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Les quatre saisons de la photographe Louise Tanguay

La photographe Louise Tanguay

Photo : Radio-Canada / Patrick Louiseize

Kevin Sweet

La photographe outaouaise Louise Tanguay a consacré plus de 50 ans à témoigner de la fragilité de la nature. Aujourd'hui atteinte d'un cancer du sein incurable, l'artiste est appelée à réaliser deux portraits : l'un d'une carrière passée à capter la beauté qui nous entoure et l'autre, d'une vie qui s'achèvera trop tôt.

Louise Tanguay existe maintenant dans l’attente et dans l’incertitude. Si elle en croit le pronostic, sa vie ne se compte plus en années, mais en mois.

À l’automne 2019, cela fera cinq ans qu’elle compose avec le cancer. Elle se considère tout de même « chanceuse » : seule une personne sur cinq passe ce seuil fatidique.

Entre-temps, un événement heureux se pointe à l’horizon. L’Université de Hearst lui remettra un doctorat honorifique pour souligner ses 50 ans de carrière, ce samedi. L’hommage l’oblige à remonter dans le temps et à plonger dans ses photos et ses souvenirs.

Mon plan, c’était une préretraite à 80 et peut-être une retraite à 90 [ans]. Mais là, la retraite, j’ai été obligée de la prendre à 63 [ans]. Ce n’était pas mon choix.

Louise Tanguay, photographe

Le printemps : le bourgeonnement

Le fond coloré de l'eau ressemble à une aquarelle à cause des vagues à la surface.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Aquarelle (1992)

Photo : Avec la gracieuseté de Louise Tanguay

C’est sur une ferme de la région de Hearst que Louise Tanguay fait ses premières armes en photographie. Comme elle se lève aux aurores pour nourrir les vaches, elle apprend très tôt à contempler la lumière du matin, à découvrir les toiles d’araignées imprégnées de gouttes d’eau dans les clôtures et à observer les reflets du jour sur le ruisseau.

Je remercie le Nord, je remercie les orignaux, les épinettes noires et même les maringouins », énumère-t-elle en riant. « C’est peut-être à cause d’eux que j’ai la couenne dure et que j’ai réussi à passer à travers certaines choses.

La photographe de 68 ans prend sa première photographie à Hearst en 1969. Elle a 18 ans.

C’est en février. Il fait -35 degrés Celsius à l’extérieur. La jeune Louise est au téléphone avec son amie Huguette et regarde le soleil se coucher par la fenêtre quand, soudainement, elle aperçoit une petite branche sur la neige.

Une photo montrant une étendue de neige avec une branche d'arbre isolée.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Brindille sur la neige (1969)

Photo : Avec la gracieuseté de Louise Tanguay

Le vent essayait de partir avec, si on peut dire. Tout d’un coup, ce n’est plus la branche qui m’intéressait, ce n’était plus la neige. C’était le combat qui se livrait. La résistance de la petite branche par rapport au vent qui essayait de l’emporter , raconte-t-elle.

Louise empoigne un 35 mm qu’elle vient d’acheter et se précipite à l’extérieur où elle s'enfonce dans la neige jusqu’aux cuisses pour prendre la branche en photo. C’est sa première image « artistique » et le début d’une carrière photographique qui s'étend sur cinq décennies.

Tout d’un coup, la nature s’est mise à me parler de façon intéressante.

Louise Tanguay, photographe

L’été : l’épanouissement

Pavots avec goutte de rosée sur les pétales et les tiges.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Sans titre

Photo : Avec la gracieuseté de Louise Tanguay

Louise Tanguay se reconnaît immédiatement dans cette petite branche, elle s’identifie à sa combativité. Pour l’heure, la jeune femme n’a aucune idée des défis que la vie lui réserve, mais cette branche lui en dit beaucoup sur la force qui l’habite.

Si j’ai reconnu le combat, c’est qu’il faut que je l’aie en moi, quelque part. Tout ce que l’on voit dans la nature, et avec laquelle on communie et communique, existe en nous , philosophe-t-elle.

Tout est présent dans la nature. La vie, la mort, la tristesse, la beauté. Tout est là. Tous les sentiments humains, on peut les retrouver dans la nature, si on se donne la chance de la regarder et de l’observer.

Louise Tanguay, photographe

La photographie la rapproche de la nature de façon « vraiment significative », comme en témoigne l’ensemble de son oeuvre, incluant une douzaine d’ouvrages de photos consacrées notamment aux fleurs, aux arbres et aux paysages bucoliques.

Correction :

Dans une version précédente le texte faisait référence à des douzaines d'ouvrages. Il s'agit plutôt d'une douzaine.

Des gouttes d'eau sur une toile d'araignéeAgrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Gouttes de rosée (2016)

Photo : Avec la gracieuseté de Louise Tanguay

Certaines de ces oeuvres ont été transformées en immenses murales accrochées sur les murs d’édifice prestigieux, tels l’Hôpital Mont Sinaï et le Ronald McDonald House à Toronto, ou encore l’Institut de cardiologie de l’Université d’Ottawa.

