•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
analyse

Doit-on faire le projet Énergie Saguenay?

Une affiche d'Énergie Saguenay avec deux personne en arrière plan qui consultent des affiches.
GNL Québec, qui pilote le projet Énergie Saguenay, a lancé une série de consultations auprès des citoyens. Photo: Radio-Canada / Gilles Munger
Gérald Fillion

Si l'on s'intéresse au strict développement économique à court et à moyen terme, le projet Énergie Saguenay est impressionnant : 14 milliards de dollars pour un gazoduc et un complexe de liquéfaction du gaz naturel, dont 9 milliards seulement pour le projet de Port Saguenay. GNL Québec annonce la création de 4000 emplois directs pendant la construction, de 250 à 300 lorsque le complexe sera en activité. Mais vous comprendrez que l'enjeu est beaucoup plus complexe.

Le développement économique n’est pas limité à la simple addition des investissements et des emplois créés. Un projet intelligent sur le plan économique doit être respectueux de l’environnement. Les émissions de gaz à effet de serre, qu’on ajoute dans notre environnement, sont coûteuses. Elles doivent être prises en compte dans le bilan net d’une activité.

C’est coûteux parce qu’il faut des efforts supplémentaires pour les capter, les éliminer, les réduire. Il faut investir pour les neutraliser ou acheter des crédits de carbone qui vont servir à financer d’autres initiatives réductrices des émissions de gaz à effet de serre.

Et plus le temps va passer, plus le coût du carbone sera élevé. Évoquer des effets économiques pour les quelques prochaines années sans calculer les coûts à long terme équivaut à transférer aux prochaines générations la facture environnementale et économique d’un projet. C’est ce que sont en train de faire des provinces comme l’Ontario et l’Alberta, qui entendent contester devant les tribunaux la tarification du carbone.

Ne pas faire payer les émissions de gaz à effet de serre, c’est l’équivalent de subventionner les grandes industries émettrices de gaz à effet de serre et laisser les prochaines générations ramasser une facture qui sera franchement plus salée qu’aujourd’hui. À 15 $ ou 20 $ la tonne actuellement, le CO2 n’est pas cher. Il est encore temps pour les émetteurs de développer de nouveaux procédés moins polluants et pour les décideurs publics de concentrer leurs investissements dans des projets qui réduisent les émissions de gaz à effet de serre.

Carte illustrant un tracé partant de Rouyn-Noranda à Saguenay, où GNL Québec veut construire une usine de liquéfaction de gaz naturel et un terminal maritime. Le corridor à l'étude pour le projet d'implantation d'un gazoduc par GNL Québec s'étend sur 750 kilomètres. Photo : Radio-Canada

Ce que dit Énergie Saguenay

Revenons à Énergie Saguenay et au projet de gaz naturel liquéfié qui est proposé. La question fondamentale, c’est de savoir si, oui ou non, ce projet est une vraie solution énergétique, bonne sur le plan économique, mais qui permettra également une réduction des émissions de gaz à effet de serre.

Que dit l’entreprise? D’abord, elle confirme que, pour l’ensemble du projet qui comprend d’autres entreprises, un total de 7,8 millions de tonnes de gaz à effet de serre sera émis pour extraire, transporter, liquéfier, exporter 11 millions de tonnes de gaz naturel par année. Ce chiffre prend en compte le cycle de vie complet du projet, comme s'il démarrait de zéro, de l'extraction à la construction à la production puis l'exportation. Ce sont des émissions directes et indirectes.

Le projet démarre en Alberta avec des entreprises qui vont extraire du gaz naturel non renouvelable. L’extraction se fera à 15 % de façon traditionnelle et à 85 % par le procédé de fracturation, en grande partie hydraulique. Une part de 4 % de gaz de schiste est prévue.

Ensuite, l’entreprise Gazoduc va construire et opérer une conduite souterraine de 782 kilomètres entre le nord-est de l’Ontario et Saguenay. Du gaz naturel va transiter par ce pipeline, en provenance de l’Alberta, pour alimenter le complexe d’Énergie Saguenay, détenu par GNL Québec, filiale de l’entreprise californienne GNL.

