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De la rue à la classe, les changements climatiques comme outil pédagogique

 L’enseignante Julie Pinsonneault avec ses élèves
Julie Pinsonneault et sa classe de secondaire 4 à l’école Paul-Gérin Lajoie, à Outremont Photo: Radio-Canada / Ivanoh Demers
Émilie Dubreuil

Les élèves de quatrième année du secondaire de Julie Pinsonneault ont bien travaillé cette année. Plus stimulés, plus motivés et plus attentifs que d’habitude. Pourquoi? Parce que l’enseignante a placé la crise climatique au coeur de sa pédagogie.

Au troisième étage de l'École secondaire Paul-Gérin-Lajoie-d'Outremont, le groupe de Mme Pinsonneault est fébrile. C’est le jour de l’exposé oral de fin d’année; vous vous souvenez sans doute de la nervosité que peuvent susciter de telles évaluations. Parler en public est l’un des plus grands stress qui soient, paraît-il. En plus, il y a une journaliste et un photographe dans la classe.

Jessica Langlais, 16 ans, s’avance devant le tableau. Sa longue queue de cheval perchée sur le dessus de sa tête s’anime lorsqu’elle prend une grande respiration, lève la tête et regarde la classe avant de se lancer.

Jessica Langlais fait une présentation  orale.Jessica Langlais présente un exposé oral sur les changements climatiques. Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Chers grands décideurs,

J’ai peur de manger, de respirer, de m’habiller […] J’ai toujours voulu avoir une famille, mais pourquoi mettre un enfant au monde? […] Nous sommes des enfants et nous vous demandons d’agir en adultes. Aidez-moi, donnez-moi espoir.

Jessica livre son allocution avec assurance et conviction.

Ce sera le cas de tous les élèves qui se succéderont devant la classe. Dans leurs yeux, une étincelle.

Ceci n’est pas un exercice de français gratuit, un simple passage obligé du programme (même si c'en est un). Il n’y a étonnamment aucun cabotinage. Visiblement, les élèves ont pris ce devoir très au sérieux.

Le thème : écrire un discours sur le réchauffement climatique.

 Ils sont toujours aussi sérieux, vos élèves, Mme Pinsonneault?

Celle qui enseigne depuis près de 15 ans, une grande rousse tachetée de son, au regard expressif, éclate de rire. « Ben non », dit-elle.

L’enseignante fait une pause, puis reprend elle-même son sérieux. « Cette question-là les touche tellement, les inquiète tellement, que tous les exercices que je leur ai fait faire qui touchent au climat les stimulent. »

Pour cette génération-là, c’est “l’Enjeu“ avec un E majuscule. C’est LE sujet. Alors, quand on travaille avec ça en classe, ça confère aux apprentissages un sens profond, une cohérence, ce n’est plus un exercice pour un exercice.

Julie Pinsonneault, professeure à l'École secondaire PGLO

Madame Julie inclut depuis toujours les sujets d’actualité à son enseignement : le mouvement #MeToo [#MoiAussi], la laïcité, les migrants. « Mais le climat, dit-elle, c’est une tout autre affaire. »

« Après une composition que j’avais demandée là-dessus, mes élèves m’ont dit : “Merci, cela m’a fait du bien d’écrire là-dessus!” C’est rare que des élèves nous disent : “Ça me fait du bien d’écrire un devoir” », déclare l’enseignante en riant.

Un élève avec un chapeau en forme d'ours polairePour les jeunes de sa classe, le réchauffement climatique, c’est « l’Enjeu » avec un E majuscule, selon Julie Pinsonneault, enseignante à l'École secondaire Paul-Gérin-Lajoie-d'Outremont Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Donc, en bref, des élèves qui lisent plus, qui s’appliquent plus, qui s’impliquent plus. Un bulletin scolaire exemplaire et simple à comprendre, selon l’enseignante. « Ils veulent comprendre, ils veulent savoir, alors j’ai toute leur attention, et on a tellement de concurrence pour attirer leur attention. »

Mme Pinsonneault parle évidemment du cellulaire qui se cache si bien sous un bureau. « Au lieu de me battre pour qu’ils éteignent le cellulaire, j’ai intégré l’outil dans nos recherches en classe. On surveille les mots clés sur les réseaux sociaux, etc. »

 Avez-vous des étudiants qui en ont assez de parler de ça?