La photo l’amène aussi à voyager partout dans le monde : le Groenland, le Japon, Hawaii, la Thaïlande, la Grèce, la Turquie, le Maroc, l’Italie et la France. Elle s'y rend aussi pour enseigner son art aux autres.

Si elle a pris des dizaines de milliers d’images au cours de ses périples, elle se dit particulièrement fière du portrait d’une femme chinoise d'un certain âge, une grand-mère portant un bébé sur son dos, sous un parapluie noir.

Une femme âgée chinoise porte un bébé sur son dos.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

La grand-mère et l'enfant (2006)

Photo : Avec la gracieuseté de Louise Tanguay

C’est toute la symbolique. Au niveau de la composition, elle est parfaite. Pas recadrée. Les couleurs s’harmonisent bien. Ça me rappelle le contact avec cette personne-là. Dans une autre dimension. Tellement absorbée et dans le moment présent , fait-elle valoir.

Son dernier voyage sur le continent africain a lui aussi été mémorable, mais pour une tout autre raison : le cancer.

L’automne : la transformation

Maison en pièrre caché au pied d'une montagne. Un arbre dépouillé de ses feuilles.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Sans titre

Photo : Avec la gracieuseté de Louise Tanguay

À l’été 2014, Louise part en Afrique du Sud et en Namibie, après avoir appris qu’elle souffrait d’un cancer du sein. Ce premier choc n’est rien comparé à celui qui l’attend à son retour. À l’automne, on lui annonce que son cancer est au stade 4, avec des métastases osseuses.

Quatre, ce n’est pas le bon chiffre , dit-elle avec un petit sourire.

Les traces de son sourire disparaissent, peu à peu. On ne veut pas l’entendre, celui-là , renchérit-elle.

Les médecins lui disent que son cancer est incurable. Il ne lui reste qu’entre quatre et cinq ans à vivre. Pour Louise Tanguay, qui se décrit comme un « coup de vent », une tornade, tout s’arrête et se fige. Comme lorsqu'elle prend une photo.

Le vent tombe. C’est comme frapper un mur. Il n’y a plus de mouvement.

Louise Tanguay, photographe
Des vagues sur une surface d'eauAgrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Des vagues sur une surface d'eau

Photo : Avec la gracieuseté de Louise Tanguay

La détresse, l’anxiété et la déprime font leur oeuvre, à leur tour.

Louise arrête de planifier des voyages pour se lancer dans les préparatifs de ses funérailles. L’écriture de ses carnets de voyage devient secondaire, car elle doit rédiger son testament.

Tout d’un coup, ça presse. C’est des choses auxquelles tu n’aurais pas pensé quelques années auparavant. Même trois semaines auparavant , souligne-t-elle sobrement.

L’hiver : l’attente

La rivière des Outaouais en hiver. Arbre couvert de neige.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Rivière des Outaouais

Photo : Avec la gracieuseté de Louise Tanguay

Louise ralentit pour économiser son énergie. Les aventures en Chine cèdent leur place à des séjours à Montréal pour photographier les fleurs du Jardin botanique et se consacrer à des projets qu’elle qualifie de « projets de matante ».

[Ça me rend heureuse], mais c’est rien comparer à ce que je faisais avant. C’est un gros deuil de ne plus voyager avec des groupes [...], mais c’est comme ça , soutient-elle résignée.

Elle s’est tout de même permis un voyage d’un mois au Portugal, en début d’année.

Sinon, elle consacre son temps à sa famille et ses petits-enfants de 10 et 12 ans, qu’elle aimerait voir grandir. Tant qu’elle est en forme, Louise Tanguay préfère ne pas leur parler de sa maladie, même si elle est certaine qu’ils décèlent la fatigue qui la gagne plus facilement, ces jours-ci.

Tu te réveilles avec la maladie et tu te couches avec le soir. Tu te réveilles la nuit, et [la maladie] est là.

Louise Tanguay, photographe

Malgré les beaux moments passés entre amis et en famille, une colère bouillonne encore au fond de Louise. C’est sa rancune envers son cancer du sein. Si Louise rit dans les moments où d’autres personnes fondraient en larmes, c’est que la battante n’est jamais très loin. Après tout, elle marche main dans la main avec la mort depuis cinq ans.

La maladie avait mis pas mal de brume dans ma vie. Et puis là, le fait de retourner en arrière et de repasser à travers ma vie, essentiellement, ça me fait rendre compte que j’ai fait quelques bons tours , souffle-t-elle comme pour se rassurer.

La photographe et ses images révèlent maintenant à la femme toute la lumière qui se cache derrière la brume.

Cette photo montre dans arbres poussant d'un champ vallonné, avec de la brume.

Arbres dans la brume (1998)

Photo : Avec la gracieuseté de Louise Tanguay

Ottawa-Gatineau

Photographie