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Échecs : la passion qui vient du froid

Des joueurs d'échecs s'affrontent lors d'un soir de tournoi au Good Knight d'Oslo.

Photo : Radio-Canada / Yanik Dumont Baron

Yanik Dumont Baron

Une bonne partie de la Norvège devrait avoir les yeux tournés vers son petit écran ce week-end. Ce n’est pas la fin d’une série télé qui captive ce pays nordique, mais la finale d’un tournoi… d’échecs! Le champion en titre est un fils du pays, une jeune vedette que tout le monde appelle par son prénom… et qui en inspire plusieurs.

C’est l’effet Magnus! La cinquantaine avancée, Vidar Andreasson le reconnaît volontiers : s’il se retrouve dans ce bar du centre-ville d’Oslo, c’est en grande partie pour imiter un jeune de 28 ans au look de jeune premier.

Magnus Carlsen n’avait que 22 ans lorsqu’il est devenu champion du monde des échecs. Aujourd’hui, il est considéré comme l’un des meilleurs joueurs de tous les temps. Un modèle et une inspiration pour les Norvégiens comme Vidar Andreasson.

L’attitude du prodige y est pour quelque chose. Un peu rebelle, dynamique; loin de l’image sage et rangée des autres grands champions. Un joueur qui gagne en faisant match nul, qui semble peu préparé. Mais qui gagne.

Il y a quelques années, Vidar Andreasson se cherchait un passe-temps. Et Magnus Carlsen est devenu champion du monde. La Norvège s’était trouvé une inspiration, un modèle.

C’était un choix facile, admet-il, avant de s’asseoir devant un échiquier. C’est pour ça qu’il est dans ce bar du centre-ville d’Oslo, un soir de semaine. À jouer et à échanger avec des étrangers.

Une passion qui touche bien des Norvégiens

Ce bar, ce n’est pas un bar comme les autres. Le Good Knight n’a qu’une vocation : les échecs. Sa clientèle vient surtout pour jouer, ensuite pour boire de la bière.

Les échiquiers sont incrustés dans les tables, des pions sont disponibles. Le barman peut même jouer contre vous si vous êtes seul. Sur les écrans, bien sûr, on diffuse des parties d’échecs.

La dernière fois où le titre de Magnus Carlsen était en jeu la file pour entrer s’étirait jusqu’au coin de la rue, assure l’un des propriétaires, Kristoffer Gressli. Un peu comme à la Cage aux sports lors des meilleures années du Canadien de Montréal...

Ce soir, il y a tournoi. Comme le Good Knight en organise souvent, avec une petite bourse en argent. L’endroit est plein. Des mains agiles manipulent rapidement les pions, les adversaires réfléchissent beaucoup, observent les jeux. On parle peu.

Kristoffer Gressli côtoie un client. Il porte un t-shirt aux couleurs de son bar.

Kristoffer Gressli est copropriétaire du Good Knight d'Oslo, l'un des rares bars de la planète dédié uniquement aux échecs.

Photo : Radio-Canada / Yanik Dumont Baron

Derrière le bar, Kristoffer Gressli sert des pintes et note les résultats des parties. Il a étudié le marché, mesuré la passion; la région d’Oslo compte assez de fans pour faire vivre un bar centré sur un jeu d’ordinaire bien discret.

La popularité des échecs en Norvège semble avoir suivi le chemin de Magnus Carlsen vers le sommet. Et avec les succès, le jeu est sorti de ses cloisons.

Dans le train en venant ici, l’homme assis à côté jouait aux échecs sur son téléphone. On voit ça souvent en public : les gens jouent aux échecs, parlent des échecs.

Kristoffer Gressli

Le rôle du petit écran

Cette passion découverte n’est bien sûr pas due uniquement au succès d’un seul joueur, aussi talentueux soit-il. Les principaux diffuseurs télévisuels norvégiens y sont aussi pour beaucoup.

À commencer par le diffuseur public NRK. En 2013, le Radio-Canada de la Norvège a diffusé l’intégralité du tournoi dans lequel Magnus Carlsen est devenu champion du monde.

Imaginez : de lentes parties d’échecs, qui s’étirent parfois sur plusieurs heures, diffusées en direct à la télé. Le tout commenté par des spécialistes. De la « slow tv » à son meilleur...

