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Commandites des grandes entreprises : leviers de développement ou outils de contrôle de la population?

L'atrium Mine Canadian Malartic.
L'atrium Mine Canadian Malartic Photo: Radio-Canada / Mélanie Picard
Thomas Deshaies

« Je vais te dire une phrase qu’on m’a dite : “Guy, arrête de chialer contre la mine, tu vas nous couper toutes nos subventions”. »

Guy Morissette, qui milite depuis plusieurs années pour dénoncer les impacts de l’exploitation de la mine Canadian Malartic, la plus grande mine à ciel ouvert du Canada en milieu habité, est convaincu que lorsqu’un conflit survient dans une petite communauté avec une industrie commanditaire qui occupe une place prédominante, certaines personnes ou certains organismes peuvent parfois être portés à s’autocensurer.

En Abitibi-Témiscamingue comme ailleurs au Québec, de nombreuses entreprises commanditent des événements culturels, des projets d'infrastructures, des organismes communautaires et des lieux publics comme des salles de naissance dans les hôpitaux. Il s’agit d’une pratique applaudie par de nombreuses personnes, mais dénoncée par certains, qui y voient un outil de contrôle.

L'entrée d'un département d'obstétrique porte une plaque avec le logo d'Agnico Eagle.Les nouvelles salles de naissance de l'hôpital de Val-d'Or Photo : Radio-Canada / Mélanie Picard

Le porte-parole du Regroupement vigilance mine de l’Abitibi-Témiscamingue (REVIMAT), Marc Nantel, abonde dans le même sens. Les citoyens qui ont reçu du financement vont aller voir les citoyens qui font des revendications, puis souvent vont leur dire “Écoutez, n'exagérez pas. Sont donc ben fins, ils sont gentils, ils nous permettent d’avoir plus d’activités”, affirme-t-il.

Parfois, il y a plus que de l’autocensure, selon Louise Leboeuf, ancienne directrice du journal communautaire de Malartic. En 2009, le journal, aujourd’hui fermé, a perdu des revenus publicitaires en raison de textes jugés défavorables par l’ancien propriétaire de la mine. Ç’a été nommé qu’Osisko n’était pas satisfaite du traitement journalistique, affirme Mme Leboeuf. Ils l’ont fait, ils ont coupé l’entrée de publicités dans le journal. Ç’a été difficile, on s’est tenu debout, on a été créatif.

Une femme accorde une entrevue à la caméra au centre-ville de Malartic.Louise Leboeuf, ancienne directrice du P'tit Journal de Malartic Photo : Radio-Canada / Mélanie Picard

Interpellée à ce sujet, Osisko n’a pas été en mesure de donner plus de détails sur cet événement, notamment parce que les personnes impliquées ne travaillent plus à Osisko et que l’entreprise a vendu la mine. L’entreprise mentionne toutefois avoir contribué financièrement au journal dans les années suivantes ainsi qu’à de nombreux projets à Malartic.

Malaise lors d’une conférence de presse à Rouyn-Noranda

En mai dernier, à Rouyn-Noranda, une étude révélait que les enfants vivant aux abords de la Fonderie Horne, propriété de Glencore, ont une concentration d’arsenic beaucoup plus élevée que la normale, causant une véritable onde de choc dans la communauté. Certains organismes bénéficiant de commandites de l’entreprise ont préféré garder le silence lorsqu’ils ont été interpellés par Radio-Canada. D’autres ont cherché à épargner l’entreprise.

En pleine conférence de presse du Festival des guitares du monde, Richard Desjardins, lui, ne s’est pas gêné pour critiquer la Fonderie Horne. Glencore, la valeur de cette compagnie-là, c’est 17 milliards, elle pourrait bien avoir un peu d’argent pour régler le problème d’arsenic, avait-il déclaré.

Les organisateurs du festival ont ensuite rapidement envoyé un courriel aux journalistes pour leur demander de ne pas diffuser cet extrait qui écorchait leur commanditaire, la Fonderie Horne.

«Nous vous demandons de ne pas utiliser ce matériel question et réponse. Nous tenons à laisser ce sujet en dehors du festival.» Direction du Festival des guitares du monde.Extrait du courriel envoyé aux médias à la suite de propos de Richard Desjardins. Photo : Radio-Canada

Le président du Festival des Guitares du Monde, Jean Royal, aurait préféré que ce sujet soit abordé dans un autre contexte que celui du festival. Écoutez, vous comprendrez qu’un événement comme le nôtre, ça se travaille depuis très longtemps, alors il y a comme des petits moments de panique quand ça arrive ces choses-là. On aimerait juste le mettre dans un contexte tout simplement, a-t-il expliqué en entrevue, tout en précisant que le festival ne voulait aucunement limiter la liberté de parole des artistes.

Par courriel, la Fonderie Horne affirme qu'elle n'exerce aucune pression sur les organismes en échange d'une commandite.

L'affiche à l'entrée de la Fonderie Horne indique «une compagnie Glencore».La Fonderie Horne est un des principaux partenaires du Festival des guitares du monde. Photo : Radio-Canada / Mélanie Picard

Des centaines de milliers de dollars par année

La Fonderie Horne de Glencore n’est pas la seule entreprise qui offre d’importants montants chaque année à plusieurs organismes. Certaines entreprises commanditaires ont accepté de nous transmettre le montant qu’ils ont investi dans la communauté en 2018, ce qui démontre l’ampleur des investissements.