« Non! », répond sans hésiter l’enseignante. « Ils trouvent qu’on n’en parle pas assez. Ils voudraient qu’on fasse des calculs en mathématiques sur les gaz à effet de serre (GES). Pour eux, tant qu’à faire des problèmes de maths, ils voudraient calculer combien de temps prend le plastique à se décomposer, ils voudraient des projets en sciences autour de ça aussi. Eux, ils n’ont pas de temps à perdre, ils ont une planète à sauver. »

 Est-ce une obsession, Mme Pinsonneault?

« Oui et non. Il faut les comprendre. Ils regardent les adultes et ils se disent : “Vous, vous êtes peut-être corrects, vous allez vous en tirer, mais pas nous”, alors ils sont très motivés à faire bouger les choses. Ils s’identifient beaucoup à la jeune militante suédoise Greta Thunberg qui a initié les grèves du vendredi. Pourquoi ne pas exploiter cette motivation comme un outil pédagogique? »

Du français et de l’analyse politique

Nathan-Pierre Lesiège-Milovanovic a un petit air espiègle. Devant le groupe, il indique à Mme Pinsonneault que l’affiche qu’il a confectionnée pour l’exposé est originale.

Pendant l’année, les élèves ont étudié des slogans de manifestations d'ici et d'ailleurs, leur poésie, leurs styles, leur efficacité sémantique.

Sourire en coin, l'adolescent déroule un grand carton.

Il n’y a rien dessus.

Cet exercice oral, m’expliquait Mme Pinsonneault, rassemble toutes sortes d’objectifs dont l’un très clair : s’assurer d’avoir l’attention de l’interlocuteur visé. Ici, c’est assez réussi.

Nathan-Pierre Lesiège-Milovanovic montre une affiche vide.Nathan-Pierre Lesiège-Milovanovic a réussi à capter l'attention de la classe avec son affiche vide. Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

« Il n’y a rien parce que cela représente ce que votre gouvernement nous offre en matière d’environnement : rien! », dit-il.

Son camarade ajoute : « La prochaine génération qui va voter, c’est nous. Votez et réfléchissez. »

Dans leurs discours, les jeunes passent allègrement d’un espoir presque romantique et vertueux à un désespoir habité de frayeurs apocalyptiques.

Shara Antoine, 17 ans, dit plusieurs fois dans son exposé qu’elle va mourir à cause de l’inaction des gouvernements.

En parler ou non? L’éducation à l’information

« C’est évident que ce sujet-là est anxiogène, et au début de l’année, je me demandais quelle place donner à la question, mais on est des éducateurs, donc on est sur la première ligne. Les élèves se posent des questions, nous posent des questions. Il faut dire la vérité sur ce qui se passe et en même temps ne pas les faire paniquer et les amener à s’informer pour se faire une opinion basée sur des faits. »

Julie Pinsonneault ne prononce jamais le mot vocation lorsqu’elle parle de son enseignement, mais c’est ce mot qui vient à l’esprit lorsqu’on l’écoute parler du rôle de l’enseignant.

Nous avons un rôle privilégié de côtoyer des citoyens en devenir. Pour devenir des citoyens libres, il faut qu’ils sachent lire, développer la capacité d’aller chercher l’information, l’analyser, la comprendre.

Julie Pinsonneault, professeure à l'École secondaire PGLO
Julie Pinsonneault écoute un élève.À l'écoute des préoccupations de ses élèves, Julie Pinsonneault a fait une place particulière à la crise climatique dans son enseignement. Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Les élèves ont donc beaucoup lu cette année. Tout ce qu’ils pouvaient trouver sur la crise du climat. Ils ont fait des revues de presse, observé la différence de traitement du sujet selon les sources médiatiques et ont souvent critiqué le travail des journalistes. Les articles que les élèves trouvaient les plus intéressants, ils les ont collés sur les babillards de l’école pour que d’autres élèves en prennent connaissance.

Bientôt, on enlèvera les affiches et les articles qui ont trouvé leur place sur les babillards et les murs de la classe de Julie Pinsonneault. On fera le ménage des bureaux avec excitation en attendant que la cloche sonne et qu’arrivent les grandes vacances.

« Chaque année, je me dis que c’était ma plus belle année, mais cette année, ça a été vraiment un privilège de côtoyer cette jeunesse inquiète, habitée par un sentiment d’urgence, certes, mais convaincue qu’elle peut faire quelque chose. »

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