Depuis, l’autre principal diffuseur de Norvège s’est également mis de la partie. Et les méthodes pour montrer les échecs à la télé ne cessent d’innover : des spectateurs sur le plateau, un « confessionnal » où le joueur peut expliquer son dernier mouvement...

Le résultat rappelle la diffusion des sports (pour vous en donner une idée, visionnez cette vidéo extraite d'une émission de la NRK (Nouvelle fenêtre)). D’ailleurs, les diffuseurs ont parfois préféré diffuser un tournoi d’échecs au ski, l’une des disciplines où la Norvège excelle!

Ça, c’est une première!, s’exclame Vidar Andreasson.

Une passion sans frontière

Il y a plus de 600 millions de joueurs sur la planète. C’est un marché géant! C’est la Canadienne Kate Murphy qui le déclare, téléphone cellulaire à la main. D’Oslo, elle dirige les opérations commerciales rattachées à Magnus Carlsen.

Il y a bien sûr des applications pour téléphones intelligents. Mais son équipe voit plus grand. Le marché mondial, c’est peut-être aussi important que le soccer, lance Kate Murphy.

Elle pense aux vastes marchés de Russie, d’Inde, de Chine, là où des millions de joueurs pratiquent entre quatre murs, sans grande audience. Ce n’est pas à la télé. Personne ne le voit. C’est un géant qui dort. [Un sport] qui n’a pas été commercialisé, dit-elle.

La Canadienne ne veut pas trop dévoiler ses idées, mais ce qu’elle explique rappelle ces tournois de jeux vidéo en ligne, suivis par des millions de spectateurs sur la planète.

Rien de tout cela ne serait possible sans Magnus Carlsen, son attrait et sa renommée.

Il est si différent de ce que les échecs ont été dans le passé. Il a apporté un vent de fraîcheur au sport, l’a transformé en quelque chose de cool

Kate Murphy, responsable des opérations commerciales rattachées à Magnus Carlsen

Et la relève?

L’intérêt est énorme. Ça permet d’ouvrir des commerces. Et ça nous inspire.Simen Agdestien a connu Magnus Carlsen quand il était petit. Il a été l’un de ses premiers mentors et entraîneurs.

Lui-même grand maître, il dirige l’école d’échecs au NTG, le collège où la Norvège forme ses futurs olympiens. Ce matin, ils sont une quinzaine à s'entraîner dans une classe décorée avec de nombreuses affiches montrant Magnus Carlsen.

Des photos de joueurs d'échecs en noir et blanc sur un mur jaune.

Les échecs sont l'unique thème du bar Good Knight, et les murs en sont témoins. Au centre, en haut, le Norvégien Magnus Carlsen, actuel champion du monde.

Photo : Radio-Canada / Yanik Dumont Baron

Le champion du monde s’est entraîné ici, il a lu les manuels d’échecs qui emplissent les rayons de la bibliothèque. Son passage en inspire bien sûr plusieurs.

Bien sûr!, lance Thor Kaasen, 16 ans, lorsqu’on lui demande s’il veut devenir champion du monde des échecs. Il se frotte les mains, sourire aux lèvres.

Dans la classe, d’autres affichent des ambitions plus modestes. Johaness Haug, 19 ans, calcule plutôt qu’il ne sera jamais assez bon pour vivre confortablement des échecs. Mieux vaut se trouver quelque chose d’ennuyant pour bien gagner sa vie.

Les échecs, ça restera toujours un bon passe-temps.Je sais que je ne serai pas aussi bon que Magnus. Je peux l’admettre, dit-il.

En retrait, Simen Agdestien se rappelle le moment où il a compris que son protégé était destiné aux sommets. Il n’avait que 9 ou 10 ans et parlait déjà des échecs à un niveau très, très élevé.

Préadolescent, son ambition, c’était de dominer le jeu complètement. Ça, Magnus l’a fait rapidement. Aujourd’hui, Simen Agdestien n’exprime qu’un souhait : que l’enthousiasme suscité par le succès de son ancien poulain ne s’éteigne pas de sitôt.

Il pense aux Pays-Bas, à Cuba, et aux autres pays qui ont eu des champions d’échecs et où les joueurs sont encore bien nombreux aujourd’hui.

J’espère que, grâce à Magnus, la Norvège sera toujours une nation forte aux échecs, dit-il.

Deux joueurs d'échecs s'affrontent.

Le NTG, collège norvégien des sports d'élite, forme également des joueurs d'échecs.

Photo : Radio-Canada / Yanik Dumont Baron

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