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analyse

Des commémorations très politiques en Normandie

Sculpture d'un soldat qui tient un fusil au-dessus de sa tête.
Le soleil se faufile à travers une sculpture de soldat britannique à Arromanches, en Normandie, lors du 75e anniversaire du jour J. Photo: AFP/Getty Images / Joel Saget
François Brousseau

Emmanuel Macron et Donald Trump étaient à Colleville-sur-Mer, ce 6 juin 2019, pour y aller de beaux discours et d’hommages aux vétérans. Le temps d’une cérémonie à grand spectacle, de réminiscences toujours actuelles, et de réconciliations incertaines.

Il y a 75 ans, en juin 1944, c’était le jour J du débarquement de Normandie. Un épisode crucial de la Deuxième Guerre mondiale, même s’il est relativisé par les historiens qui insistent sur le rôle encore plus décisif de l’armée soviétique sur le front est, l’année précédente.

Des échos jusqu’à aujourd’hui

On peut regarder, à trois quarts de siècle de distance, cet événement sous l’angle de son traitement politique et de ses échos jusqu’à aujourd’hui, dans la diplomatie de 2019. On pourra par exemple trouver ironique de voir un Donald Trump, sur la fameuse plage, faire l’éloge de ces jeunes Américains tués en 1944 pour la liberté en Europe et parler de « liens indestructibles » entre alliés d’hier et d’aujourd’hui.

Ce qui s’est passé il y a 75 ans était un geste historique inouï de solidarité concrète de la démocratie américaine envers l’Europe. Un appui décisif des États-Unis aux forces antinazies, dans ce qui a été une grande opération multilatérale – surtout anglo-américaine, mais pas seulement – concrétisant l’union des démocrates du monde occidental.

Une intervention inspirée non par une pulsion impériale (il y a certes eu d’autres moments pour ça, dans l’histoire américaine), mais par l’idée, comme l’avait dit l’ex-président et général Dwight Eisenhower en 1964 dans une entrevue célèbre, d’un destin partagé (nous survivrons ensemble ou nous périrons ensemble), « simplement pour préserver la liberté et les gouvernements démocratiques dans le monde ».

Aujourd’hui, nonobstant quelques belles paroles sagement lues à Colleville-sur-Mer, tout cela semble contredit presque quotidiennement par les gestes et les humeurs de Donald Trump depuis son arrivée au pouvoir en 2017.

Ils saluent la foule.Donald et Melania Trump à Colleville-sur-Mer, jeudi Photo : Reuters / Christian Hartmann

Le président américain ne cesse de montrer son hostilité à l’Union européenne. Il a encouragé et continue ces jours-ci d’encourager bruyamment le Brexit, qui est le dos tourné à l’Europe. Dans les affaires du monde, il prône le chacun-pour-soi, la loi du plus fort, et dénonce le multilatéralisme au profit de relations bilatérales « transactionnelles » non fondées sur l’idéologie ou sur des principes universels.

Manifestement, Trump était davantage intéressé à l’aspect « spectacle » de l’événement à Colleville-sur-Mer qu’à sa signification profonde.

Lorsqu’Emmanuel Macron, tentant de relancer avec Donald son « opération charme » de 2017, vient déclarer « je tiens beaucoup à la relation historique entre la France et les États-Unis », on sent qu’il exprime bien davantage un souhait, une perte ou un dépit qu’un état de fait à préserver.

Le jour J à travers l’histoire

Les célébrations du jour J ont bien changé, d’un anniversaire à l’autre. On se rapproche du moment où il n’y aura plus de vétérans en vie pour les témoignages directs et les commémorations avec participants… Déjà, pour avoir combattu sur les plages de France en 1944, il faut avoir aujourd’hui 90 ans au minimum.

Dans 5 ans, dans 10 ans, la plupart de ces survivants ne seront plus. À partir de là, on basculera dans un autre type de mémoire, celle indirecte des historiens et des citoyens « éduqués », celle des livres, des musées et des reconstitutions historiques.

Au-delà de l’hommage direct aux vétérans survivants, il y a ce qu’on fait « politiquement » de ces commémorations, de ces anniversaires.

L’Histoire est politique, et la façon d’en parler est toujours un peu soumise aux points de vue des uns et des autres, et à leurs intérêts.

Les avions laissent des traces bleues, blanches et rouges.Des membres des Red Arrows, l'équipe de démonstration volante de la Royal Air Force (RAF) britannique, lors d'un événement commémorant le 75e anniversaire du débarquement du jour J, à Portsmouth, au sud de l'Angleterre, le 5 juin 2019. Photo : AFP/Getty Images / Chris Jackson

C’est ce qu’écrivait le 6 juin le directeur de la rédaction du journal Libération, Laurent Joffrin, qui parlait d’une « hypocrisie » et même d’une « trahison » dans le traitement qu’on fait de cet événement.

