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Zoo de Saint-Édouard : les détails de l’enquête de la SPCA dévoilés

Me Sophie Gaillard, de la SPCA de Montréal, s’adresse aux médias.

La directrice de la défense des animaux de la SPCA de Montréal, Me Sophie Gaillard, a précisé en conférence de presse que l'enquête criminelle sur le Zoo de Saint-Édouard a commencé en août 2018.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Marie-Pier Bouchard

Des animaux qui manquent d’eau ou de nourriture, d’autres qui sont malades et ne sont pas soignés, des installations insalubres et dangereuses : la situation observée au Zoo de Saint-Édouard le jour de la perquisition était documentée depuis quelques années, si on se fie à la dénonciation qui a mené à l’arrestation du propriétaire, Normand Trahan, pour cruauté et négligence envers les animaux.

Le document était jusqu'ici protégé, mais un juge a acquiescé à la demande de la poursuite de faire lever les scellés, une demande à laquelle ne s'est pas opposée la défense.

L'accès à la dénonciation, dont une partie a été caviardée afin de protéger l'identité d'informateurs, nous permet de connaître le processus d’enquête de la Société pour la prévention de la cruauté envers les animaux (SPCA) de Montréal ainsi que les éléments recueillis qui lui ont permis d’obtenir les mandats de perquisition et d’arrestation dans le dossier du Zoo de Saint-Édouard.

On peut notamment lire que plusieurs animaux ont été contraints de manger des aliments souvent contaminés par leurs propres excréments et que, dans certains cas, ils ne pouvaient pas boire parce que l’eau qui leur était accessible était complètement gelée.

Une femme prend une photo devant l'entrée d'un zoo

Des agents de la SPCA de Montréal et de la Humane Society International (HSI) procèdent à l'inventaire des animaux qui seront saisis au Zoo de Saint-Édouard.

Photo : Radio-Canada / Pierre Germain

On apprend aussi qu’un vétérinaire aurait déjà cessé d’offrir ses services au Zoo de Saint-Édouard en raison des refus répétés du propriétaire de suivre ses recommandations. Normand Trahan aurait avancé des raisons pécuniaires.

Le vétérinaire en question, Sébastien Henley, explique, dans l’un de ses rapports cités dans la dénonciation, qu’en février 2018, il a fait remarquer au propriétaire du zoo, Normand Trahan, que trois lémurs présentaient des engelures importantes avec nécrose aux doigts.

À la lumière des explications de M. Trahan, le vétérinaire estime que les bêtes ont été laissées dans cet état, sans soin, pendant une semaine .

Certains lémurs ont perdu des doigts. L’un d’eux a un bout d’os dénudé sur une main.

extrait de la dénonciation

L’état des bêtes n'aurait pas convaincu Normand Trahan de suivre les recommandations du Dr Henley, qui lui suggère, selon le rapport, d’emmener les lémurs à un spécialiste pour évaluation et amputation chirurgicale des extrémités . M. Trahan aurait alors affirmé « que les animaux pourraient encore se reproduire malgré les engelures ».

Un lémur derrière le grillage de son enclos.

Un lémur dans son enclos au Zoo de Saint-Édouard à l'été 2016

Photo : Radio-Canada

Insistant sur le caractère souffrant d’une telle condition , le vétérinaire recommande alors l’euthanasie, ce que Normand Trahan aurait refusé, mentionnant qu’il veut attendre deux semaines avant de prendre une décision .

Pour Sébastien Henley, après environ 20 mois de collaboration avec le Zoo de Saint-Édouard, l’épisode des lémurs est la goutte qui fait déborder le vase : le vétérinaire informe alors Normand Trahan qu’il ne veut plus faire affaire avec lui.

La SPCA rapporte aussi que des documents transmis par le ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs (MFFP) révèlent que trois lémurs ont été saisis puis euthanasiés en janvier 2018 en raison d’engelures aux pattes.

Un lémur derrière le grillage de son enclos.

