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De nouvelles primes aux omnipraticiens au Québec, en conservant les pénalités

La ministre québécoise de la Santé, Danielle McCann, a répondu à un barrage de questions, jeudi, lors d'une mêlée de presse à l'Assemblée nationale, après avoir donné la primeur du nouvel incitatif financier à La Presse la veille. Photo: Radio-Canada
Radio-Canada

Quand Danielle McCann a confirmé, jeudi matin, que de nouvelles primes allaient être versées aux médecins de famille afin qu'ils suivent plus de patients, l'opposition s'est offusquée, invoquant l'abandon de pénalités pour ceux qui ne feraient que prendre de nouveaux patients sans jamais les voir. La ministre de la Santé a finalement indiqué, en fin de journée, que ces pénalités se maintiendront.

Ces primes totalisant 46 millions de dollars seront dorénavant versées aux médecins de famille québécois qui suivent plus de 750 ou 1000 patients. Il s'agit d'un montant qui devait être alloué à l'ensemble des médecins de famille pour « bonifier les actes », a précisé la ministre, mais qui sera maintenant donné en primes.

« C'est de l’argent qui était déjà compris dans les ententes qui ont été négociées par l’ancien gouvernement. On devait le verser de toute façon aux médecins de famille cette année, a-t-elle expliqué à Gravel le matin. On va transformer ça en incitatif pour que les médecins de famille prennent davantage de patients. »

« On prend la gageure qu’en investissant plus sur le forfait de prise en charge, ça aura un effet sur le nombre de Québécois qui auront un médecin de famille. On se sert de nos augmentations qu’on avait déjà pour tenter de faire ça dans l'optique d’aider les patients », a fait valoir le président de la Fédération des médecins omnipraticiens du Québec (FMOQ), le Dr Louis Godin, dans une entrevue accordée ultérieurement à Radio-Canada.

Peu de temps après la confirmation des nouvelles primes par Mme McCann et M. Godin, l'ex-ministre libéral de la Santé Gaétan Barrette s'en est pris à cette approche qui « ne fonctionnera pas », puisqu'elle ne prévoit aucune obligation pour les omnipraticiens de voir les patients.

« Elle [Mme McCann] considère que les médecins vont prendre en charge plus de patients, mais elle oublie une chose qui est fondamentale : c’est qu’il n’y a aucune obligation dans sa proposition de voir les patients. Elle donne des dollars à l’inscription », a-t-il poursuivi.

C’est bien beau, les docteurs vont peut-être les inscrire, les patients; ils ne verront pas les patients, c’est certain. C’est la raison pour laquelle il fallait avoir deux éléments, une obligation d’inscription et une assiduité. Alors c’est un cadeau, c’est la prime McCann.

Gaétan Barrette, député de La Pinière et ex-ministre de la Santé

Danielle McCann a répliqué que la méthode préconisée par M. Barrette, soit de menacer de sanctions les omnipraticiens qui ne prenaient pas suffisamment de patients, « n'a pas fonctionné ». Selon elle, le « ton » du ministre Barrette et « la crainte de la loi 20 », qui codifiait ces sanctions, finalement jamais appliquées, a fait perdre 450 médecins au Québec. Ils auraient « quitté la pratique [ou] sont allés au Canada ou ailleurs dans le monde », a-t-elle dit.

Puis, en fin de journée, en entrevue à l'émission 24/60, Mme McCann a affirmé que les pénalités, malgré la critique sans appel que la ministre avait formulée plus tôt, restaient en place. « Le taux d’assiduité demeure, a-t-elle fait savoir. Le taux d’assiduité, c’est de faire en sorte que les patients inscrits sont vus dans 85 % du temps. Il y a effectivement une pénalité si vous n’atteignez pas 85 %. La pénalité demeure, c’est très important. »

De nouvelles primes

Un omnipraticien touche à la base 10 $ par année pour chaque patient suivi. En vertu de la nouvelle entente, cette somme passera à 20 $ par patient pour un médecin qui en voit au moins 750, et à 25 $ pour celui qui en suit 1000. Un patient considéré comme « vulnérable », parce qu'il souffre d'une maladie chronique, en vaudra dorénavant deux.

On sent chez la Fédération des médecins omnipraticiens du Québec une volonté de vider le guichet d’accès aux médecins de famille. C'est une excellente nouvelle.

Danielle McCann, ministre de la Santé du Québec

À l'heure actuelle, 4000 médecins de famille suivent moins de 1000 patients, et 550 000 Québécois, dont 165 000 considérés comme « vulnérables », n'ont pas de médecin de famille, selon Mme McCann. La ministre croit que 150 000 ou 175 000 d'entre eux pourront être pris en charge d'ici un an grâce au nouvel incitatif financier.

