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De 30 à 5000 manifestants, la croissance exponentielle du mouvement propipeline

Une foule de manifestants brandit des pancartes indiquant, en anglais : « Soyons fiers » et « J'aime le pétrole et le gaz ».
Des groupes propipelines comme Canada Action ont réussi à faire manifester les Albertains dans des proportions rarement atteinte dans cette province. Photo: La Presse canadienne / Jeff McIntosh
Tiphanie Roquette

Environ 5000 personnes sont attendues au Global Petroleum Show de Calgary pour ce qui est promu comme le plus grand rassemblement en soutien à l’industrie pétrolière et gazière du Canada. L'appel a été lancé par les organismes Canada Action et Rally4 Resources. Ces groupes, inconnus il y a à peine 5 ans, mobilisent aujourd’hui des centaines de personnes. Mais comment?

À voir les foules, les bannières et les publications sur les médias sociaux, on pourrait s’attendre à de grosses organisations bien huilées. Canada Action a été pourtant l’affaire d’un seul homme pendant des années, et même pas d'un homme de l’industrie.

Combler le vide

Cody Battershill, le fondateur du groupe, est agent immobilier à temps plein. Les gens me demandent tout le temps : ''Pourquoi un agent immobilier fait-il cela?'' Vous savez, ma source de revenus et ma famille dépendent du pétrole et du gaz , répond-il.

Cody Battershill, assis à une table. Cody Battershill, le fondateur de Canada Action, est toujours agent immobilier à plein temps. Photo : Radio-Canada / Tiphanie Roquette

L’histoire des origines de Canada Action, comme Cody Battershill l’a souvent raconté, se passe à Vancouver en 2010. L’agent immobilier marchait rue Robson quand il a remarqué la publicité des magasins Lush contre les sables bitumineux. En tant qu’Albertain, je me suis demandé comment une entreprise de cosmétiques pouvait lancer une campagne marketing aux dépens d’une discussion équilibrée, aux dépens de notre industrie des ressources naturelles et des sables bitumineux , répète-t-il.

C’est la même raison qui a poussé Nicole Wapple à fonder Rally 4 Resources, un autre de ces groupes qui mobilisent de nombreuses personnes. Malgré les centaines de participants, son mari et elle gèrent seuls le groupe depuis leur cuisine de Red Deer.

Une femme et un homme posent à un table en compagnie de trois enfants. Nicole Wapple et son mari ont fondé le groupe Rally 4 Resources. Photo : Nicole Wapple

Le couple était également frustré par la médiatisation des groupes environnementaux, par les voyages de Neil Young, de Leonardo Di Caprio ou de Jane Fonda dans le nord de l’Alberta pour critiquer les sables bitumineux, et surtout par le silence qui leur a fait face.

C’est frustrant, très frustrant. L’industrie a manqué le coup.

Nicole Wapple, fondatrice de Rally 4 Resources

Trans Mountain au coeur de la colère

Si ces groupes sont venus combler un vide laissé par l’industrie, leur popularité n’a pas été immédiate. Pendant plusieurs années, Canada Action se résumait à un blogue, à des gazouillis sur Twitter et à des ventes très limitées de T-shirts I love Canadian Oil Sands (« J’aime les sables bitumineux canadiens »). À sa première manifestation à Vancouver, en 2014, il n’y avait que 30 participants.

Un homme tient une pancarte sur laquelle est écrite « Ethical Alberta Oil ».Canada Action a créé des t-shirts pour financer son mouvement. Le fondateur Cody Battershill explique que les manifestations étaient importantes pour exprimer la colère des Albertains. Photo : La Presse canadienne / DARRYL DYCK

Même Rally 4 Resources, pourtant lancé deux ans après le début de la crise du pétrole, a reçu une réponse chaleureuse à sa création, mais loin d’être colossale. Il y avait du soutien, mais je ne pense pas que les gens comprenaient ce qu’on faisait . [...] Nous sommes habitués aux prix du pétrole qui montent et descendent. Nous attendons le soleil après la pluie, mais nous n’avons toujours pas vu le soleil , explique Nicole Wapple.

La différence est arrivée, selon elle, l’année dernière, lorsque les manifestations d’environnementalistes et de communautés autochtones et les retards se multipliaient sur le dossier du pipeline Trans Mountain.

Vue sur des centaines de personnes brandissant des pancartes avec des slogans.Les mouvements propétrole ont vraiment grossi au printemps 2018. Photo : Radio-Canada / Charlotte Dumoulin

Trans Mountain est la colonne vertébrale de toutes ces manifestations-là , croit aussi Frédéric Boily, politologue à l’Université de l’Alberta.

Nicole Wapple l’a constaté, Trans Mountain a poussé dans la rue des gens qui n’avaient jamais manifesté de leur vie. À chaque manifestation, nous avons toujours des gens qui viennent pour la première fois. On peut sentir leur gêne , s’amuse-t-elle.

L’Alberta a cependant un « capital de manifestation plus important que ce qu’on peut penser » surtout sur les sujets touchant aux conditions économiques, souligne M. Boily. Il suffit de se rappeler l'explosion de colère dans la province après la mise en place du programme énergétique national de Pierre Elliott Trudeau, dit-il.

Des gens manifestent autour du premier ministre Trudeau de l'époqueLe programme énergétique national de Pierre E. Trudeau avait créé aussi une vague de manifestations en Alberta en 1974. Photo : Archives Glenbow

Indépendants?

Cody Battershill croit aussi que son mouvement rassemble parce qu’il s’est fixé des principes clairs. Le message est constant, positif, inclusif, non partisan et respectueux , dit-il presque par coeur.

Les deux groupes répètent avec insistance qu’ils sont indépendants et ont peu de liens avec les associations formelles des entreprises pétrolières. Canada Action étant une organisation à but non lucratif, il est toutefois difficile d’obtenir sa liste de donateurs. Quant à Rally 4 Resources, le groupe dit ne pas accepter de dons, en attendant de pouvoir demander également son statut d’association.

Qu’ils soient non partisans ou non, Frédéric Boily croit toutefois que ces groupes bénéficient d’une bonne conjoncture politique. En même temps, sans que ce soit un bras armé des partis politiques, il y a quand même un lien entre les deux. Le discours politique est aussi très propipeline et ça favorise, ne serait-ce qu’indirectement, les gens à se mobiliser au niveau de la base , estime-t-il.

Un homme parle au podium devant un drapeau canadien.Le chef du Parti conservateur du Canada, Andrew Scheer, parle à une manifestation propipeline en Saskatchewan. Photo : La Presse canadienne / Michael Bell

Cette mobilisation durera-t-elle? Le gouvernement fédéral doit se prononcer sur l’avenir de Trans Mountain, le 18 juin, et Frédéric Boily a du mal à voir d'importantes manifestations à l'avenir si la réponse est positive.

À partir du moment où Trans Mountain est approuvé, ça coupe l’oxygène de ces groupes-là.

Frédéric Boily, politologue

Après neuf ans de croissance de son groupe, Cody Battershill, lui, a déjà commencé à réfléchir à l’après-pipeline. Nous avons des problèmes pour vendre notre canola, notre industrie forestière, notre pisciculture, notre hydroélectricité. [...] Il y a encore beaucoup d’incompréhension sur la façon dont nous faisons les choses au Canada dans le secteur des ressources naturelles.

Mais, pour l'instant, la voix de ces groupes s'élèvera en direction du gouvernement fédéral pour forcer une approbation de Trans Mountain le 18 juin.

Alberta

Industrie pétrolière