Un lémur dans son enclos du Zoo de St-Édouard à l'été 2016

Photo : Radio-Canada

Des documents du MFFP révèlent, selon la SPCA, qu’entre 2012 et 2017, deux poursuites pénales ont été intentées contre le Zoo de Saint-Édouard et son propriétaire, et qu’en 2014, il a été déclaré coupable de ne pas avoir fourni les soins requis à un animal malade .

Toujours entre 2012 et 2017, le Ministère dit aussi avoir traité dix signalements concernant « l’insalubrité et les mauvaises conditions de garde des animaux », lit-on dans le document.

L’histoire de la lionne Layla

Selon l’acte de dénonciation, Norman Trahan aurait admis avoir tué lui-même, en 2017, la lionne nommée Layla d’une balle dans la tête parce que, selon lui, les traitements vétérinaires n’auraient pas fonctionné . Il aurait aussi ajouté qu’elle avait été enterrée sur le site du zoo.

L’état de santé de la lionne s’était pourtant amélioré avec l’ajustement de sa diète et les suppléments de calcium recommandés par le Dr Edouard Maccolini, de la Faculté de médecine vétérinaire de l’Université de Montréal, si on se fie aux rapports cités dans le document présenté au juge.

Un bébé lion blanc en laisse.

La petite lionne Layla à son arrivée au Zoo de Saint-Édouard, à l'été 2016

Photo : Radio-Canada / Josée Ducharme

Quand le Dr Maccolini examine Layla, en décembre 2016, quelques mois après son arrivée au Zoo de Saint-Édouard, elle n’arrive pas à se tenir debout. Il diagnostique une fracture au bassin et note un retard de croissance marqué en raison d’une alimentation inadéquate.

C’est le Dr Sébastien Henley, qui travaille toujours pour Normand Trahan à ce moment, qui effectue ensuite les suivis de santé auprès de la lionne. Dans les semaines qui ont suivi, on est alors au début de l’année 2017, il constate une amélioration de son état et il le note dans un rapport.

Par contre, quelques mois plus tard, au printemps 2017, toujours selon les rapports vétérinaires, le Dr Henley observe une détérioration de l’état de santé de Layla. Normand Trahan aurait admis avoir cessé les suppléments de calcium, peut-on lire dans le document.

En juin et en juillet 2017, lors de ses visites au zoo, le Dr Henley note que Layla boite et présente une enflure au jarret.

Normand Trahan aurait refusé de faire des radiographies ou de retourner à l’hôpital vétérinaire de Saint-Hyacinthe avec la lionne, comme le propose alors le Dr Henley. Le propriétaire du zoo aurait invoqué des raisons d'argent, toujours selon les rapports obtenus par la SPCA.

Un bébé lion nourri au biberon.

La lionne Layla est arrivée à l'été 2016 au Zoo de Saint-Édouard.

Photo : Radio-Canada / Josée Ducharme

Animaux tués pour être empaillés

La SPCA de Montréal amorce son enquête en août 2018 après avoir reçu une plainte selon laquelle des animaux vivraient dans de mauvaises conditions » au Zoo de Saint-Édouard et « ne recevraient pas de soins, ni de nourriture en quantité suffisante , lit-on dans le document.

Au fil des mois, la SPCA visite les lieux, reçoit de nouvelles plaintes, obtient des déclarations de témoins et met la main sur différents documents, notamment des rapports vétérinaires des dernières années.

La SPCA obtient un premier mandat de perquisition, qui a lieu le 25 octobre 2018 au Zoo de Saint-Édouard. Au cours de la journée, de nouvelles informations transmises à l’organisme lui permettent d’obtenir un deuxième mandat de perquisition, cette fois pour la résidence du propriétaire, Normand Trahan. Deux vétérinaires experts sont présents.

Sur le site du Zoo, l’équipe saisit un alpaga femelle décrit comme étant de maigreur extrême. L’animal et son petit sont transportés à la Faculté de médecine vétérinaire de l’Université de Montréal, située à Saint-Hyacinthe, afin de les faire examiner.

