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Touriste, à ses risques et périls

José Leclair, en boubou africain, tout sourire, tient des bébés chats dans ses mains.
La Québécoise José Leclair n'a pas cessé de voyager au Mali, malgré l'avis défavorable du gouvernement canadien. Elle y séjourne depuis près de 30 ans. Photo: courtoisie
Vincent Champagne

Bien que le voyage se soit démocratisé et qu'il soit de plus en plus facile de visiter le moindre recoin du monde, il reste que certaines destinations ne sont pas recommandées. S'y rendre, c'est prendre un pari risqué.

La Lanaudoise José Leclair sait que le Mali fait partie de la liste des pays sujets à un avertissement sévère de la part du gouvernement canadien. « Évitez tout voyage », est-il écrit en lettres rouges sur le site web du ministère des Affaires étrangères. Malgré tout, elle s’y rend, parce qu’elle y a un mari, une maison, des amis, des histoires et bien du bonheur.

« Il faut être téméraire pour y aller quand il y a un avertissement comme ça, lance-t-elle le plus sérieusement du monde. Il faut vraiment vouloir y aller! »

La guerre et le terrorisme se sont installés dans ce pays sahélien d’Afrique de l’Ouest. L’insécurité règne. Depuis 2012, des groupes de diverses allégeances, djihadistes, mais aussi touaregs, mènent des attaques sur différentes cibles, notamment sur des convois de l’ONU, qui y est déployée, mais aussi sur des hôtels ou d’autres lieux publics. La France et même le Canada ont envoyé des ressources militaires.

Il y a eu des attentats au cœur de la capitale, Bamako, qui ont fait plusieurs dizaines de morts et de blessés, entre autres dans des endroits fréquentés par des Occidentaux.

« On prend un risque calculé. On évite tous les lieux publics », dit Mme Leclair, qui voyage au Mali depuis presque 30 ans, en raison d’un projet de coopération internationale. C’est ainsi qu’elle a rencontré celui qui allait devenir son mari. Depuis, c’est l’aller-retour entre le Québec et l’Afrique. « C’est ma patrie d’adoption », dit Mme Leclair.

Si je vais à Bamako, je ne m'arrête pas dans les restaurants ou les hôtels. Je ne vais pas à la piscine où il y a beaucoup de Blancs, parce qu'on sait que c'est là que les terroristes ont l'habitude d'attaquer. On fait bien attention à ça. On sort le moins possible.

José Leclair

Le Mali fait partie d’une liste peu enviable d’une douzaine de pays où le gouvernement canadien recommande de ne pas voyager, notamment :

  • l'Afghanistan
  • le Burundi
  • la Corée du Nord
  • l'Irak
  • la Libye
  • la République centrafricaine
  • la Somalie
  • le Soudan du Sud
  • la Syrie
  • le Venezuela
  • le Yémen.

Dans ces pays, « il existe un risque extrême sur le plan de votre sécurité personnelle, dit le gouvernement canadien. Vous ne devriez pas voyager dans ce pays, ce territoire ou cette région. Si vous vous y trouvez déjà, vous devriez envisager de partir si vous pouvez le faire sans danger ».

Dans plusieurs autres pays, les avertissements ne concernent pas l’ensemble du pays, mais des régions de ceux-ci. C’est le cas du Darfour, au Soudan, et d’un certain nombre de provinces du Burkina Faso, entre autres.

Des choix lourds de conséquences

Lucas Tacchetto et Edith Blais.Lucas Tacchetto et Édith Blais voyageaient ensemble en Afrique de l'Ouest. Leur disparition est traitée comme un cas d'enlèvement par le gouvernement. Photo : Facebook

Ces mises en garde sont publiées dans la section Conseils aux voyageurs et avertissements du site web du ministère des Affaires étrangères.

Le gouvernement rappelle que « la décision de voyager est un choix qui appartient » à tout un chacun. Il n’y a pas d’interdiction formelle. Mais ne pas suivre ces avertissements peut avoir des conséquences.

On l’a vu récemment lorsque deux Français se sont aventurés au nord du Bénin, dans une zone qui n’était pourtant pas encore considérée comme infréquentable par le gouvernement français, mais qui l’est devenue à la suite de leur kidnapping.

L’armée française a dû intervenir pour les libérer, et deux militaires sont morts dans l’opération.

En décembre dernier, on apprenait la disparition au Burkina Faso de la Québécoise Édith Blais, qui voyageait avec son compagnon italien. On est toujours sans nouvelles d’eux.

Il y a aussi le cas de Joshua Boyle et Caitlan Coleman, d’origine américaine. Ils ont été kidnappés en 2012, alors qu’ils voyageaient, contre tous les avertissements de sécurité, en Afghanistan. Ils ont été faits otages pendant cinq ans avec leurs enfants, nés en captivité.

« C’est une question de bon sens », lance Chris Mathers, ancien officier de la Gendarmerie royale du Canada, aujourd’hui consultant en sécurité internationale.

