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Le mouvement anti-avortement vise gros pour l'élection fédérale

Un manifestant anti-avortement devant le Parlement à Ottawa.

Le mouvement pro-vie reste marginal au Canada, mais il est de plus en plus organisé.

Photo : Reuters / Chris Wattie

Laurence Martin

Moins de manifestations, plus de porte-à-porte. Voilà comment on pourrait résumer la stratégie des pro-vie à l’approche des élections fédérales d’octobre. Ils souhaitent faire élire des dizaines de députés opposés à l’avortement, ce qui inquiète bien des femmes au pays.

Mardi, 18 h 30. La petite salle dans la bibliothèque de quartier, à Calgary, est déjà pleine à craquer. Alissa Golob, une militante pro-vie, accueille la soixantaine de personnes venues l’entendre parler.

« Vous êtes-vous déjà impliqués politiquement? », demande la femme de 32 ans à un groupe d’étudiants.

Eva, qui a entendu parler de la rencontre sur les médias sociaux, fait signe que non. Elle n’est pas intimidée pour autant. « Quand la vérité est de son côté, il n’y a aucun problème », assure-t-elle.

Dans la pièce, des militants de la première heure côtoient de jeunes familles avec des bébés.

Alissa Golob commence sa présentation : « Je suis l’aînée d’une famille de neuf enfants. » Elle enchaîne les anecdotes personnelles avant d’entrer dans le vif du sujet : « Nous pouvons avoir un impact sur la prochaine élection fédérale. »

Alissa Golob se tient de debout dans une rue résidentielle à Calgary.

Alissa Golob, 32 ans, est la cofondatrice du groupe pro-vie "RightNow". Elle est impliquée dans le mouvement antiavortement depuis près de dix ans.

Photo : Radio-Canada / Richard Marion

Son groupe, RightNow, a été créé il y a trois ans, spécifiquement pour avoir une influence politique.

Quand j’ai commencé à m’impliquer dans le mouvement pro-vie, explique-t-elle, on mettait beaucoup l’accent sur les manifestations.

Alissa Golob, cofondatrice du groupe pro-vie RightNow

« Mais si, plutôt que de passer deux heures avec une pancarte sur le trottoir, on passe ce temps-là à faire du porte-à-porte pour un candidat, ça risque d’être un investissement bien plus rentable. »

Pour faire élire plus de députés anti-avortement, RightNow mise sur plusieurs tactiques.

D’abord, le groupe encourage des militants pro-vie à se présenter en politique.

Ensuite, lors des courses à l’investiture dans les différentes circonscriptions, i suggère à ses supporteurs d’obtenir leur carte de membre d’un parti comptant un candidat pro-vie (et à voter pour ce candidat, bien sûr).

Trois étudiants signent des cartes de membres sur une table beige.

Un groupe d'étudiants remplissant un formulaire pour devenir bénévoles pour le groupe RightNow, lors de la rencontre à Calgary.

Photo : Radio-Canada / Richard Marion

De plus, les bénévoles de RightNow font du porte-à-porte pour recenser les électeurs prêts à appuyer des politiciens opposés à l’avortement. Le jour de l’élection, le groupe encourage ces électeurs à se rendre aux urnes.

« C’est de la stratégie politique comme on en voit un peu partout », précise Alissa Golob, la cofondatrice de l’organisation, en entrevue.

50 circonscriptions dans la mire

Cette stratégie, en tout cas, a déjà donné des résultats lors d’élections provinciales récentes dans lesquelles le groupe RightNow s'est engagé.

Le progressiste-conservateur Sam Oosterhoff.

Le progressiste-conservateur Sam Oosterhoff a fait son entrée à l'Assemblée législative de l'Ontario à seulement 19 ans. Le groupe RightNow l'a aidé à se faire élire.

Photo : La Presse canadienne / Aaron Lynett

En Ontario, le groupe a contribué à l’élection de Sam Oosterhoff, un jeune progressiste-conservateur qui s’est engagé en mai dernier « à rendre l’avortement impensable dans les prochaines décennies ».

Il est maintenant adjoint parlementaire dans le gouvernement de Doug Ford.

En Alberta, la nomination, à la fin du mois d'avril d’une pro-vie convaincue, Adriana LaGrange, à la tête du ministère de l’Éducation a été applaudie par des groupes comme RightNow, même si la principale intéressée n’a pas voulu confirmer si elle avait reçu leur appui.

