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Un voyage dépaysant… au coeur de chez nous

Pancarte du ministère des Transports qui indique Wemotaci

La communauté atikamekw de Wemotaci est située à 115 km de La Tuque, en empruntant la route forestière ro-461 (25).

Photo : Radio-Canada / Luc Lavigne

Élyse Allard

Je me rappelle clairement de mon premier contact avec une Atikamekw. C'était la mère de mon amie Christine, Nancy Dubé, originaire de Manawan, dans le nord de Lanaudière. Malgré son nom on ne peut plus québécois, Nancy roulait ses « r » et avait une voix douce, à la fois chantante et rassurante. Quand elle riait, on ne pouvait faire autrement que de sourire, ou mieux, de rire sympathiquement avec elle.

La première fois que je l’ai entendue s’adresser à Christine en atikamekw, j’ai ressenti de la curiosité. Et j’ose le dire, une certaine honte. Un sentiment que j’ai pris des années à m’expliquer. Nancy parlait une langue que je ne connaissais pas et de laquelle je n’avais jamais entendu parler. Moi, une première de classe, après plus de 12 ans d’existence! J’étais face à ce grand mystère, à seulement quelques kilomètres de chez moi.

Le mystère perdure encore aujourd’hui. C’est pourquoi j’ai tenté de le percer en me rendant chez les Atikamekw de Wemotaci, en Haute-Mauricie. Le plus troublant, c’est que même après ma visite, je n’arrive toujours pas à m’expliquer cette méconnaissance de ce peuple autochtone, dans un monde où tout est connecté, tout est expliqué, tout est su.

J’aimerais bien humblement vous faire découvrir les Atikamekw. Parce que nous vivons ensemble, en Mauricie. Mais aussi, parce qu’ils parlent la langue autochtone la plus vivante au pays : 95 % d’entre eux s'expriment quotidiennement dans la langue de leurs ancêtres. Une proportion remarquable dans un monde où une langue meurt toutes les deux semaines. Un exploit qui mérite d’être souligné en cette Année internationale des langues autochtones, proclamée par l’Organisation des Nations unies (ONU).

Avant d’arriver dans la communauté et de vivre un dépaysement total, il faut traverser une étape stressante, mais qui nous donne à voir des paysages époustouflants : la route entre La Tuque et Wemotaci.

Pont enjamant une rivière dans un secteur boisé

Les ponts de la route forestière ro-461 (25) ne présentent qu’une seule voie et doivent être traversés à 30 km/h.

Photo : Radio-Canada / Luc Lavigne

Route forestière 461, communément appelée la 25

Les spécialistes de l’étymologie disent souvent que les mots et les expressions sont lourds de sens. Qu’en s’attardant à la façon dont on nomme les choses, on en apprend beaucoup sur ceux qui les ont nommées. En cherchant sur Google Maps le nom de la route que je viens d’emprunter pour me rendre à Wemotaci, cette réalité me saute aux yeux. Route forestière 461. Une route conçue pour et par les forestiers, dans le but ultime et avoué de se rendre dans les forêts pour en extraire des arbres.

Carte avec le tracé reliant La Tuque à Wemotaci

La route forestière ro-461 (25), un chemin de gravier de 115 kilomètres entre La Tuque et Wemotaci.

Photo : Google Maps

Quand elle fut construite à la fin des années 1980, la route forestière 461 était vue comme une véritable bénédiction par les quelque mille Atikamekw qui vivaient à Wemotaci. Elle leur évitait un détour de plusieurs centaines de kilomètres. Mais ils ne sont pas dupes (et difficile de l’être quand on l’emprunte) : ce lien direct entre La Tuque et la communauté sert principalement les intérêts des grandes compagnies forestières.

Avant de rouler sur la route forestière 461, on doit d’abord se munir d’une radio CB, placer son antenne sur le toit du véhicule et l’activer dès le kilomètre 1. On syntonise ensuite la fréquence 10 et le tour est joué! Vous serez prêts à signaler votre présence à chaque kilomètre, avant chaque courbe ou montée, pour éviter une collision fâcheuse.

Elyse Allard avec une radio dans les mains

Le réseau Internet étant absent sur la route ro-461 (25), l’usage d’un radio « CB » est nécessaire pour signaler sa présence aux autres véhicules et demander de l’aide en cas d’urgence.

Photo : Radio-Canada / Luc Lavigne

La route est un ballet : Véhicule en montant kilomètre 17… camion en descendant, kilomètre 42… niveleuse, en montant, kilomètre 79… VUS en descendant, kilomètre 104.... Mais pourquoi se donner tant de mal? On le comprend quand on croise pour la première fois l’un de ces poids lourds, monstres routiers, chargés à bloc d’énormes billes de bois. Le danger vient aussi des nuages de plusieurs mètres de poussière qu’ils traînent derrière, à l’origine de nombreux accidents et décès.

Ces camions sont considérés comme les véritables propriétaires de la route, comme une insulte aux Atikamekw.

J’ai fait la route avec l’artiste multidisciplinaire Jacques Newashish. Il est aux membres des Premières Nations ce que Céline Dion est aux Québécois : connu de tous et dont la réputation n’est plus à faire dans la belle province.

Entre ses films, ses écrits et ses toiles, il arrive à Jacques de prendre un arbre et d’en faire un totem. Et avant de sculpter le bout de bois, l’homme lui parle, lui explique où il l’amène, ce qu’il va en faire. Une forme de gratitude, de respect.

Alors je vous laisse imaginer sa réaction quand on a croisé, sur la route, une zone de forêt fraîchement coupée. Des centaines d’arbres, dont le seul défaut est de ne pas avoir été assez profitables pour l’industrie, laissés sur le sol que foulaient autrefois ses ancêtres. Jacques les récupérera bien, tôt ou tard, pour leur donner une seconde vie.

De grands arbres, dénudés de leurs branches et de leurs feuilles, se tenaient encore debout. Comme un Parisien devant les décombres de Notre-Dame de Paris, Jacques leva les yeux vers leur cime, impuissant. Une partie de son patrimoine venait de disparaître.

La route forestière 461, c’est aussi cette rencontre entre ceux qui bénissent la forêt et ceux qui l’exploitent.

L'homme avec un tronc d'arbre laissé par terr

Jacques Newashish se demande ce qu’il pourrait faire de ces arbres laissés au sol par une compagnie forestière.

Photo : Radio-Canada / Elyse Allard

En cette ère où l’on doit apprendre à ralentir et à mieux respecter la nature, les Autochtones du Canada ont certainement un grand savoir à partager. Une autre bonne raison d’emprunter cette route vers Wemotaci.

Mauricie et Centre du Québec

Autochtones