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Québec et les médecins spécialistes se mobilisent pour maintenir l'accès à l'avortement

Diane Francoeur, présidente de la Fédération des médecins spécialistes du Québec.

Diane Francoeur, présidente de la Fédération des médecins spécialistes du Québec

Photo : La Presse canadienne / Jacques Boissinot

Anne Marie Lecomte

L'adoption aux États-Unis de lois restrictives en matière d'avortement entraîne une mobilisation au Québec. La présidente de la Fédération des médecins spécialistes du Québec (FMSQ), Diane Francoeur, s'alarme des effets possibles de cette « dérive ». De son côté, Québec s'active pour que des interruptions volontaires de grossesse (IVG) de troisième trimestre soient pratiquées ici même, plutôt qu'aux États-Unis.

« Les États-Unis, c'est pas loin, affirme la présidente de la FMSQ, on voit ces changements qui arrivent. »

Pour la gynécologue obstétricienne qu'est Diane Francoeur, les législations qu'ont adoptées successivement l'Alabama, le Missouri, le Mississippi ou encore la Caroline du Nord pourraient mettre en péril ici, au Québec, « un droit qu'on a acquis après de multiples batailles ».

Des observateurs affirment que la question de l'interruption volontaire de grossesse sera au cœur de la prochaine présidentielle américaine, en 2020. Le président Donald Trump s'est déclaré « pro-vie », tout en se disant favorable à des exceptions pour les grossesses résultant d'un viol ou d'un inceste.

Rappelons qu'en 1988, dans un jugement historique, la Cour suprême du Canada a décriminalisé complètement l'avortement en s'appuyant sur la Charte canadienne des droits et libertés.

Or, « rien n'est acquis. Rien du tout », a écrit Diane Francoeur dans une lettre publique affichée sur le site de la FMSQ.

Pour Diane Francoeur, certains États américains sont revenus à « une position extrême » en décrétant qu'à partir du moment où le coeur du fœtus peut être entendu, aucun avortement ne peut être pratiqué. Ce qu'on appelle le « heartbeat bill » équivaut à une position « rétrograde et populiste », dénonce-t-elle.

Et c'est dangereux pour la santé des femmes, a-t-elle expliqué dans une entrevue à Gravel le matin, sur ICI Première : « Une femme qui aurait une grossesse dans une trompe, par exemple, où il y aurait un cœur fœtal, on ne pourrait pas la soigner ». Bien que cette grossesse ne soit pas viable, l'IVG est proscrit, « parce qu’il y a un signe de vie ».

John Milkovich et Valarie Hodges s'adressent aux médias devant une affiche montrant un bébé à côté des mots « Priez chaque jour pour mettre fin à l'avortement », au-dessus de laquelle se trouve un crucifix.

La représentante républicaine Valarie Hodges, qui a présenté le projet de loi interdisant l'avortement, et le démocrate John Milkovich, qui l'a parrainé, ont parlé aux médias après l'adoption du texte législatif à la Chambre des représentants de la Louisiane.

Photo : Associated Press / Travis Spradling

Le Québec est à l'affût

La ministre de la Santé du Québec, Danielle McCann, constate elle aussi que « la situation change aux États-Unis ».

Dans un impromptu de presse il y a quelques jours, la ministre a répété que « le droit à l’avortement, c’est un droit acquis des femmes au Québec ».

Le gouvernement de François Legault a pris la décision de ramener dans la province la pratique d'avortements dits tardifs, c'est-à-dire à partir de 24 semaines de grossesse. Jusqu'à présent, parmi les 20 à 30 femmes requérant cette procédure chaque année, un certain nombre étaient envoyées aux États-Unis, le Québec n'ayant pas suffisamment d'expertise en la matière.

« On est en train de regarder des possibilités au niveau des établissements pour qu’ils puissent le faire, au Québec, pour ces femmes-là », a expliqué Mme McCann. « Nous, on veut vraiment qu’elles aient accès à cette offre de service importante. »

« Les IVG du 3e trimestre sont rares au Québec [moins de 0,1 %] », précise Noémie Vanheuverzwijn du ministère de la Santé et des Services sociaux du Québec (MSSS). Diane Francoeur affirme, elle aussi, que ces IVG tardives sont « très rares, et il faut que ça reste ainsi », insiste-t-elle.

Le MSSS n'a pas l'intention d'obliger des médecins à effectuer des interruptions de grossesse tardives. Nous travaillons en proche collaboration avec les médecins spécialement formés à cette fin.