« [En règle générale] on ne révèle pas publiquement quel candidat on soutient », explique Alissa Golob. Les pro-vie craignent que leurs candidats ne soient la cible d’attaques ou d’une contre-campagne.

Le premier ministre albertain Jason Kenney serre la main d'Adriana LaGrange.

Adriana LaGrange a été assermentée comme ministre albertaine de l'Éducation dans le gouvernement de Jason Kenney, le 30 avril dernier. Elle a déjà été à la tête d'une organisation pro-vie.

Photo : The Canadian Press / JASON FRANSON

Pour les prochaines élections fédérales, RightNow cible « 50 circonscriptions à travers le Canada », encore une fois sans préciser lesquelles. Le pays en compte 338.

« Il y en a au Québec, en Ontario, au Manitoba, partout au pays », dit Alissa Golob.

Officiellement, RightNow est une organisation non partisane, mais les candidats qu’elle appuie sont souvent conservateurs.

Un mouvement marginal, mais organisé

« Je ne sais pas si le mouvement anti-avortement prend de l’ampleur, mais il est de plus en plus organisé », explique Kelly Gordon, professeure de sciences politiques à l'Université McGill, qui a coécrit un livre sur le mouvement anti-avortement au Canada.

Malgré tout, elle ne croit pas que l’objectif des 50 circonscriptions soit réaliste – après tout, la situation d u Canada est bien différente de celles des États-Unis, où de plus en plus d’États font passer des lois visant à restreindre l’accès à l’avortement.

Des pancartes anti-avortement sont déposées devant le Parlement à Ottawa.

Les militants pro-vie continuent d'organiser des marches ou des manifestations, mais s'impliquent de plus en plus dans la sphère politique pour tenter de se faire entendre.

Photo : Radio-Canada

Et puis, même si plus de députés anti-avortement étaient élus lors du scrutin fédéral, leur pouvoir risque d’être limité, croit la politologue.

Au Canada, le pouvoir est vraiment concentré dans l’exécutif. Alors, même si beaucoup de députés d’arrière-ban sont élus, ils ne vont pas avoir beaucoup de pouvoir sur la politique.

Kelly Gordon, professeure de sciences politiques à l’Université McGill

À l’instar du chef du Parti conservateur, Andrew Scheer, le premier ministre albertain, Jason Kenney, a promis qu’il ne rouvrirait pas le débat sur l’avortement.

« Ce serait un suicide politique de le faire », estime Véronique Pronovost, qui est chercheuse en sciences politiques à la Chaire Raoul-Dandurand. « Ça coûterait énormément de points, électoralement parlant. »

Au Canada, près de 80 % des électeurs sont pour le libre choix des femmes, selon un sondage Ipsos réalisé en 2017.

Des inquiétudes malgré tout

La stratégie de groupes comme RightNow soulève quand même des inquiétudes. « Ce qu’on constate aux États-Unis, ajoute la chercheuse Véronique Pronovost, c’est une surreprésentation des anti-choix au sein des instances politiques. »

« C’est sûr que si on assiste à le même genre de surreprésentation là ici, ajoute-t-elle, les barrières d’accès pourraient devenir éventuellement plus importantes. »

Kelti Baird assise.

« C'est tellement frustrant de ne pas pouvoir avoir de clinique d'avortement près de chez soi », lance Kelti Baird. « On n'a pas besoin de moins d'accès, mais de plus d'accès. »

Photo : Radio-Canada / Laurence Martin

Et l’accès à l’avortement au Canada est loin d’être le même partout, même si la pratique est légale.

En Alberta, par exemple, une femme ne peut se faire avorter qu’à Calgary ou à Edmonton.

Kelti Baird, de Lethbridge, une ville de 100 000 habitants dans le sud de la province, l’a bien constaté lorsqu’elle a voulu interrompre sa grossesse en janvier dernier. « Mon médecin m’a dit : “Va à Calgary.” C’est à plus de deux heures de route », raconte-t-elle.

Même si des chefs comme Andrew Scheer promettent de ne pas rouvrir le débat, elle craint que des députés pro-vie n'exercent des pressions pour limiter l’accès à l’avortement ou son financement.

Pourquoi est-ce qu’on doit encore avoir cette discussion? L’avortement, c’est réglé, ça fait des décennies que c’est réglé.

Kelti Baird, de Lethbridge

C’est précisément le message que les militants pro-vie entendent combattre en vue du scrutin du 21 octobre prochain avec, cette fois-ci, une stratégie politique bien aiguisée.

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