La vétérinaire ne peut procéder à une prise de sang étant donné la faiblesse de l’animal.

Extrait de la dénonciation
Bâtiment brisé

Un des bâtiments du Zoo de Saint-Édouard, à Saint-Édouard-de-Maskinongé

Photo : Radio-Canada

Au domicile du propriétaire, Normand Trahan, la SPCA découvre et saisit les cadavres de deux tigres (une femelle adulte et un jeune mâle), d’un grand-duc et d’un faisan doré. Ils se trouvaient dans une chambre froide, selon ce qu’on peut lire dans le document.

Questionné à ce sujet, M. Trahan aurait affirmé que les animaux sont vidés puis conservés dans le but de les faire empailler.

Il explique notamment que la tigresse a été trouvée morte dans son enclos après s’être battue avec le mâle. Or, le rapport de nécropsie est clair : la tigresse n’a pas été tuée par un autre animal. La Dre Nanny Wenzlow, qui a réalisé les nécropsies sur les deux tigres à la Faculté de médecine vétérinaire de l’Université de Montréal, n’a noté aucune morsure d'un congénère sur le corps.

Selon elle, la consistance du sang est compatible avec une euthanasie réalisée à l’aide de barbituriques, alors que l’euthanasie par injection de barbituriques est un acte réservé aux vétérinaires et aucun dossier vétérinaire obtenu ne fait état d’une telle intervention .

Quant au jeune tigre mâle, Normand Trahan aurait raconté qu’il a tué l’animal au moyen d’une carabine de calibre 22, car il était handicapé . La nécropsie révèle que la balle a traversé la trachée et que le jeune tigre n’est pas mort sur le coup.

La Dre Wenzlow explique que l’agonie de l’animal a duré plusieurs minutes et qu’une telle mort est extrêmement douloureuse. Elle constate aussi la présence de fractures des côtes post et ante mortem sur le petit tigre.

Des membres de la SPCA devant l'entrée principale du Zoo de Saint-Édouard-de-Maskinongé.

Intervention de la SPCA pour s’occuper des animaux au Zoo de Saint-Édouard-de-Maskinongé

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

En ce qui concerne le faisan doré, il serait mort en une fraction de seconde, selon Normand Trahan. Dans son rapport, la SPCA affirme que Normand Trahan aurait raconté qu’il a mis un genou sur l’abdomen de l’animal pour qu’il s’étouffe. La cause de la mort de l’oiseau est cependant indéterminée, selon le rapport de nécropsie de la Dre Andréanne Morency, vétérinaire et pathologiste à la Faculté de médecine vétérinaire de l’Université de Montréal.

Au sujet du grand-duc, Normand Trahan mentionne qu’il l’aurait trouvé sans vie dans son enclos. La Dre Morency conclut à une mort liée à une maladie et des complications bactériennes. Elle note tout de même la présence de deux projectiles dans la tête, mais mentionne qu’il est impossible de déterminer depuis combien de temps.

Par ailleurs, chez M. Trahan, l’équipe de perquisition note également la présence de plusieurs têtes de différentes espèces animales dont le corps est absent, notamment la tête d’un éland du Cap, celle d’un yak et celle d’un gnou, plusieurs sacs de plastique contenant de la viande congelée ainsi que des porcelets entiers, une boîte en carton avec des crânes de mouton et une boîte contenant des plumes de paon .

Lors de l’interrogatoire, Normand Trahan aurait admis que plusieurs de ses animaux souffraient de problèmes de santé apparents, ce qui provoquait de nombreuses plaintes de visiteurs. Pour que les plaintes cessent, il aurait expliqué que les animaux étaient soit vendus ou cachés du public.

Menacés de mourir de soif ou de froid

La Dre Marion Desmarchelier, professeure adjointe au département de sciences cliniques de la Faculté de médecine vétérinaire de l’Université de Montréal, accompagne la SPCA le 25 octobre en tant qu’experte. Elle semble très préoccupée par la situation du Zoo de Saint-Édouard, selon ce qu’on lit dans son rapport.