Il rappelait par exemple que dans les années 50 et jusqu’au début des années 60, il y avait une glorification unilatérale du rôle héroïque des Américains, gommant certaines bavures gênantes. Une tendance évidente dans le fameux film de 1962, Le jour le plus long, film américain à la gloire des Américains.

Au fil des ans, tout en maintenant l’idée qu’il s’est bien agi, en 1944, d’un acte fondateur de solidarité entre démocrates occidentaux, de l’alliance atlantique, une des bases de l’ordre diplomatique d’après-guerre, toutes sortes de nuances sont intervenues. Avec le recul, l’Histoire n’était plus aussi lisse, aussi belle, aussi unilatérale.

Les Américains ont aussi détruit des localités françaises et tué des civils innocents. Il y avait aussi des Français (et des Canadiens, et des Québécois) dans les troupes héroïques débarquées sur les plages de Normandie.

Et puis, à l’échelle de toute la Deuxième Guerre mondiale, on a un peu relativisé l’importance du débarquement dans la victoire contre les nazis. Vladimir Poutine lui-même – qui, ce même 6 juin 2019, a reçu chez lui son homologue chinois Xi Jinping, tout un symbole « alternatif » venu de l’Est – ne s’est pas privé de le rappeler.

Le président russe a déclaré : « Ce n’est pas grave si je ne suis pas invité aux commémorations en France. » Et il s’est fait fort de rappeler – là-dessus, les historiens (même occidentaux) lui donnent plutôt raison – que c’est l’Armée rouge, sur le front est, qui a véritablement cassé les reins de la Wehrmacht, l’armée d’Hitler. La bataille de Stalingrad, terminée en 1943, a probablement été le vrai tournant de la guerre, et le débarquement atlantique de 1944 est venu, en quelque sorte, « finir le travail ».

Politique et arrière-pensées très actuelles

On le voit, dans cette absence russe à une commémoration occidentale, il y a de la politique tout ce qu’il y a de plus actuelle! Il y a aussi de la politique actuelle lorsque les États-Unis viennent rappeler aux Européens, toujours sur un ton impérieux, qu’ils doivent dépenser plus pour leur défense, plutôt que de compter éternellement sur la solidarité et sur l’argent américains (obsession de Donald Trump, qui dénonce et torpille régulièrement les institutions issues de la Deuxième Guerre mondiale, dont l’OTAN).

Malgré cette belle commémoration, malgré les paroles sur l’union et la mémoire, la crise euro-atlantique continue donc. Avec une Angela Merkel qui répète que « l’Europe doit désormais compter sur elle-même ». Avec un Emmanuel Macron qui essaie de séduire, de faire « copain-copain » avec Trump pour l’amener de son bord puis qui, au bout d’un certain temps, constate que ça ne fonctionne pas.

Il monte les marches d'une estrade.Vladimir Poutine, le 6 juin 2014, lors des commémorations du 70e anniversaire du Jour J, à Ouistreham, en France. Photo : Getty Images / Antoine Antoniol

Avec une Russie plutôt hostile, toujours frappée par des sanctions européennes (pour cause d’Ukraine et de Crimée), qui reste en retrait et regarde tout ça de haut. Avec la question toujours ouverte et épineuse des budgets militaires et de la viabilité de l’OTAN.

On voit comment des événements d’il y a trois quarts de siècle, et l’actualité la plus chaude du 21e siècle, se télescopent et se parlent à travers les décennies.

L’oubli malgré tout?

Cela dit, le temps fait son œuvre. Les belles commémorations, les paroles convenues, voire hypocrites, dans la bouche d’un Trump, d’un Macron ou d’un Trudeau, ne signifient pas forcément que le travail de mémoire fonctionne automatiquement.

Dans un monde qui valorise l’instant présent, où la mémoire est courte, où les rumeurs peuvent remplacer l’information, où les citoyens ne sont pas toujours « éduqués » au sens classique, rien ne garantit qu’on puisse empêcher ad vitam la tragédie de se répéter.

Dans un article publié par Le Monde le 7 juin, Bertrand Legendre, écrivain et professeur à l’Université Paris-13, dit craindre que le « spectacle » ne l’emporte sur le fond, favorisant l’oubli. Que le commerce, le tourisme, les reconstitutions à grand déploiement « plus-vraies-que-nature », le trafic des reliques, la guerre comme spectacle, que tout cela ne finisse par miner le vrai travail sur la mémoire.

« On en vient à se demander, écrit-il, ce que commémorations et tourisme mémoriel font à l’histoire et à la mémoire. Le parallèle peut être établi avec diverses tendances à l’œuvre dans les industries culturelles : star-system, médiatisation, mise en spectacle, produits dérivés, reproduction à grande échelle… autant de modalités par lesquelles l’économie prend le pas sur la culture. »

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