Le Dr Godin convient que cet objectif est « atteignable », mais refuse d'en faire un engagement ferme. « Nous, on a dit qu'on ne fixera pas d’objectif. On ne veut pas voir un thermomètre [...], on ne veut pas s'embarquer là-dedans. Les médecins, on sait qu’ils vont faire tout ce qu’ils sont capables de faire », a-t-il expliqué.

On donne des incitatifs au médecin d’avoir plus de patients. Le montant à l’acte n’est pas majoré, donc il a plus d’intérêt, lui, à déléguer des choses à d’autres professionnels qui travaillent avec lui.

Dr Louis Godin, président de la FMOQ

Le premier ministre François Legault a indiqué ultérieurement que cette nouvelle approche est essentielle. « Actuellement, la majeure partie de la rémunération médecins de famille est un paiement à l’acte. Donc, il n'y a pas d'incitatif à déléguer des actes aux infirmières, […] à prendre en charge le soir, les fins de semaine, les patients qui ont des problèmes légers, qui se retrouvent actuellement dans les urgences, qui engorgent nos urgences », a-t-il dit.

Le Dr Godin affirme pour sa part que 85 % des patients inscrits parviennent à voir leur médecin, alors que le gouvernement avait fixé un objectif de 80 %. « Donc pour nous, cette question de l’accès n’est pas un enjeu important. On a déjà dépassé les cibles qu’on nous donnait par rapport à ça. »

Mais pour l'opposition, il s'agit là d'un chèque en blanc. Le porte-parole du Parti libéral en matière de santé, André Fortin, dit être préoccupé par le fait que le président de la FMOQ refuse de cautionner l'objectif de 175 000 nouveaux patients inscrits. « Moi comme citoyen, comme contribuable, je trouve que c'est important de savoir si ça marche ou si ça ne marche pas cette entente », a-t-il laissé tomber.

M. Fortin s'est aussi moqué de la volte-face de la Coalition avenir Québec (CAQ) dans ce dossier. « Je vous avoue que je suis presque tombé en bas de ma chaise ce matin en lisant le journal, a-t-il déclaré. Pincez-moi quelqu’un, je ne pensais pas que je verrais ça de mon vivant! »

Il croit a priori que le tout « n'est pas un très bon deal », dans la mesure où « il y a des médecins qui vont y gagner sans faire un seul acte de plus ».

McCann et Legault justifient la volte-face de la CAQ

La volte-face dont parle André Fortin consiste dans le fait que la Coalition avenir Québec dénonçait des primes versées aux médecins lorsqu'elle était dans l'opposition.

Jeudi, la ministre McCann a fait valoir que la situation des omnipraticiens a changé depuis. « Ils ont la possibilité d’en prendre davantage maintenant, parce qu'ils ont des équipes multidisciplinaires. Ils peuvent déléguer davantage. »

Le recours à un tel forfait permet de faire un « pas important » vers un mode de rémunération mixte par capitation, estime-t-elle, dans lequel les médecins sont rémunérés en fonction du nombre de patients pris en charge, plutôt qu'en fonction des actes médicaux posés.

Des discussions au sujet d'un passage plus important à cette approche, promise par la CAQ en campagne électorale, sont déjà en cours avec la FMOQ, dit la ministre. « On va adapter la rémunération à une pratique de médecine de famille plus moderne. On va pouvoir utiliser l’Internet, le téléphone, et prendre davantage de patients au sein d’une équipe multidisciplinaire », anticipe-t-elle.

Le mode de rémunération par capitation pour les omnipraticiens est une « bonne idée », a commenté pour sa part Sol Zanetti, porte-parole de Québec solidaire en matière de santé. Mais le député soutient qu'il ne s'agit que d'un élément qui doit s'inscrire dans une révision plus globale et demande au ministère de la Santé de mettre sur pied un comité pour proposer un plan en ce sens.

Le chef péquiste intérimaire Pascal Bérubé s'est lui aussi rappelé que la CAQ s'était opposée à de telles primes il y a quelques années, alors que le ministère de la Santé était dirigé par Yves Bolduc. Le parti « dit une chose dans l'opposition et une autre chose au gouvernement », a-t-il lancé.

Selon lui, le gouvernement Legault a « succombé à la tentation » en ramenant une « mesure qu'on croyait révolue ». Pour améliorer le système de santé, il conviendrait plutôt d'accorder plus de responsabilités à d'autres professionnels de la santé, dont les infirmières praticiennes spécialisées, croit-il.

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