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Le médecin nobélisé Denis Mukwege encourage les femmes à dénoncer la violence sexuelle

Gros plan du visage d'un homme, le Congolais Denis Mukwege.

Le Dr Denis Mukwege au micro de l'animatrice Annie Desrochers à l'émission « Le 15-18 » sur ICI PREMIÈRE

Photo : Radio-Canada / Émission le 15-18

Anne Marie Lecomte

Prix Nobel de la paix 2018 et surnommé « l'homme qui répare les femmes », le gynécologue congolais Denis Mukwege redonne santé et dignité à des victimes de violences sexuelles abjectes. Récit d'espoir.

Si Denis Mukwege parvient depuis 20 ans à soigner des femmes qui ont été violées et mutilées, c'est parce que ses patientes elles-mêmes trouvent le courage de continuer, malgré les atrocités qu'elles ont subies.

Ce gynécologue de 64 ans soigne aussi des enfants victimes de violence sexuelle. Lors de la visite de Radio-Canada en mai dernier à son hôpital de Panzi, il y avait un bébé fille de sept mois, violé par des hommes armés.

Le viol est un acte très grave, a-t-il rappelé lors d'une rare entrevue accordée au 15-18 sur ICI PREMIÈRE. « Mais si, en plus de ça, vous introduisez des corps étrangers, vous tirez sur l’appareil génital de la femme ou vous brûlez, je trouve que… je n’ai pas de qualificatif », dit-il.

Son hôpital, le Dr Mukwege l'a fondé dans sa ville natale de Bukavu en 1999. Cette année-là, son pays, la République démocratique du Congo (RDC), sort d'une guerre et un accord de paix est conclu. Mais le cessez-le-feu qu'il prévoit n'est pas strictement appliqué et l'accord de paix finit par échouer.

Le médecin, qui pensait se consacrer aux accouchements pour éviter que les femmes meurent en couches, se retrouve presque aussitôt à s'occuper de victimes de violence sexuelle. Des horreurs telles qu'aucun livre de médecine ne traite des lésions vaginales que ces femmes présentent, à leur arrivée à l'hôpital.

En 2016, la tendance à la baisse de ces violences encourageait le Dr Mukwege... Ce n'était qu'une accalmie.

Malheureusement, quand les hommes se battent pour le pouvoir, ce sont les femmes qui en pâtissent et la bataille se fait sur leur corps. Et ça, c’est déplorable.

Denis Mukwege

Il arrive que les exactions soient commises par des garçons d'au plus 15 ans, que des adultes envoient tels « des chiens enragés pour s’attaquer aux femmes », décrit le médecin.

Le viol, dit-il, est une arme de guerre « qui coûte le lavage de cerveau de jeunes gens qui ne comprennent pas grand-chose à ce qu’ils font ».

Ces « actes d'extrême violence » s'apparentent à de la destruction massive, affirme Denis Mukwege. Il s'agit d'une arme qu’on ne peut pas traiter à la légère. « Il faut vraiment que le monde se mette debout pour refuser l’usage du viol dans le conflit », insiste le gynécologue.

Souvent le fait de groupes rebelles armés, ces viols engendrent une « transmission transgénérationnelle de traumatismes et de maladies sexuellement transmissibles, y compris le VIH qui peut se transmettre de la mère à l’enfant », affirme encore le Dr Mukwege.

Le Dr Mukwege et ses collègues discutent autour du lit d'une patiente.

Le gynécologue Denis Mukwege, président fondateur de l’hôpital de Panzi, à Bukavu en RDC, où il a soigné des milliers de femmes violées depuis 20 ans. Le médecin, accompagné de collègues, fait le suivi auprès de patientes récemment opérées.

Photo : Radio-Canada / Frédéric Lacelle

Avec la vérité vient la justice

Et tant que les victimes gardent le silence, il ne peut y avoir de justice. « Les victimes sont dans une situation d’insécurité totale, puisqu'elles savent que leur bourreau est là, qu'il continue à se moquer d’elles et qu'il peut répéter son acte à n’importe quel moment », explique le Dr Mukwege.

Une société sans valeurs est une société qui disparaît.

Le Dr Denis Mukwege, Prix Nobel de la paix

Le médecin fonde son espoir dans la dénonciation qu'un nombre croissant de victimes trouvent le courage de faire. « Aujourd’hui, on voit une évolution remarquable aussi bien ici en Occident que dans mon pays, où les femmes commencent à dénoncer, à dire la vérité par rapport à leurs souffrances », affirme-t-il.

Parmi les femmes qui passent par l'hôpital de Panzi, certaines sont mises au ban de leur famille ou de leur communauté. La Maison Dorcas, gérée par la Fondation Panzi du docteur Mukwege, les accueille. Le Dr Mukwege affirme qu'il y en a qui poursuivent des études et deviennent infirmières, éducatrices, avocates, médecins.

Leur exemple doit pousser le reste du monde à l'action : « Nous ne pouvons pas rester indifférents par rapport à ce courage que les femmes montrent aujourd’hui, de pouvoir accepter de dire la vérité, même si ça peut coûter parfois des humiliations, des discriminations [...] ».

Le viol, arme de déshumanisation

Chez une femme violée, il s'opère une sorte de distanciation, une déshumanisation, explique le Dr Mukwege, en ce sens qu'elle a le sentiment qu’elle n’existe plus. À l'hôpital de Panzi, les femmes arrivent en disant : « Je ne suis plus une femme ».

« C’est la partie la plus difficile à soigner : quand une personne a le sentiment qu’elle n’existe plus. Il faut absolument [...] l’aider à revenir à elle-même et dire : ''J’existe, je suis'' », explique le médecin congolais.

À ceux qui seraient tentés de conclure que les violences sexuelles en RDC sont le fait d'un « phénomène culturel », le Dr Mukwege a cette réponse : ce que nous vivons en temps de conflit, cela se passe dans nos sociétés en paix. Si les femmes se taisent dans les sociétés en paix, prévient-il, « ce n’est pas parce que le viol ne se passe pas, mais parce qu’elles évitent d’être humiliées pour la seconde fois [en en parlant] ».

Le viol qu’on voit en temps de guerre de façon patente est dans toutes les sociétés de façon latente.

Le Dr Denis Mukwege, Prix Nobel de la paix

Pour une véritable égalité

Les efforts en vue d'une véritable égalité entre les hommes et les femmes ne doivent pas cesser, de l'avis de Denis Mukwege. Le système patriarcal doit être aboli, et les hommes doivent faire preuve d'une « masculinité positive », dit-il encore.

« Lorsque tu considères l'autre comme étant inférieur à toi, tu crois pouvoir faire de lui ce que tu veux, conclut le médecin congolais en substance. Et, en temps de guerre, ce pouvoir ne respecte plus aucune limite. »

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