos d'un puceron et va y pondre son oeuf. La larve qui va en éclore tuera l'insecte indésirable.

La guerre que se livrent ces insectes est un autre exemple de la révolution verte néerlandaise. Car si les Pays-Bas sont des premiers de classe dans le génie génétique, on peut en dire autant pour ce qui est de la production de pesticides naturels.

Un sachet d'insectes prédateurs est accroché à un plant de tomates.

Un sachet d'insectes prédateurs sur un plant de tomates.

Photo : Radio-Canada / Etienne Leblanc

Koppert Biological produit plus de 60 variétés d'insectes prédateurs, livrés dans des petits sachets ou des bouteilles qu'on accroche aux plants.  Les insectes « amis » en sortent par un petit trou et s'attaquent aux ennemis. Comme dans la nature, mais dans l'environnement contrôlé de la serre.

Ce sont ces petits insectes qui ont permis aux Pays-Bas d'éliminer presque complètement l'usage de pesticides. La vaste majorité des producteurs de serres néerlandais s'est mise aux pesticides naturels.

Rob Baan : la géothermie partagée

Rob Baan devant des microvégétaux à perte de vue.

Rob Baan, de la compagnie Koppert Cress, spécialisée dans les microvégétaux.

Photo : Radio-Canada / Étienne Leblanc

Tout ce savoir-faire sur la culture en serre a longtemps eu un caillou dans le soulier : celui de la consommation d'énergie pour faire fonctionner les serres. Que ce soit pour le chauffage ou le fonctionnement des lampes, la culture en serre était en bonne partie alimentée par du gaz naturel, une énergie fossile.

Depuis quelques années, les Néerlandais se sont attaqués de front à ce problème en mettant l'accent sur les énergies renouvelables.

Rob Baan est un exemple parfait de cette tendance. Véritable star du monde culinaire néerlandais, il dirige la compagnie Koppert Cress, qui fait pousser dans son immense serre en bordure du village de Monster, au sud de La Haye, un produit unique : des microvégétaux aromatiques qui accompagnent les plats des plus grands chefs du monde.

De petites pousses épatantes qui ont un goût d'huître, de radis, de citron et même de camembert! Outre les panneaux solaires qu'il a installés, Rob Baan partage désormais un puits géothermique avec le village où il est établi.

« On utilise cette température pour chauffer le village, et le retour, 35-40 degrés Celsius, on l'utilise dans la serre. On est au 52e parallèle, il fait assez froid. Même pendant l'hiver, avec un produit dans la serre à 22-23 degrés, on le fait sans énergie fossile.  C'est fantastique! »

L'exemple de Rob Baan n'est pas unique. La tendance de la géothermie partagée et de l'énergie solaire est une vague de fond dans le milieu agricole néerlandais.

Leo Marcelis, un homme lumineux

Leo Marcelis en laboratoire devant de jeunes pousses.

Leo Marcelis, directeur du groupe horticulture et physiologie des produits à l’Université de Wageningen.

Photo : Radio-Canada / Étienne Leblanc

Un autre secret des Néerlandais se cache dans la pièce tempérée où nous reçoit Leo Marcelis, directeur du groupe horticulture et physiologie des produits à l’Université de Wageningen.

Il nous accueille dans son laboratoire où les diodes électroluminescentes (DEL) éclairent les plants d'une lumière rosée.

Avec la même quantité de lumière provenant d'une DEL, la production en serre augmente de 30 %.

Leo Marcelis

Le succès de la révolution verte des Pays-Bas s'explique en bonne partie par ce phénomène : un savoir unique sur la lumière pour la culture en serre. Les Néerlandais maîtrisent la science du spectre lumineux comme personne. Finies, les grandes serres énergivores : la recherche sur les DEL rouges et bleues participe à la révolution verte.

Ruud Zanders : nourrir les poules avec des miettes de pain

Un homme est debout dans un grand enclos où des poules blanches marchent en liberté.

Ruud Zanders, cofondateur de la ferme d'élevage de poules pondeuses Kipster, à Castenray, près de la frontière allemande.

Photo : Radio-Canada / Etienne Leblanc

La ferme Kipster, où Ruud Zanders élève ses 24 000 poules pondeuses, près de la frontière allemande, pourrait quasiment faire la couverture d'un magazine d'architecture. L'immense mur de fenêtres et les panneaux solaires sur le toit nous indiquent que nous ne sommes pas dans une ferme traditionnelle.

L'établissement est carboneutre.

« Je produis assez d'énergie solaire pour pouvoir en vendre au réseau », dit cet homme qui a quitté l'industrie de l'élevage intensif de volailles avant de faire faillite.

Une ferme de poules vue du ciel avec une cour extérieure et de nombreuses fenêtres.

La ferme Kipster à Castenray aux Pays-Bas, près de la frontière allemande.

Photo : Kipster

Chez Kipster, les poules sont en liberté et ont de l'espace pour se balader entre la cour intérieure et la terrasse extérieure. Mais surtout, elles ne mangent aucune céréale industrielle.

Les 24 000 poules sont nourries avec les restes des boulangeries de la région. Biscuits cassés, pains écrasés, surplus de galettes… Les poules mangent la nourriture qui provient d'un réseau bien organisé de récupération de denrées qui seraient normalement mises à la poubelle.

« On ne peut pas nourrir les animaux avec des céréales qui peuvent nourrir les humains , dit M. Zanders. On n'arrivera pas à nourrir la planète si on fait ça ».

La totalité des oeufs qu'il produit est vendue à la chaîne de supermarchés Lidl, un joueur majeur de l'industrie alimentaire en Europe.

Dick Veerman, le journaliste spécialisé dans les enjeux agroalimentaires

Dick Veerman devant un étal de légumes.

Dick Veerman, journaliste néerlandais spécialisé dans les questions agroalimentaires

Photo : Radio-Canada / Étienne Leblanc

C'est au marché d'Utrecht que Dick Veerman nous donne rendez-vous, sous le son du mythique carillon de la ville.

Journaliste et conférencier, il anime le site foodlog.nl sur les questions agroalimentaires. Bien qu'il craigne un peu que le modèle agricole des Pays-Bas ne devienne trop gros, et qu'il passe ainsi sous le contrôle d'intérêts étrangers, il admire les résultats de la révolution verte de son pays.

« C'est la génétique, les engrais, les serres, la lumière, et l'accord de tout cela. On a très bien su produire beaucoup sur un hectare. Donc, sur un espace réduit, on sait tout tirer de l'engrais, de l'eau, de la lumière, etc. C'est un timbre sur la mer du Nord, et on produit pour le monde entier ».

Dick Veerman se réjouit du fait que la politique agricole des Pays-Bas a été construite sur la base du savoir scientifique.

« Tout cela, on appelle ça notre Triangle d'or : il y a les paysans, la recherche, et le gouvernement qui gère tout ça. Ça ressemble effectivement à la Silicon Valley. On a donc su produire beaucoup, avec peu de ressources, bon marché et de qualité ».

Il admire le fait que le système de production néerlandais arrive à boucler la boucle.

« En physique, on dirait que c'est un système qui est fondé sur l'exergie. Retenir l'énergie le plus efficacement dans le système. Donc, on se sert de tout : des bactéries, des insectes et tout, pour produire des nutriments qui peuvent servir ultérieurement à l'être humain ».

Environnement

International