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La nuit où Karine Girard a « opéré » son frère

Karine Girard devant le CHUS-Hôpital Fleurimont.
Technologue en angiographie, Karine Girard n'aurait jamais pensé avoir à intervenir sur son propre frère. Photo: Radio-Canada / Dominique Bertrand
Geneviève Proulx

C’est le téléphone qui tire Karine Girard du sommeil cette nuit-là. Une nuit qui est, à première vue, semblable à d'autres pour cette technologue en angiographie habituée à être arrachée des bras de Morphée par son travail. Sauf que cette fois-là, le patient qui fait un accident vasculaire cérébral (AVC) et qui a besoin de ses soins, c’est... son petit frère de 34 ans.

La série Histoires vraies, ce sont des histoires d’adversité et de courage qui bouleversent. Le récit de gens qui souhaitent changer les choses, dont les luttes sont aussi porteuses de lumière.

J’étais de garde, et ma collègue m’a appelée pour me dire qu’on avait un AVC. Elle m’a dit le nom du patient et son âge. Elle pensait, en me disant l’âge – il avait 34 ans –, que j’allais plus me dépêcher que d’habitude. Je lui ai dit que je pensais que c’était mon frère. Il y avait quand même une minichance que ça ne soit pas lui. J’avais juste le goût de l’appeler pour vérifier, mais je me disais que d’un coup que ce n’est pas lui, appeler à 4 h du matin, ça ne se fait pas. De toute façon, il fallait faire vite, se rappelle-t-elle.

Ne demandez pas à Karine Girard ce qu’elle fait après avoir raccroché le téléphone ni le chemin qu’elle prend pour se rendre au CHUS-Hôpital Fleurimont; elle n’en garde aucun souvenir. Elle se souvient seulement qu’elle fait tout pour y arriver le plus rapidement possible. Toutes les minutes comptent lorsqu’il s’agit d’un AVC, explique-t-elle.

Une fois arrivée à l'hôpital, elle constate que c’est bien son frère qui doit subir une thrombectomie d’urgence. Cette opération consiste à introduire un cathéter dans l’artère fémorale à partir de l’aine et à le faire remonter tranquillement jusqu’au cerveau pour qu’il attrape le caillot qui menace de faire des dommages irréversibles et qui peut même... tuer.

Une image détaillée du cerveau.À gauche, une bonne partie du cerveau n'est plus alimentée en sang en raison d'un AVC. À droite, une fois le caillot retiré, le sang circule de nouveau. Photo : Istock

Le temps presse

Karine Girard se demande néanmoins si elle est la bonne personne pour venir en aide à son frère, ironiquement, l’une des personnes qu’elle aime le plus au monde. Je voulais le voir avant de décider. S’il était dans un état épouvantable, j’aurais accepté qu’on appelle quelqu’un d’autre.

Mais « appeler quelqu’un d’autre », ça implique encore des délais, et le temps presse. Ces précieuses minutes peuvent avoir un impact important sur l’avenir de son frère, voire le mettre en jeu.

On s’est parlé, et j’ai vu qu’il était correct, il me reconnaissait, il était capable de parler. Je lui ai dit que j’étais là et qu’on allait le faire.

Habituellement, les membres du personnel médical évitent de soigner des membres de leur famille ou leurs amis. Mais à 4 h ce matin-là, avec cette bombe qui menace le cerveau du frère de Karine, tous se sont entendus pour passer outre aux considérations éthiques. Si elle était prête à le faire, tous les autres membres de l’équipe allaient la soutenir et tout faire pour que l’autre Girard s’en sorte sans séquelles.

On prend quand même soin de ne pas confier à Karine Girard un rôle de première ligne. Lorsque l’on fait une thrombectomie, il y a toujours deux technologues. Une qui assiste le médecin à la table, et l’autre qui est plus loin et qui s’occupe de l’imagerie. Ce n’est pas moi qui a travaillé en stérile à la table. Je n’étais pas capable. Je tremblais trop.

Force herculéenne

Ses mains finissent par arrêter de trembler. Sa respiration se calme. Les scénarios catastrophes cessent de se bousculer dans sa tête. Et Karine Girard manoeuvre sa machine d’imagerie avec assurance, mais surtout avec la volonté herculéenne de voir celui qui est là devant elle, couché sur une table en acier inoxydable et qui risque sa vie, se relever sans problème.

La grande soeur et ses collègues réussissent leur pari : le frère se tire d’affaire, et on peut même lire dans son dossier médical que cette histoire ne lui a laissé aucune séquelle. Plus beau encore, Karine Girard sait maintenant qu’elle possède une force insoupçonnée lui permettant d’affronter les pires épreuves.

Ça m’a appris que je suis capable de le faire. Que ce soit n’importe qui, je peux le faire. C’était une personne assez proche, et j’ai été capable. Beaucoup de mes collègues m’ont dit qu’eux, ils n’auraient pas été capables. Je l’ai senti, que je pouvais le faire. J’ai appris que j’étais quand même assez forte, raconte-t-elle fièrement.

Karine Girard (au centre) en compagnie de toute l'équipe médicale qui a sauvé la vie de son frère (à gauche complètement).Karine Girard (au centre) en compagnie de l'équipe médicale qui a sauvé la vie de son frère Patrick (à gauche complètement). À côté de ce dernier, on retrouve sa conjointe, Nelly Adam. À l'extrême droite, le radiologue responsable de l'intervention, le Dr Andrew Benko, et Anna Gagné, l'autre technologue en angiographie qui a participé à l'opération. Photo : Collaboration spéciale

Nouveau protocole

Toute cette histoire a tout de même suscité une réflexion au sein de l’équipe d’angiographie du CHUS. « On a établi, ensemble, un genre de protocole. Si une telle situation se présentait à nouveau, je le ferais pareil, mais il y aurait une personne de plus qui arriverait plus tard en soutien. Là, tout a bien été, mais s’il s’était passé quelque chose, que ça n’allait pas bien, d’avoir quelqu’un d’autre qui arrive en soutien, quelqu’un qui peut prendre la relève, c’est bon. »

C'est la situation la plus stressante que j’aie eu à vivre dans toute ma carrière, et j’espère qu’il n’y en aura pas d’autre.

Karine Girard

La cerise sur le gâteau de toute cette aventure, c’est que maintenant la famille de Karine comprend non seulement son travail, mais toute l’importance qu’il a pour la cinquantaine de personnes qui doivent subir une thrombectomie chaque année au CHUS-Hôpital Fleurimont.

Mes parents aussi ont appris ce que je faisais dans la vie. Pour eux, je faisais des rayons X. Ils étaient sous le choc. Ma belle-soeur aussi était sous le choc. Elle en parle souvent, que j’ai sauvé la vie de mon frère. Je ne suis pas la seule dans l’équipe qui a sauvé mon frère. La première personne, c’est ma belle-soeur qui a appelé l’ambulance! On a tous sauvé la vie de mon frère!

Vous avez une Histoire vraie à raconter à Geneviève Proulx? Des histoires d’adversité et de courage qui bouleversent? Le récit de gens qui souhaitent changer les choses, dont les luttes sont aussi porteuses de lumière? Vous pouvez la contacter par courriel à cette adresse : genevieve.proulx@radio-canada.ca

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