Dans ces pays, « il y a des risques de crime, d’extrémisme et de maladie, dit-il. Souvent, il n’y a pas vraiment d’État de droit. Ce qui veut dire que les bandits et les terroristes font ce qu’ils veulent ».

Quand ils voient un étranger, c’est comme s’ils voient un million de dollars qui marche dans la rue.

Chris Mathers, consultant en sécurité internationale

Si des Canadiens sont kidnappés dans un tel pays, il est bien évident que le Canada va mettre en action ses ressources diplomatiques, voire ses services de renseignement, pour repérer ses ressortissants et les exfiltrer, explique M. Mathers.

Mais « notre politique officielle, c’est de ne pas payer de rançon », rappelle-t-il, afin que les Canadiens ne deviennent pas des cibles privilégiées pour les criminels.

Affaires mondiales Canada confirme que le gouvernement aide ses ressortissants à l’étranger, mais que « les situations variant d’un pays à l’autre, la capacité du gouvernement peut être restreinte ».

« Il y a des touristes aventuriers qui vont dans ces endroits sans vraiment réfléchir, dit encore M. Mathers. Ils projettent leurs valeurs sur les autres. Ils pensent qu’ils peuvent conduire à travers l’Afrique et que personne ne va les déranger parce qu’eux, ils aiment tout le monde. Je vous assure que tout le monde ne nous aime pas. »

« Vous étiez prévenu »

Un garçon fait de la bicyclette.L'Afghanistan fait partie des pays à ne pas visiter, selon le gouvernement canadien. Après des années de guerre, la situation reste instable. Photo : Reuters / Omar Sobhani

Il est normal que le Canada agisse, car « c’est un principe de droit international », affirme Jean-Christophe Boucher, professeur adjoint au Département de sciences politiques de l’Université MacEwan, en Alberta.

« Tous les États ont pleine souveraineté sur leur territoire et sur leurs ressortissants. Tant et aussi longtemps que vous êtes Canadien, vous êtes sous la responsabilité du gouvernement. Il va devoir vous "gérer", si on veut. »

« On paie des impôts pour ça », rappelle-t-il d’ailleurs.

Mais si les conseils aux voyageurs relèvent du sens logique (peu de gens ont vraiment envie d’aller visiter la Syrie ces temps-ci), ils ont aussi une utilité sur le plan juridique, explique encore M. Boucher.

« Si le gouvernement canadien dit d’avance que ces pays-là sont dangereux, qu’il faut les éviter, ça lui permet de limiter sa responsabilité », dit-il.

Ça permet au gouvernement de dire : on vous l’avait dit! Vous étiez prévenu. On ne pourrait pas poursuivre le gouvernement canadien en disant qu’il n’avait pas avisé que c'était dangereux.

Jean-Christophe Boucher, politologue

Le point de vue des assurances

Chose certaine, les assureurs ne sont pas chauds à l’idée de couvrir les voyageurs qui se rendent dans des zones à risque pour y faire du tourisme. Dans certains cas, la catégorisation d’une zone « à éviter » par le gouvernement est carrément une cause d’exclusion.

C’est le cas chez Desjardins, qui offre plusieurs produits d’assurance voyage, soit directement par l'intermédiaire de sa filiale assurance, ou par l’une de ses cartes de crédit, comme la Visa Odyssée.

Si un accident survient dans une zone jugée dangereuse par le Canada, l’assuré pourrait ne pas être couvert si l’accident est dû à la situation instable, explique Jacques Bouchard, porte-parole de Desjardins.

S’il est déconseillé de se rendre dans un pays et qu’une personne se retrouve dans une situation qui est directement en lien avec l’avis, il n’y aura aucuns frais de remboursés en cas de réclamation.

Jacques Bouchard, Desjardins

Toutefois, si la réclamation est liée à un événement qui n’a rien à voir avec ce qui est recommandé par le gouvernement dans ses conseils aux voyageurs, alors Desjardins pourrait régler la note malgré tout.

Autrement dit, si on se trouve dans un autobus visé par une attaque terroriste dans un pays où le gouvernement canadien recommande d’éviter tout voyage, on ne sera probablement pas couvert.

Mais si on se casse une jambe en tombant dans l’escalier de l’hôtel, on pourrait être remboursé, car ce n’est pas lié au terrorisme.

Chaque assureur a ses propres normes : il importe de lire attentivement les petits caractères de sa police.

José Leclair a trouvé un assureur qui a l’habitude de couvrir les coopérants internationaux, et elle paie une surprime lorsqu’elle se rend au Mali.

Mais elle rappelle que peu importe où l’on voyage, il y a des risques. « Nous sommes allés à Strasbourg l'été dernier », quelques mois avant l’attaque au marché de Noël qui a fait cinq morts. « Je suis allée à Barcelone juste avant l'attaque au camion-bélier sur la Rambla », qui a fait 13 morts et une centaine de blessés, ajoute-t-elle.

« Le risque zéro n'existe plus », reconnaît José Leclair.

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