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Le droit à l'avortement aux États-Unis : une guerre de tranchées

Des manifestants devant la seule clinique d'avortement de l'État du Kentucky, à Louisville

Photo : Radio-Canada / Christian Latreille

Christian Latreille

Le débat sur l’avortement aux États-Unis est plus intense que jamais. Même si les interruptions de grossesse demeurent légales presque partout, de plus en plus d’États votent des lois qui en restreignent l’accès. Ces changements pourraient forcer la Cour suprême, qui est maintenant composée à majorité de juges conservateurs, à se prononcer à nouveau sur ce droit durement acquis par les Américaines. Notre équipe de Washington s’est rendue au Kentucky pour constater que l’accès à l’avortement y est très difficile.

C’est à Louisville que se trouve la dernière clinique d'avortement encore ouverte dans l'État du Kentucky. Il y en avait huit en 1996.

Très tôt le matin, les manifestants pro-vie s'installent avec leurs photos de fœtus démembrés. Armés de mégaphones et de chapelets, ils prient et crient à pleins poumons que l'avortement est un crime qui va à l'encontre de la parole de Dieu. L’atmosphère est tendue.

Trois manifestants, dont un qui tient une pancarte affichant «L'avortement. L'holocauste américain».

Des manifestants pro-vie devant la seule clinique d'avortement de l'État du Kentucky. Sur la pancarte, on peut lire : « L'avortement. L'holocauste américain ».

Photo : Radio-Canada / Christian Latreille

Quant aux bénévoles pro-choix, munis de leur dossard orange, ils ne peuvent qu'encaisser sans répliquer les invectives des opposants à l'avortement. Tels les membres d'une petite armée, ils se lèvent à l’aube tous les jours pour protéger la clinique avant d'aller travailler, mais surtout pour escorter ces femmes qui viennent rencontrer un médecin en vue d'interrompre leur grossesse.

Deux personnes qui interpellent une autre affichant une mine basse.

Des manifestants pro-vie harcèlent une patiente devant la clinique.

Photo : Radio-Canada / Christian Latreille

Elles arrivent de différents endroits autour de la clinique pour éviter le harcèlement des pro-vie qui tentent de toutes les façons de les convaincre d'entrer dans la clinique d’à côté où on leur offre gratuitement une échographie de leur enfant à naître.

Ces femmes viennent parfois accompagnées, parfois seules, mais souvent apeurées et vulnérables face à l'agressivité de certains manifestants.

La méthode douce

Laura Grijalba, une mère de sept enfants, patrouille aux abords de cette clinique depuis plusieurs années. Elle explique vouloir aider les femmes et aussi sauver des vies. Elle utilise plutôt la méthode douce, dit-elle, afin de les persuader de revenir sur leur décision.

Les femmes regrettent souvent d'avoir tué leur bébé. C'est terrible! J'aimerais être capable de toutes les aider , lance-t-elle.

Christian Latreille discute à l'extérieur avec Chelsea Pickett et Laura Grijalba.

Notre journaliste Christian Latreille en compagnie de Chelsea Pickett et de Laura Grijalba

Photo : Radio-Canada / Marcel Calfat

Chelsea Pickett, 25 ans, a rencontré Laura devant la clinique d'avortement de Louisville un jour de décembre, en 2016. Elle s'est laissée convaincre par Laura et affirme ne l'avoir jamais regretté.

J'étais dans une situation très difficile : mon conjoint ne voulait plus d'enfant et je n'avais pas les moyens d'en avoir un autre. Mais Laura a promis de m'aider. Elle a tenu sa promesse et m'aide toujours. Je suis choyée et reconnaissante d'avoir gardé mon petit garçon, qui est aujourd'hui âgé de 21 mois.

Anna Collins assise sur un banc.

Anna Collins

Photo : Radio-Canada / Marcel Calfat

Pour Anna Collins, 34 ans, l'avortement était nécessaire. Elle en a subi deux dans la vingtaine. Je ne voulais pas être mère à ce moment-là de ma vie , confie-t-elle.

Elle en parle sans honte et sans regret. « C'était pendant mes études et je n'avais pas l'argent ni le soutien familial pour élever un enfant. C'est déplorable, ajoute-t-elle, que le droit des femmes à l'avortement soit encore menacé aux États-Unis. »

La Cour suprême, l'objectif avoué

Les États comme le Kentucky, la Georgie, l'Ohio et l'Alabama, pour ne nommer que ceux-là, mènent une charge à fond de train contre le droit des Américaines de se faire avorter librement et légalement.

Le Kentucky vient de voter une loi qui interdit l’interruption d’une grossesse après six semaines alors que Roe c. Wade, décision de la Cour suprême en 1973, permet l’avortement jusqu’à 24 semaines. L’Alabama est allé jusqu’à criminaliser l’acte, même dans des cas de viol et d’inceste.

