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Québec accorde discrètement un passe-droit aux pesticides « tueurs d’abeilles »

Une abeille s'approche d'une fleur.

Une abeille s'approche d'une fleur.

Photo : Associated Press / Patrick Pleul

Sylvie Fournier

À peine deux mois après l’entrée en vigueur de restrictions sur la vente et l’usage des pesticides « tueurs d’abeilles » au Québec, le ministère de l’Environnement accorde une dérogation aux agronomes. Ils peuvent ignorer les nouvelles règles et prescrire des semences de maïs enrobées de néonicotinoïdes.

Depuis le 1er avril 2019, des changements apportés au Code de gestion des pesticides restreignent le recours aux néonicotinoïdes. Leur usage doit être justifié par un agronome et faire l’objet d’une prescription.

Ces changements visent à réduire les risques pour la santé humaine et pour l’environnement posés par trois des pesticides les plus couramment utilisés et considérés comme les plus dangereux pour les insectes, mais aussi pour l’ensemble de la biodiversité.

À peine entrées en vigueur, les nouvelles règles font déjà l’objet d’une dérogation.

C’est une mesure exceptionnelle, se défend le président de l’Ordre des agronomes du Québec, Michel Duval. Le temps pluvieux des derniers mois a retardé les semis, ce qui force bon nombre d’agriculteurs qui avaient commandé des semences tardives à se rabattre sur des cultivars à croissance plus rapide. Les fournisseurs n’ont que des semences enrobées de pesticides à leur offrir.

C’est un choix de dernier recours pour éviter que la récolte ne soit compromise.

Michel Duval, président de l’Ordre des agronomes

La dérogation n’est permise que dans certaines régions particulièrement touchées, concentrées surtout en Montérégie. Elle n’a pas été annoncée publiquement, parce qu’on ne voulait pas que ça serve d’excuse, ajoute Michel Duval. Les agriculteurs en ont pris connaissance dans un article publié dans le journal La Terre de chez nous.

Mécontentement chez les apiculteurs

Je suis extrêmement déçu!, tonne Stéphane Leclerc, président de la Fédération des apiculteurs du Québec.

Les producteurs de miel se battent depuis 2013 pour sensibiliser le gouvernement aux effets des pesticides néonicotinoïdes sur la santé des insectes pollinisateurs et réclamaient depuis longtemps des mesures pour stopper le déclin des colonies d’abeilles.

Stéphane Leclerc déplore que les nouvelles règles soient déjà contournées. Mais il ne blâme pas les agriculteurs, aux prises avec une situation difficile. Les agriculteurs, c’est notre famille, c’est nos amis, et ils ont besoin de manger. Ce n’est pas leur faute, dit-il.

Le président de la Fédération des apiculteurs montre du doigt les fournisseurs de semences, qui étaient avisés depuis février 2018 de l’entrée en vigueur des restrictions au Québec. Il estime qu’ils auraient pu avoir des réserves plus importantes de semences sans pesticides. Ils auraient dû prévoir, dit-il.

La dérogation a été annoncée par le ministère de l’Environnement à la fin mai, lors d’une rencontre du comité consultatif chargé de surveiller la mise en oeuvre des nouvelles dispositions du Code de gestion des pesticides.

Les membres du comité n’ont pas été consultés, mais plutôt placés devant le fait accompli, relate Julie Fontaine, responsable du dossier des pesticides à la Fédération des apiculteurs, qui a assisté à la rencontre.

Le gouvernement devra trouver des solutions pour éviter que la situation ne se répète, croit-elle, pour ne pas être à la merci des grandes compagnies américaines qui produisent surtout des semences de maïs traitées aux pesticides.

Des agriculteurs récoltent du maïs

Des agriculteurs récoltent du maïs

Photo : Getty Images

Une procédure normale, selon le ministère

Au cabinet du ministre de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques, le porte-parole Louis-Julien Dufresne rappelle que les lois en vigueur permettent des dérogations dans des situations particulières, comme les pluies abondantes de ce printemps.

Il ajoute qu’il s’agit d’une procédure normale, bien que relativement exceptionnelle. Il n’a pas fourni d’autres détails.

Faut régler ça!, rétorque Stéphane Leclerc, de la Fédération des apiculteurs, qui voit dans cette pénurie de semences non enrobées un signe que les grands fabricants mènent le bal.

La Cour supérieure a autorisé une action collective entreprise par les apiculteurs québécois contre les deux principaux fabricants de néonicotinoïdes, le géant agrochimique Bayer ainsi que Syngenta. Ils réclament plus de 400 millions de dollars en dommages et intérêts pour les pertes encourues par la disparition de colonies d’abeilles depuis 2006.

Les fabricants contestent ces allégations.

Dans un courriel envoyé à Radio-Canada, l’Association canadienne du commerce des semences confirme qu’il est difficile de fournir des produits dont la demande est imprévue et que la météo de cette année a déjoué la planification des agriculteurs et des semenciers.

Quant aux mesures à prendre pour éviter que la situation ne se reproduise, l’Association n’a fourni aucune réponse.

Je me demande, conclut Stéphane Leclerc, si la pénurie ne serait pas pour eux une manière d’étirer l’élastique au maximum!

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