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Une journée dans la peau d’un jeune Autochtone

Le jeune homme sur la pelouse de la cour de la maison familiale à Wemotaci.

Mashtan Newashish, 17 ans, devant sa maison de la rue Kenosi, à Wemotaci

Photo : Radio-Canada / Luc Lavigne

Élyse Allard

Mashtan Newashish. Son prénom signifie : « Celui qui file comme le vent » ou « Celui qui est de passage ». Un prénom prédestiné pour celui que je décrirais comme la tornade de Wemotaci.

La comparaison se fait naturellement entre Mashtan Newashish et le joueur de hockey Samuel Girard, de l’Avalanche du Colorado, surnommé la tornade de Roberval. Samuel a commencé à patiner à l’âge de trois ans; Mashtan, à un an. Samuel mesure 1,78 mètre; Mashtan le talonne de près.

Les deux jeunes hommes performent dans le même sport. Mashtan a même été invité récemment au Championnat national de hockey autochtone au Yukon. Mais la comparaison s’arrête là.

Photo de lui en habit de hockey

Mashtan Newashish est l’un des joueurs de hockey les plus doués de sa communauté.

Photo : Radio-Canada

Même si Mashtan Newashish rêve de jouer un jour dans la Ligue nationale de hockey (LNH), le contexte dans lequel il évolue freine ses ambitions.

L’élève de quatrième secondaire aimerait devenir professeur d’éducation physique, mais les longues études lui font peur. Il vise plutôt un diplôme d’études professionnelles en aménagement de la forêt.

Pour ça, il faut d’abord terminer l’école secondaire, un exploit à Wemotaci, où seulement huit finissants obtiendront leur diplôme cette année.

J’ai passé une journée avec Mashtan pour découvrir ce que signifie grandir dans une communauté autochtone éloignée. Une journée qui a commencé d’une bien drôle de façon. On a dû, mon caméraman et moi, descendre au sous-sol de la maison familiale pour réveiller l’adolescent encore blotti dans ses couvertures.

L'adolescent le visage dans ses draps, les yeux fermés.

Mashtan Newashish au réveil, dans sa chambre, située au sous-sol de la maison familiale

Photo : Radio-Canada / Luc Lavigne

Je vous invite à faire la connaissance d’un ado extrêmement charismatique, un leader naturel, souriant et blagueur, aussi doué pour les sports que pour la danse et la musique.

Mashtan, c’est un leader, mais il doit apprendre ce que ça signifie.

Laurent McKenzie, professeur à l’École secondaire Nikanik

7 h 30 : un matin comme les autres chez les Newashish

Réveil difficile pour Mashtan, qui a fermé l’oeil vers 1 h 30 du matin après avoir regardé un film. L’adolescent se réveille normalement une demi-heure plus tard, déjeune rarement et arrive le plus souvent en retard à l’école.

Il prend le temps, ce matin, de manger une bouchée aux côtés de sa soeur, Myrann. Les jumeaux sont absorbés par leur téléphone cellulaire respectif.

Les deux adolescents à la table qui regardent leurs cellulaires

Les jumeaux Mashtan et Myriann Newashish déjeunent côte à côte, les yeux rivés sur leur téléphone cellulaire respectif.

Photo : Radio-Canada / Luc Lavigne

La fratrie compte sept frères et soeurs. L’un d’eux a d’ailleurs remporté le prix Iris de la révélation de l’année en 2017 pour avoir campé le rôle principal dans le film Avant les rues, de Chloé Leriche.

8 h : cours de français, un mal nécessaire

Mashtan me confie qu’il s’agit du cours qu’il aime le moins. Je lui demande s’il préfère sa classe d’atikamekw, sa langue maternelle : pas plus.

Il tient d’ailleurs à spécifier qu’il parle un mélange de français et d’atikamekw, communément appelé le frantikamekw, qui s’apparente au chiac des Acadiens. Des mots de ces deux langues se traduisent difficilement, d’où cette façon de passer d’une langue à l’autre, souvent dans la même phrase.

Alors qu’il se sent plus à l’aise avec moi, Mashtan s’ouvre sur sa situation : difficile pour lui de demeurer motivé à l’école. Sur son groupe de cinq amis, trois ont décroché. Mashtan y pense de plus en plus, surtout depuis que sa copine de la dernière année l’a quitté. Difficile de devoir croiser tous les jours celle qu’il aime, surtout dans une aussi petite communauté. Wemotaci compte un peu plus de 1200 habitants.

9 h 30 : cours d’anglais, un bon prétexte pour faire la sieste

Mashtan est en évaluation, je le laisse donc tranquille. Son enseignante, Gabrielle, me confie après la classe que Mashtan en a profité pour piquer une courte sieste sur son bureau... manque de sommeil oblige.

10 h 30 : enfin la pause!

À la récréation, des élèves de l’école Nikanik écoutent du rap. Le son s’échappe d’une enceinte portative et inonde le corridor. Je demande à Mashtan quel est son genre de musique : Un peu de tout. Surtout du rap et du country.

J’en profite pour parler motivation avec l’adolescent.

Mashtan me raconte avoir étudié plus de deux ans à Shawinigan, alors qu’il jouait au hockey au niveau midget BB. Là-bas, il était plus facile de demeurer assidu à l’école.

Mais pourquoi donc? D’une part, les enseignants y étaient plus exigeants qu’à Wemotaci. Le jeune sportif carbure aux défis. Quand le niveau est trop bas, il décroche. D’autre part, Mashtan ne voit pas concrètement où les cours peuvent le mener dans sa communauté. Les exemples de réussites et de professions épanouissantes ne pleuvent pas à Wemotaci.