J’ai visité et travaillé avec de petits zoos familiaux ayant très peu de moyens , écrit-elle.

Mais en 15 ans, je n’ai jamais vu quoi que ce soit qui même s’approcherait des conditions que j’ai pu voir lors de cette perquisition au Zoo de Saint-Édouard.

La Dre Marion Desmarchelier, vétérinaire et professeure adjointe à la Faculté de médecine vétérinaire de l'Université de Montréal

Lors de cette journée de perquisition au Zoo de Saint-Édouard, j’ai pu constater que les quelque 150 animaux gardés le sont dans des conditions dans lesquelles un grand nombre d’entre eux sont menacés à très court terme de mourir de soif ou de froid , écrit notamment la Dre Desmarchelier.

Le jour de la visite, la Dre Desmarchelier observe notamment qu’un lémur tremble de froid et, selon elle, de nombreux animaux sont en danger imminent d’engelures ou de choc thermique pouvant conduire à la mort parce qu’ils n’ont pas accès à un abri chauffé et qu’il n’y a aucune protection contre le vent et le froid.

Trois des animaux que comptait le Zoo de St-Édouard quand les agents de la SPCA sont arrivés sur les lieux.

Trois des animaux que comptait le Zoo de St-Édouard quand les agents de la SPCA sont arrivés sur les lieux.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Elle note également l’absence complète d’eau dans certains cas ou de qualité très douteuse dans la plupart des cas , d’eau gelée pour tous les animaux à l’extérieur et de foin contaminé par des selles de pigeons, ce qui, selon elle, peut causer des problèmes de santé importants chez certains animaux.

Dans son rapport, la Dre Marion Desmarchelier raconte également l’histoire d’un jeune chameau à qui on a dû retirer un licou devenu trop serré le jour de la perquisition. Le chameau a grandi à l’intérieur du licou qui est devenu beaucoup trop serré , peut-on lire dans l’acte de dénonciation.

Le licou comprime la peau de l’animal à plusieurs endroits. Par exemple, le licou comprime et frotte à la base de l’oeil droit et des sécrétions purulentes ont été observées au niveau de cet oeil à deux reprises dans la journée

Extrait de la dénonciation

Selon la Dre Desmarchelier, le chameau présentait aussi des plaies sur les membres et des marques suspectes. La vétérinaire se demande s’il ne s’agirait pas de marques laissées par une corde, selon ce qui est rapporté dans l’acte de dénonciation.

Elle souligne également qu’un grand nombre d’enclos ne sont pas entretenus et présentent des objets tranchants et coupants qui sont dangereux pour les animaux . Elle note que les abreuvoirs sont très vieux, rouillés et de dimensions inappropriées .

Normand Trahan aurait admis, lors de son interrogatoire, que les enclos sont déficitaires, que plusieurs animaux n’ont pas accès à l’eau parce qu’elle est gelée, que les installations pour animaux exotiques ne sont pas chauffées et que la plupart des animaux n’ont pas été examinés par un vétérinaire.

À la lumière de toutes les informations transmises au juge dans l’acte de dénonciation, la SPCA obtient les mandats demandés. Normand Trahan est arrêté le 21 mai. Il fait face à des accusations de cruauté et de maltraitance envers les animaux.

Deux hommes marchent sur un trottoir

Normand Trahan (à gauche, accompagné de son avocat) n'a pas voulu faire de commentaires à sa sortie du palais de justice de Trois-Rivières.

Photo : Radio-Canada / Vincent Bonnay

Il a été remis en liberté sous plusieurs conditions à la suite de sa comparution au palais de justice de Trois-Rivières et il doit revenir en cour le 21 juin.

Le jour de la comparution, la SPCA a aussi pris le contrôle du site du Zoo de Saint-Édouard avec l’organisme Humane Society International (HSI) afin, notamment, de faire l’inventaire des animaux et d’assurer les soins.

Mauricie et Centre du Québec

Cruauté animale