Énergie Saguenay déclare que son usine émettra 421 000 tonnes de gaz à effet de serre par année, mais que son installation sera carboneutre. Le complexe prévoit la construction d’un terminal de liquéfaction, des réservoirs de stockage et l’exportation du gaz naturel liquéfié par des navires-citernes Q-Flex neufs ou peu âgés. Il y aura, ainsi, 3 à 4 navires par semaine, donc 6 à 8 passages, qui viendront doubler le transport par navire dans le fjord. L’entreprise affirme que les navires éviteront la baie Sainte-Marguerite, une zone sensible pour l’habitat du béluga.

Les promoteurs soutiennent que leur usine sera la moins polluante du monde dans son secteur puisqu’elle utilisera de l’hydroélectricité comme énergie.

Finalement, Énergie Saguenay assure que sa production permettra une réduction de 28 millions de tonnes de gaz à effet de serre dans le monde. L’entreprise dit que son gaz naturel liquéfié servira à remplacer 60 % de charbon et de mazout. L'autre part de 40 % viendra alimenter des infrastructures en gaz naturel liquéfié déjà existantes.

Ce que disent des scientifiques

Dans une lettre ouverte, des dizaines de scientifiques de plusieurs universités du Québec et d’ailleurs au Canada affirment que la combustion du gaz naturel exporté dans le cadre de ce projet entraînera l’émission de 30 millions de tonnes de CO2 par année, un chiffre qui ne tient même pas compte des émissions fugitives.

« GNL Québec n’aurait aucun contrôle sur l’utilisation finale de ce gaz, et il n’y a aucune preuve que son utilisation remplacerait le charbon ou le mazout. Il est tout aussi probable que ce gaz puisse remplacer les sources d’énergie renouvelables, ce qui ne ferait que renforcer la dépendance mondiale à l’égard des combustibles fossiles », écrivent les experts.

Ils sont d’avis qu’en ajoutant son impact sur la biodiversité, « pris dans son ensemble, ce projet viendrait donc altérer encore davantage les écosystèmes terrestres et marins dont dépend la vie sur Terre » et viendrait aussi « aggraver » le défi écologique. Ils concluent que « le projet GNL Québec est incompatible avec la notion de transition énergétique et doit être rejeté. »

Dans un texte publié le 29 mai dernier sur Options politiques, Caroline Brouillette, de l’organisme Équiterre, écrit qu’il n’est « pas garanti que le gaz naturel exporté permettra des gains marginaux en ce qui concerne la réduction des GES. » La chercheuse souligne également que l’Agence internationale de l’énergie renouvelable prévoit que les énergies renouvelables vont représenter, dans plusieurs pays, plus de 60 % de la consommation finale d’énergie d’ici 2050.

« Dans ce contexte de transition énergétique, écrit-elle, le gaz naturel exporté par GNL Québec rivaliserait de plus en plus avec l’hydroélectricité, l’éolien et le solaire sur les marchés d’exportation. » Elle ajoute que dans un scénario où le réchauffement climatique ne dépasse pas 2 degrés Celsius, « l’Agence internationale de l’énergie prévoit que la demande globale de gaz naturel culminera vers la fin des années 2020 avant de décroître après 2030, pour finalement se situer sous les niveaux de l’année 2000 en 2050. »

Alors…

Avant même d’avoir effectué l’évaluation de tout le projet, avant même la tenue d’un BAPE, le gouvernement Legault a déjà fait son lit : il est en faveur du projet. Pour le premier ministre du Québec, François Legault, le gaz naturel est une énergie de transition qui peut permettre une réduction mondiale des émissions de gaz à effet de serre.

Pour les opposants, on mise ici sur une énergie fossile, émettrice d’une quantité plus élevée de gaz à effet de serre que les projections qui sont faites par les promoteurs. Et on gagnerait à investir dans des énergies renouvelables, à l’heure de l’urgence climatique.

Alors, que fait-on? Qu’en pensez-vous?

Précision : une version précédente indiquait que 40 % des exportations allaient ajouter des émissions de gaz à effet de serre. L'entreprise nous précise que ces 40 % viendront plutôt alimenter des infrastructures en gaz naturel liquéfié déjà existantes.

Précision : une version précédente indique que l’extraction se fera à 40 % de façon traditionnelle et à 60 % par le procédé de fracturation. Énergie Saguenay a corrigé les données qu'elle nous avait fournies. L’extraction se fera à 15 % de façon traditionnelle et à 85 % par le procédé de fracturation.

Ressources naturelles

Économie