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  • Envoyé spécial
  • Avortement aux États-Unis : l’offensive « pro-choix » du Maine

    Édifice de la législature du Maine à Augusta Photo: Radio-Canada
    Sylvain Desjardins

    Depuis le début de l’année, une vingtaine d’États américains ont adopté des lois pour restreindre – voire interdire – l’avortement, avec l’objectif avoué de renverser en Cour suprême l'arrêt Roe c. Wade qui l'autorise depuis 1973. Or, d’autres États américains font l’inverse, comme le Maine, qui vient d’adopter deux lois pour faciliter l’accès à l’avortement.

    C’est le calme absolu aux abords de la clinique d’avortement de Belfast, petite ville côtière de 7000 habitants, dans le nord du Maine, contrairement à ce qui se passe dans le sud des États-Unis.

    Pas de cris, pas de menaces verbales, pas de photos de fœtus ensanglantés.

    Dans cet État plutôt conservateur de la Nouvelle-Angleterre, la très grande majorité des 40 cliniques d’avortement mènent leurs activités régulières sans être perturbées.

    Mais les interruptions de grossesse sont tout de même rigoureusement encadrées. Trop encadrées, selon l’infirmière spécialisée en santé reproductive, Julie Jenkins, très connue pour son implication dans ce dossier.

    L’accès à l’avortement est fondamental dans notre état rural, peu peuplé, mais d’une grande superficie , précise l’infirmière.

    Julie Jenkins dans son bureau.Julie Jenkins, infirmière spécialisée en santé reproductive. Photo : Radio-Canada

    Avec l’organisation nationale American Civil Liberties Union (ACLU), elle a entrepris une poursuite judiciaire contre l’État du Maine pour faire tomber des règlements qui réduisent l’accès à l’avortement. Des règles qui exigent, par exemple, que tout avortement soit supervisé par un médecin.

    Au moment de notre passage dans sa clinique, Julie Jenkins recevait une jeune femme qui souhaitait se faire avorter. Elle nous a permis d’assister à l’entretien. La jeune femme – qui souhaite rester anonyme – en est à sa sixième semaine de grossesse. À ce stade, l’avortement pourra donc être déclenché par une simple prise de médicaments.

    Avant de procéder, Julie Jenkins doit trouver un médecin disponible.

    Une salle de clinique.La présence d'un médecin, même par vidéoconférence, était obligatoire. Photo : Radio-Canada

    Sa participation est pourtant minimale : la communication se fait par vidéoconférence et son rôle se limite à regarder la patiente avaler le comprimé. Aussitôt après, la communication est interrompue, l’infirmière tend à la patiente un deuxième comprimé qu’elle devra prendre le lendemain, à la maison.

    Quatre-vingt-dix-neuf pour cent du travail est fait par l’infirmière spécialisée. D’où la poursuite judiciaire pour éliminer le recours obligatoire au médecin.

    L’avortement faisait partie de ma pratique régulière quand j’étais en Californie. Je suis pleinement qualifiée pour effectuer ce travail , soutient Julie Jenkins.

    La question a finalement été tranchée, il y a quelques jours, par les législateurs démocrates du Maine qui détiennent la majorité : une nouvelle loi permet maintenant d’obtenir un avortement sans supervision d’un médecin. Un message politique clair destiné au reste du pays.

    Une pilule dans une main.Le Maine permettra dorénavant aux infirmières d'agir sans médecin dans certains contextes. Photo : Radio-Canada

    C’était le bon moment. Nous avons eu l’opportunité de libéraliser davantage l’accès à l’avortement et nous l’avons fait , affirme l’élue locale Jay McCreight. C’est un mouvement nécessaire, surtout quand on voit ce qui se passe ailleurs… où on cherche à mettre de plus en plus de barrières.

    La représentante démocrate a elle-même parrainé un autre projet de loi pour élargir l’accès à l’avortement et elle a réussi à le faire adopter, malgré l’opposition des républicains et de certains élus de son propre camp. Cette loi oblige les compagnies d’assurances privées à rembourser les frais d’avortement. Elle autorise également le financement public des avortements pour les personnes démunies.

    Jay McCreight dans l'édifice de la législature du Maine.Jay McCreight, représentante démocrate du Maine. Photo : Radio-Canada

    Ce projet de loi précise que l’avortement doit être tout autant accessible aux personnes pauvres qu’à celles qui ont les moyens de se le payer. C’est une question d’équité, de justice reproductive , dit Mme McCreight.

    Aux États-Unis, un avortement coûte entre 500 $ et 600 $.

    Cette question de justice en matière de procréation, Julie Jenkins y est confrontée tous les jours.

    Une de mes patientes m’a confié aujourd’hui qu’elle a peur de perdre son droit à avorter et qu’elle songe à subir une ligature des trompes pour se prémunir contre un éventuel changement de la législation fédérale.

    Julie Jenkins, infirmière spécialisée en santé reproductive

    La clinique de Julie Jenkins fait partie d’un groupe de 11 établissements du même type situés dans le nord de l’État et gérés par l’Association de planning familial du Maine. La vice-présidente principale de cette organisation est Evelyn Kieltyka.

    Si vous vivez à Fort Kent, par exemple, à la limite nord de l’État, vous devrez faire 4 h 30 de route pour aller dans une clinique d’avortement. Ces nouvelles lois sont essentielles pour élargir très rapidement l’accès , explique-t-elle.

    Evelyn Kieltyka dans son bureauEvelyn Kieltyka, vice-présidente de l’Association de planning familial du Maine Photo : Radio-Canada

    La militante à la chevelure argentée ajoute : Je suis assez âgée pour savoir ce qui se passait avant l’adoption de la loi fédérale. Je sais que les femmes vont toujours chercher à obtenir des avortements. Et ça se fera dans des conditions plus dangereuses pour elles, si jamais la loi fédérale est infirmée par la Cour suprême.

    Dans les prochains mois, Julie Jenkins n’aura plus besoin d’avoir recours au médecin par téléconférence. Sa poursuite judiciaire contre l’État du Maine est maintenant caduque, mais tout pourrait basculer à nouveau si les républicains reprenaient le contrôle de la législature du Maine aux prochaines élections.

    Les gens qui veulent infirmer la loi fédérale actuelle s’impliquent avec passion. Ils sont très déterminés, affirme l’infirmière. Mais je pense que les femmes américaines ne voudront jamais retourner en arrière.

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