Nous assistons depuis des années à une stratégie des républicains qui est coordonnée sur la scène nationale et qui vise à s’attaquer au droit des femmes à l’avortement aux États-Unis , affirme Amber Duke, de l’American Civil Liberties Union (ACLU), qui défend les cliniques visées devant les tribunaux.

Le gouverneur du Kentucky, Matt Bevin, se vante publiquement d’être le plus pro-vie du pays, selon Mme Duke. Elle ajoute que le leader républicain du Sénat au Kentucky répète sans cesse que ce sera le summum de sa carrière si la Cour suprême renverse Roe c. Wade.

Amber Duke debout dans une place publique.

Amber Duke de l’American Civil Liberties Union

Photo : Radio-Canada / Christian Latreille

L’élection de Donald Trump, qui a nommé deux juges conservateurs – Neil Gorsuch et Brett Kavanaugh – à la Cour suprême, a créé un environnement politique et judiciaire propice à tous ceux et celles qui souhaitent abolir le droit à l’avortement. Les juges conservateurs sont maintenant en majorité au plus haut tribunal du pays. Mais rien n’indique, pour l’instant, qu’ils entendront éventuellement une cause susceptible d'infirmer le jugement historique de 1973.

Tel est pourtant l’objectif avoué de plusieurs États : adopter des lois pour restreindre ou même interdire le droit à l’avortement, en sachant très bien qu’elles seront contestées juridiquement et pourraient un jour se retrouver devant les neuf juges de la Cour suprême, qui auraient à se prononcer à nouveau sur la légalité des interruptions de grossesse.

Des manifestantes pro-choix  habillées avec des costumes aux couleurs vives.

Des manifestantes pro-choix sont habillées en « servantes écarlates », d’après le roman de Margaret Atwood, pour symboliser le manque de contrôle qu’elles ont sur leur corps.

Photo : Radio-Canada / Marcel Calfat

Une journée nationale de manifestation a été organisée le 21 mai dernier dans toutes les grandes villes américaines pour dénoncer l’adoption de ces nouvelles lois qui briment, selon plusieurs, le droit des femmes de disposer de leur vie et de leur corps comme elles l’entendent.

Meg Stern milite pour permettre un meilleur accès à la clinique de Louisville. « Il y a là-bas de l’intimidation, du harcèlement et de la violence de la part des manifestants pro-vie », déplore-t-elle.

« C’est triste que la question de l’avortement ne soit pas encore réglée, ici, affirme Anna Collins. C’est aussi grave de forcer une personne à avoir un enfant que de la forcer à subir un avortement. Les Américaines devraient être en mesure de choisir ce qu’elles comptent faire de leur corps. »

L’avortement existera toujours, ça ne disparaîtra jamais, précise-t-elle. Ce qui fait peur, c’est de retourner à l’époque où les femmes mettaient leur vie en danger pour interrompre leur grossesse, affirme Anna, qui a choisi, il y a 14 ans, de ne pas avoir d’enfant.

Une manifestante pro-choix brandit sa pancarte.

« Enlevez vos rosaires de mes ovaires. La loi n’a pas de religion », est-il inscrit sur l'affiche de cette manifestante pro-choix.

Photo : Radio-Canada / Marcel Calfat

Pour Laura Grijalba, qui s’est donné comme mission d'éviter au plus grand nombre de femmes possible l’avortement, se faire avorter ne devrait même pas être un choix, comme c’était le cas avant 1973. « Les femmes méritent mieux que ça. Celles qui tuent leur bébé, c’est parce qu’elles sont désespérées et sans espoir. Elles n’ont aucun réseau d’aide. »

« Malgré toutes les attaques des républicains contre le droit à l’avortement, nous gagnons tout de même devant les tribunaux qui renversent les unes après les autres les nouvelles lois trop restrictives, affirme de son côté Amber Duke d'ACLU. L’avortement est là pour rester. »

La question est de savoir si les Américaines pourront continuer d’y avoir accès en toute sécurité et légalement. « La loi adoptée en Alabama est absurde, conclut Amber. Elle criminalise, en fait, le service de santé que représente l’interruption de grossesse. »

Un manifestant pro-choix donne le biberon à son bébé.

Un manifestant pro-choix avec son bébé

Photo : Radio-Canada / Marcel Calfat

C’est donc une guerre sans merci entre les pro-vie et les pro-choix. Les deux camps semblent irréconciliables. Ceux en faveur de l’avortement accusent les opposants de harceler les femmes aux abords des quelques cliniques encore en exploitation. Et ceux qui s’y opposent y voient un crime grave contre le fœtus, qui a le droit, selon eux, d’être protégé.

Peu importe si, en fin de compte, la Cour suprême se prononce ou non, le droit à l’avortement continuera de diviser profondément la société américaine.

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