•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

Toutes éveillées et en chœur avec Billie Eilish

Billie Eillish lors d'une performance au festival Coachella en 2019.

Billie Eillish

Photo : Getty Images / Emma McIntyre

Radio-Canada

CRITIQUE – « Quelqu’un a deux billets pour Billie Eilish qu’il veut revendre (au prix réel, pas de revendeurs S. V. P.)? J’ai une ado de 12 ans qui désire ardemment la voir en spectacle. »

Un texte de Philippe Rezzonico

J’ai repéré ce message sur le mur Facebook d’une amie en fin de semaine. Et ce n’était pas le seul du genre ces derniers jours. Dire que la jeune artiste américaine aux racines irlandaises âgée de 17 ans est prisée du public féminin en général, et des adolescentes en particulier, relève de l’évidence. On parle d’un phénomène.

Qu’il s’agisse d’adolescentes accompagnées d’un parent, d’autres venues en groupe à leur premier concert, ou de jeunes femmes arrivées à l’âge adulte, à vue d’œil, plus de 9000 des 9500 personnes qui ont rempli la Place Bell mercredi soir étaient des femmes.

Et elles étaient là pour avoir la réponse à la question lancée par Eilish avec le titre de son disque paru plus tôt cette année, When We All Fall Asleep, Where Do We Go?

Précisons d’entrée de jeu : personne n’était endormi ni même ne somnolait dans la Place Bell au moment où les lumières se sont éteintes, vers 21 heures, pour accueillir l’artiste originaire de Los Angeles. J’avais beau m’y attendre, le hurlement collectif de la foule qui était de l’ordre d’un cri strident à la puissance 1000 s’est frayé un chemin dans ma liste personnelle des plus grandes clameurs jamais entendues.

Sommeil agité

Comme mise en situation sur les écrans : une chambre, une fenêtre, la lune en arrière-plan et un personnage animé qui s’éveille – Billie, on présume –, avant de tomber dans le vide. Flammes de l’enfer, marionnette suspendue, on ne sait trop où Billie s’en va quand elle s’endort, mais elle a le sommeil agité.

Sur la scène en forme de pointe qui est inclinée vers le public du parterre, un batteur (Andrew Marshall) et un guitariste-claviériste (Finnean O’Connor, le frère de Billie). Tout est en place pour l’arrivée de la vedette qui entonne Bad Guy tel un chant de guerre. Vêtements amples de couleur sombre, cheveux noués, sautillante tel un ressort, Eilish démontre d’emblée qu’elle est bien plus dynamique que dans la plupart de ses clips.

Face à elle, 9500 personnes chantent à l’unisson, presque toutes avec un téléphone intelligent à la main, pendant que sur les écrans défilent des stries jaunâtres éclatantes. Pour My Strange Addiction, ce sont cette fois des damiers rouges et un rythme plus langoureux qui séduisent et hypnotisent.

Rien de séduisant durant You Should See Me in a Crown, pour moi, du moins, lorsque des tarentules géantes apparaissent en arrière-plan. Pour un arachnophobe, c’est un supplice… Mais mon ouïe m’a dit que ça délirait dans toutes les zones de l’aréna du Rocket.

Mélodies accrocheuses

Si Billie peut y mettre du mordant, elle est comme un poisson dans l’eau quand elle ralentit le rythme et qu’elle laisse opérer le charme de ses chansons pop à haute teneur mélodique. La version de Idontwannabeyouanymore a été magnifique, encore une fois portée par la chorale de près de 10 000 voix.

Il est courant d’entendre durant un concert une poignée de chansons interprétées par la foule. D’ordinaire, les plus connues. Les tubes. Mais avec Eilish, c’est tout son répertoire de chansons parues sur disque, minidisques et plateformes numériques diverses depuis l’âge de 14 ans qui a droit au même traitement. COPYCAT, avec son solo de guitare en finale, Wish You Were Gay (magnifique) et, bien sûr, Ocean Eyes, qui l’a révélée à 14 ans, ont mené au même frisson. Bref, le qualificatif de phénomène, souvent galvaudé, s’applique ici. Et même plus.

J’ai vu naître – artistiquement parlant– Madonna, Christina Aguilera, Britney Spears, Fergie, P!nk, Katy Perry, Lady Gaga, Lana Del Ray, Lorde, etc. J’ignore si je n’ai jamais vu un lien si fort entre une jeune artiste et son public.

Mercredi, les adolescentes et les jeunes adultes n’assistaient pas à un concert de Billie Eilish. Elles ne vivaient pas un concert de Billie Eilish. Elles ÉTAIENT Billie Eilish, le temps d’un moment, le temps d’une chanson, d’une phrase ou d’une référence à leur propre vie, à leur propre réalité. Cette affiliation entre public et artiste a toujours existé, mais elle n’a jamais été aussi forte que de nos jours, à une époque où les admirateurs d’une artiste peuvent être constamment en contact avec elle dans un univers où la réalité et la fiction s’entrecroisent.

Quand une adolescente surdouée – qui a une maturité d’écriture bien supérieure à son âge – s’adresse à ses contemporaines à travers des chansons aux thèmes universels (peines, angoisses, amours, colères, santé mentale) auxquelles elles s’identifient, cela mène à une complicité hors normes.

D’autant plus vrai qu'Eilish, en concert, est tout le contraire des photos où on ne la voit jamais sourire. Expressive et souriante plus souvent qu’à son tour, on a l’impression qu’elle laisse tomber ses barricades devant ses fidèles. On l’entend aussi chanter beaucoup plus fort que sur ses disques où elle est le plus souvent en mode minimaliste. Porter un jugement honnête sur sa prestation s’avère toutefois difficile en raison des hurlements des spectatrices et des basses assourdissantes, particulièrement lors du premier tiers du concert.

S’il est indiscutable que la Place Bell était trop petite pour Eilish, qui aurait facilement attiré 12 000 ou 15 000 personnes au Centre Bell, le lieu était quand même bien choisi. Les projections sur écran étaient fort bien, mais le seul élément que l’on pourrait qualifier « d’effet spécial » est ce lit suspendu qui est descendu du plafond. Beck avait fait la même chose au CEPSUM en 1998.

Cela a donné un joli moment quand Eilish et son frère y ont pris place pour interpréter I Love You, ainsi qu’un point de vue intéressant, en finale, quand la chanteuse, accrochée par un harnais, a interprété Bury a Friend, debout, sur le lit incliné et suspendu dans les airs. Mais nous étions loin des productions de Madonna et de Lady Gaga.

Pas grave. Eilish, qui ne sera majeure qu’en décembre, a largement le temps de peaufiner son art et de mieux équilibrer sa sélection de chansons. Parti sur les chapeaux de roues, le concert de 80 minutes s’est étiolé dans la dernière ligne droite. Partie remise d’ici deux ans avec de nouvelles chansons et probablement un Centre Bell plein à la clé.

Musique

Arts