Dons et commandites de certaines entreprises en Abitibi-Témiscamingue (2018)*

  • Mine Canadian Malartic : 1,6 M$
  • Agnico Eagle : 750 000 $
  • Hecla Québec : 531 800 $
  • Fonderie Horne de Glencore : 475 000 $
  • Eldorado Gold Lamaque (projet minier en démarrage) : 255 000 $
  • Bonterra : 97 000 $ (2018-2019)
  • EACOM : 36 590 $
  • BORALEX : 30 000 $

*Selon les données fournies par les entreprises

La pratique du don et de la commandite n’est pas propre à l’Abitibi, mais c’est la prédominance de l’industrie minière qui est caractéristique.

Un soutien essentiel pour plusieurs organismes

Ce qu’il est important de noter, c’est que l’industrie minière s’implique localement puis aide les organismes localement, souligne la directrice générale de l’Association minière du Québec (AMQ), Josée Méthot.

Sur la question des commandites, l'AMQ est la porte-parole de la plupart des entreprises. On encourage nos membres à avoir de bonnes relations avec les communautés, avec les collectivités où elles opèrent. Ça fait partie de cette relation de bien connaître et d’aider les gens localement, c’est une forme d’implication également dans la communauté, alors les dons et commandites, c'est à cela que ça sert, ajoute-t-elle.

Une femme accorde une entrevue à la caméra devant une affiche de l'Association minière du Québec.Josée Méthot, directrice de l'Association minière du Québec Photo : Radio-Canada / Mélanie Picard

Les nombreux organismes que nous avons interpellés sont unanimes : sans une aide financière du privé, ils ne seraient pas en mesure d’assumer leur mandat. Ça fait une énorme différence parce que sans eux, il n’y a pas d’événement. C’est aussi simple que ça, affirme Jean Royal du Festival des guitares du monde.

Ça représente, au niveau du financement, tout près de 35 %, même près de 40 % des revenus que l’on a.

Jean Royal, président du FGMAT

Le privé contribue aussi à l’amélioration des services essentiels, notamment par l’achat d’équipements médicaux. L’apport financier des entreprises privées à la fondation hospitalière de l’Abitibi-Ouest représente d’ailleurs cette année plus de 65 % des contributions totales à sa campagne de financement.

L'achat du premier scanner, ç’a été vraiment marquant, tant pour la fondation que l’établissement, parce que sans cet apport financier là, je ne crois pas qu’on aurait pu l’avoir au début des années 2000, explique la directrice de la Fondation du Docteur Jacques-Paradis, Caroline Gamache.

L'importance des commandites est telle que les décideurs n’hésitent plus à nommer un lieu public ou un événement au nom d’une compagnie en échange d’une somme d’argent.

Une arche à l'entrée d'un sentier aménagé indique Sentier Agnico Eagle.Le sentier Agnico Eagle, à Val-d'Or Photo : Radio-Canada / Mélanie Picard

Je pense que les gens qui le font le font de bonne foi, en voulant aider le milieu, rétorque le maire de Malartic, Martin Ferron, lorsque mis au fait de certains discours critiques sur cette pratique.

Il salue l’implication du privé, qui soutient des organismes communautaires qui mériteraient, selon lui, davantage de financement de la part de l’État. Ils manquent de financement. Puis les festivals, c’est une chose, c’est de la sortie, mais on va y aller un petit peu plus loin dans les filets de sécurité de notre société. Tout le communautaire a vraiment besoin de support, précise-t-il.

Le privé joue-t-il le rôle de l’État?

Selon l'auteur de plusieurs essais sur l'industrie minière canadienne Alain Deneault, la croissance de la commandite est proportionnelle au désengagement progressif du gouvernement dans le financement des services publics. Si les entreprises, comme ce fut le cas le siècle dernier, payaient leur juste part d’impôts, l’État serait en mesure simplement d’assurer les services publics sur un mode autonome, s’exclame-t-il.

Toujours selon M. Deneault, cette situation rendrait « obéissantes » les populations. On est dans une situation d’instabilité qui garde les gens en situation d’obéissance et continuellement aussi de louvoiement, affirme-t-il.

Un homme accorde une entrevue à la caméra, au bord de l'eau.Alain Deneault, philosophe et auteur Photo : Radio-Canada

On fait des courbettes devant les maîtres qui sont venus en quelque sorte à rabais exploiter notre territoire, sous prétexte qu’ils saupoudrent ici et là quelques subventions.

Alain Deneault

Selon le porte-parole du REVIMAT, Marc Nantel, la situation est d’autant discutable que les compagnies prennentle crédit, alors qu’une partie des fonds leur sont remboursés par les impôts. Ce qui est quand même assez aberrant, c’est que quand on fait un don ou une commandite, cet argent-là est déductible d’impôts, donc dans les faits, une bonne partie de l’argent qui est donné par l’entreprise est récupérée au niveau des impôts, déplore-t-il.

Des situations qui illustrent bien le fragile équilibre entre le besoin de financement des communautés, le désir du secteur privé de s’impliquer dans son milieu et la recherche de l’acceptabilité sociale.

Abitibi–Témiscamingue

Industrie minière