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La mutation génétique protégeant du VIH liée à une baisse de l’espérance de vie

Des petits pieds de bébé.

Selon le gouvernement chinois, le chercheur He Jiankui avait agi en dehors du cadre légal. Il a aussi été renvoyé de son université.

Photo : iStock

Renaud Manuguerra-Gagné

La modification génétique qu'un chercheur chinois a pratiquée sur des jumelles nées en 2018 serait liée à une espérance de vie plus courte, selon une étude. Cette découverte montre les risques de transposer sur des humains des technologies dont on ne maîtrise pas toutes les conséquences.

En novembre 2018, un tollé s’est élevé au sein de la communauté scientifique mondiale après qu’un chercheur chinois nommé He Jiankui a annoncé la naissance des premiers êtres humains génétiquement modifiés.

Ces jumelles, connues uniquement sous les pseudonymes de Lulu et Nana, avaient été conçues par fécondation in vitro chez un couple dont le père était porteur du VIH. Alors qu’elles étaient encore à l’état d’embryons, le chercheur a utilisé les ciseaux moléculaires CRISPR pour retirer un gène codant pour une protéine nommée CCR5. Celle-ci est la cible principale du VIH, qui s’en sert comme porte d’entrée pour infecter les cellules immunitaires.

Environ 10 % de la population d’origine européenne possède une mutation qui élimine l’expression de CCR5, la protégeant ainsi d’une infection par ce virus. Le but de He Jiankui était de reproduire cette mutation et de rendre ainsi ces jumelles résistantes à vie au VIH.

Cette idée n’était pas sans fondement : deux patients atteints du VIH sont entrés en rémission en 2008 et en 2013 après une transplantation de moelle osseuse de donneurs porteurs de cette mutation, dans le cadre de traitements contre la leucémie.

Or, selon une étude parue cette semaine dans la revue Nature Medecine (Nouvelle fenêtre), cette mutation n’apporte pas que des bénéfices. Elle serait même liée à une diminution de la longévité chez les personnes qui en sont porteuses.

Bien que ces résultats représentent une corrélation, et qu’aucun mécanisme pouvant l’expliquer n’ait encore été identifié, ils soulignent tout de même les risques qui accompagnent des procédures expérimentales dont on ne connaît pas toutes les conséquences.

Un effet inattendu

Pour évaluer les effets d’une délétion de CCR5, les chercheurs de l’Université de Californie à Berkeley ont analysé les données génétiques et médicales de plus de 400 000 Britanniques inscrits au projet de recherche UK Biobank.

Pour que la mutation de CCR5 ait un effet sur la résistance au VIH, il faut que les deux copies du gène, autant celle provenant de la mère que celle provenant du père de l’individu, soient touchées par cette mutation.

Les chercheurs ont remarqué que, chez les personnes possédant deux copies de la mutation, le taux de mortalité avant l’âge de 76 ans était de 16,5 %, soit 21 % plus élevé que chez les personnes ne possédant la mutation que sur une seule copie du gène ou sur aucune. Bien que subtil, cet effet reste significatif, et devient détectable quand on analyse les données médicales d’un grand nombre de personnes.

Ces données ne permettent toutefois pas de savoir comment cette mutation entraîne une diminution de la longévité. Des études précédentes ont montré que la disparition de CCR5 rendait les personnes plus sensibles à des virus comme la grippe. Il est donc possible que la perte de ce gène les rende aussi plus sensibles à d’autres maladies.

Pour les chercheurs, ces résultats ne veulent pas dire qu’il faut abandonner l’intérêt de CCR5 pour le traitement du VIH, ou l’utilisation de CRISPR pour le traitement de maladies. Ils montrent toutefois que ces bénéfices restent contextuels, et qu’il est difficile de prévoir l’ensemble des conséquences qu’une délétion de gènes peut apporter.

Des conséquences incertaines

Cette étude ne permet pas non plus de savoir ce qui va arriver aux jumelles sur lesquelles ont été menées les expériences de He Jiankui. Selon les données présentées dans les jours suivant son annonce, le chercheur n’a pas été en mesure de modifier le gène comme il l’espérait.

Non seulement les modifications sont demeurées incomplètes chez les deux enfants, mais elles ne seraient pas les mêmes pour toutes les cellules de leurs corps, un phénomène que l’on appelle le mosaïsme.

Ces combinaisons de gènes signifient qu’il est présentement impossible de savoir comment les jumelles seront affectées ni si d’autres problèmes risquent de survenir au cours de leur vie.

Puisque ces modifications génétiques ont été pratiquées à l’état d’embryons, il est toutefois possible que ces mutations soient transmises d’une génération à l’autre.

En janvier dernier, le gouvernement chinois a publié un rapport selon lequel He Jiankui avait agi en dehors du cadre légal. Il a aussi été renvoyé de son université. Pendant ce temps, son geste a relancé le débat sur la modification génétique d’embryons, et poussé certains chercheurs à demander un moratoire sur cette technologie.

Recherche médicale

Science