Noémie Vanheuverzwijn du ministère de la Santé et des Services sociaux du Québec (MSSS)

Un accès primordial

Le ministère précise qu'à l'heure actuelle, « aucun indice ne laisse croire à un risque pour la prestation de soins aux États-Unis, en fonction des États où ceux-ci sont réalisés ». Néanmoins, le MSSS dit rester « à l'affût de la situation de l'avortement aux États-Unis et considère primordial que l'accès aux soins pour la population québécoise soit maintenu ».

Le MSSS se refuse à préciser tout échéancier.

Au Québec, les services d'interruption volontaire de grossesse sont accessibles gratuitement à toutes les femmes qui en font la demande. La pilule abortive est de plus offerte gratuitement.

Le Québec n'a aucunement l'intention de remettre en question le droit au choix des femmes, et ce, peu importe le stade de gestation.

Noémie Vanheuverzwijn du ministère de la Santé et des Services sociaux du Québec (MSSS)

La sécurité des professionnels

Malgré ces assurances, le climat actuel inspire des craintes à la Dre Francoeur : « Ce qui est inquiétant, c’est que le populisme rentre dans la politique, dans les médias, dans les réseaux sociaux », dit-elle.

Elle explique par exemple avoir été victime de « trolls, de gens pas gentils qui ont écrit toutes sortes de niaiseries » à la suite de la publication de sa lettre à la fin de mai. « Ça menace la sécurité des professionnels », dit-elle.

Moi, ça fait longtemps que je fais ça et je n’ai pas peur. Mais j’ai pas envie d’aller travailler avec un gilet pare-balles. Il y a des gynécologues qui se sont fait tirer [dessus] dans les autres provinces.

Dre Diane Francoeur, présidente de la FMSQ

À Winnipeg, en 1997, un médecin avait été blessé par balle parce qu'il pratiquait des avortements.

Diane Francoeur affirme que les médecins qui pratiquent des IVG le font « pour rendre service ». Mais à partir du moment où médecins et autres professionnels sont « identifiés, "tagués", menacés, qu'il y a un risque pour leur sécurité [...] ils vont aller faire autre chose, là », prévient-elle.

L'État et le choix des femmes

Diane Francoeur connaît d'autant plus la réalité aux États-Unis qu'elle y a fait sa surspécialisation, au Kentucky, dans un hôpital catholique où il n'était pas question de pratiquer d'avortement.

Auprès des jeunes adolescentes qu'elle voyait dans une clinique de contraception, la Dre Francoeur ne pouvait en aucun temps évoquer jusqu'à l'idée d'une IVG. L'hôpital aurait pu perdre le précieux financement qu'il réussissait à obtenir pour s'occuper de ces jeunes filles, se souvient-elle.

Dans sa lettre ouverte, elle relate que le samedi, à Louisville, des manifestants s'opposant au libre choix en matière d'avortement défilaient sur le boulevard Mohamed Ali, en famille. Ils brandissaient « d'immenses affiches de photos de bébés en train de se faire démembrer ».

Elle poursuit : « Je me rappelle de voir mon nom, ainsi que celui de quelques collègues, dans le journal local du dimanche, le Louisville Tribune, en page centrale : ''Physicians pro-abortion!'' On m'avait alors recommandé d'aller chez mon marchand d'armes le plus proche. Et de fréquenter l'église de mon quartier… »

Diane Francoeur termine sa lettre en ces mots : « Si la brutalité de certains gestes gynécologiques peut froisser des politiciens, le médecin et son équipe connaissent mieux que quiconque le bien-être physique, psychologique et social de la patiente. Laissons-les faire leur travail. L'État n'a pas sa place dans le choix des femmes ».

« Dieu est là »

En avril dernier, lors d'un congrès à l'Université Harvard, Diane Francoeur s'est trouvée en présence d'un élu de la Georgie qui s'enorgueillissait du heartbeat bill qu'a entériné cet État. « Je lui ai dit : ''Mais vous allez laisser mourir les femmes!" Il m’a répondu : ''Mais non, Dieu est là''. »

La présidente de la FMSQ ne pense pas « qu’au Québec, on ira si loin ». Mais cette semaine, dit-elle, une chroniqueuse du quotidien canadien National Post « demande à ce qu’on mette des lois pour limiter le nombre de semaines et la pratique de l’avortement ».

« On est rendus au Canada, là », conclut-elle.

En entrevue à l'émission 24/60, Françoise Girard, de la Coalition internationale pour la santé des femmes, parle de l'impact des politiques sur l'avortement aux États-Unis.

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