10 h 45 : une bonne nouvelle en mathématiques

Mashtan a obtenu 87 % à son examen de trigonométrie. Une réussite symbolique pour l’adolescent, qui devra effectuer des mesures sur le terrain lorsqu’il travaillera en aménagement de la forêt.

Le jeune qui sourit, devant un ordinateur.

Mashtan Newashish, fier d’avoir obtenu 87 % à son examen de trigonométrie

Photo : Radio-Canada / Luc Lavigne

Sa mère me soulignera plus tard qu’il s’agissait d’une reprise d’examen pour Mashtan. En peine de coeur, l’amoureux déçu n’était pas arrivé à se concentrer lors du premier essai.

12 h  un dîner à saveur musicale

Je suis invitée à la table des Newashish pour le dîner. Au menu, un pâté chinois cuisiné par la grand-mère maternelle de Mashtan.

Alors que je termine mon assiette, j’entends des notes de guitare monter du sous-sol. Je descends dans la chambre du jeune homme où m’attend un véritable concert improvisé. Non seulement Mashtan a un talent inné pour les sports, mais il se débrouille très bien à la guitare et au piano. Sa jumelle, Myrann, ira même jusqu’à interpréter la chanson Les échardes, de Charlotte Cardin, au piano et à la voix. Les plus petits, frère et soeur, ainsi que moi-même restons silencieux, éblouis devant tant de talent.

Mon regard est attiré par un habit de danse traditionnelle accroché au plafond. Une régalia multicolore, résultat de trois mois de travail pour la mère de Mashtan. Son professeur de musique, Laurent McKenzie, me confiera plus tard que l'adolescent est l’un des danseurs les plus talentueux de Wemotaci. Il performe dans un style en particulier, le Men’s Fancy Bustle, dansé dans les pow-wow.

Un jeune homme définitivement bourré de talents! (Luc, le caméraman, le surnomme la machine à ce point-ci de la journée!)

Une régalia en plumes sur le mur

Une régalia portée lors de danses traditionnelles, résultat de trois mois de travail pour la mère de Mashtan, Pascale Boivin.

Photo : Radio-Canada / Elyse Allard

Le pow-wow de Wemotaci, l’événement culturel de l’année dans la communauté, aura lieu cette année les 31 août et 1er septembre. Le public y est chaleureusement invité. Peut-être aurez-vous la chance d’y voir danser Mashtan Newashish dans sa régalia traditionnelle!

13 h 15 : cours d’éthique, où l’on apprend l’estime de soi

De retour à l’école, les élèves du cours d’éthique doivent patienter devant la porte de la classe. Leur enseignant arrivera avec 15 minutes de retard. Mashtan me fait remarquer qu’il est difficile de demeurer assidu quand le professeur ne l’est pas lui-même. « Indian time », m’envoie-t-il, un sourire en coin.

La leçon du jour? Les élèves doivent se décrire dans une composition. Les jeunes Atikamekw ont un véritable problème d’estime de soi, selon l’enseignant. Lorsqu’on leur demande qui ils sont, la plupart répondent : Je ne sais pas.

C’est un défi qu’ils devront apprendre à surmonter.

14 h 30 : cours d’histoire, mais pas celle des Premières nations

Au programme du vendredi après-midi : on joue au quiz des jeunes. Je suis d’ailleurs agréablement surprise du niveau de connaissances générales des élèves. Selon l’enseignante suppléante, Wynoma Petiquay, les films, les jeux vidéo et Internet permettent à ces jeunes de sortir de leur isolement et de découvrir le monde.

La ligne du temps affichée sur le mur capte mon attention. La partie Premiers occupants est plus courte que celle du Régime français ou du Régime britannique. Ici, le cours d’histoire du Québec et du Canada n’a pas été modifié pour faire plus de place à la nation atikamekw.

Ligne du temps où l'on voit différentes époques

Dans l'école à Wemotaci, une ligne du temps pas si différente de celles que l’on retrouve dans toutes les écoles secondaires du Québec.

Photo : Radio-Canada / Elyse Allard

15 h 30 : un détour par la Maison des jeunes Niwitcewakan Wapi

La cloche sonne pour la dernière fois de la journée. À la sortie des classes, Mashtan se rend à la Maison des jeunes, où il aiguise ses réflexes au billard. Il en profite pour manger quelques hot-dogs et des pizzas pochettes. Je questionne l’animatrice à son sujet.

Mashtan, c’est un jeune garçon très dynamique. Dès qu’il voit quelqu’un en difficulté, il va essayer de lui remonter le moral, de le faire rire. C’est un gars qu’il faut avoir comme ami dans la vie.

Angélie Petiquay, animatrice à la Maison des jeunes

18 h : un vendredi soir rempli de promesses

Que fera Mashtan Newashish de son vendredi soir? Plusieurs options s’offrent à lui. Une partie de basketball entre copains, question d’améliorer sa performance aux Jeux autochtones interbandes? Ou encore une partie du jeu vidéo NHL 19?

L'adolescent qui joue au basketball entouré de sapins

Mashtan Newashish se démarque dans tous les sports. Il est ce que l’on conviendra d’appeler « un naturel ».

Photo : Radio-Canada / Luc Lavigne

Mais vous savez, suivre une tornade, ça draine de l’énergie. Je vais donc le laisser passer la soirée entre amis… ce qui a l’air de faire bien son affaire.

Matcaci, Mashtan!

(Tiens bon et tu l’auras, ton diplôme d’études secondaires! Et peut-être que si je reviens un jour dans ton école, tu enseigneras l’éducation physique...)

Mauricie et Centre du Québec

Autochtones