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« Nous avons juré de garder le secret » : des Canadiennes racontent leur effort de guerre

En 1942, la Marine royale du Canada est le dernier service militaire du pays à créer une unité pour les femmes. Rangée de femmes de la Marine.

En 1942, la Marine royale du Canada est le dernier service militaire du pays à créer une unité pour les femmes.

Photo : Canadian War Museum

Radio-Canada

Alors que les commémorations des 75 ans du débarquement et de la bataille de Normandie battent leur plein, pleins feux sur les « Wrens », ces femmes membres de la Marine royale canadienne qui ont contribué en secret à gagner la Seconde Guerre mondiale.

Tard dans la nuit, fin de l'automne 1944.

Un appel urgent d'Halifax avertit la minuscule base de Baccaro, en Nouvelle-Écosse, que deux sous-marins allemands ont été traqués à un kilomètre au large. Les femmes en poste là-bas savaient ce qu'elles avaient à faire en cas d'attaque.

« On avait de la dynamite. On avait des pistolets Bren. On avait des pistolets Sten, mais aussi des fusils! », raconte Mary Owen.

La base de Baccaro était une installation de navigation à longue distance (LORAN pour long-range navigation) perchée à l'extrémité d'une péninsule. Elle était reliée à deux autres stations, l'une plus au nord sur Deming Island, l'autre à Nantucket, au Massachusetts.

Elle permettait d'émettre un signal 24 heures sur 24, sept jours sur sept, ce qui permettait aux navires et aux avions de naviguer sans contact radio ou vocal, une technologie avérée cruciale pour le succès du Jour J.

Cette base était considérée comme secrète et vitale pour les Alliés, mais heureusement pour les 24 femmes de la Marine royale canadienne qui l’exploitaient, l'avertissement s'est révélé être une fausse alerte.

« Cela nous a fait un peu peur », raconte Mary, âgée de 93 ans, assise dans sa salle à manger à Perth, en Ontario.

Les « Wrens »

Comme tant d'autres, elle s'est jointe à l'effort de guerre parce que c'était « la chose à faire ». Dès sa sortie de l'école secondaire, elle s'est enrôlée dans l'unité féminine de la Marine royale canadienne, plus communément appelée les « Wrens ».

Le surnom est tiré du Women's Royal Naval Service en Grande-Bretagne, qui a été formé au cours de la Première Guerre mondiale et ressuscité en 1939.

En 1944, Mme Owen quitte sa maison de Kirkland Lake pour aller s'entraîner à Galt, en Ontario (aujourd’hui devenu Cambridge). De là, elle rejoint Saint-Hyacinthe, au Québec, pour apprendre le morse.

Un petit avis sur un tableau d'affichage retient son intention. « Ils étaient à la recherche de femmes pour un travail secret à Baccaro. Ça avait l'air bien et intéressant, alors je me suis inscrite », raconte Mary.

En janvier 1945, elle et les autres Wrens partent pour la Nouvelle-Écosse sans savoir ce qui les attend. Après un voyage en train de 36 heures à travers un blizzard aveuglant, une nuit à Halifax et un trajet en voiture jusqu'au point le plus au sud de la Nouvelle-Écosse, elles arrivent finalement à Baccaro.

 Comme les Hauts de Hurlevent ... Baccaro était comme ça. Pas d'arbres... beaucoup de moutons et de l'eau à perte de vue .

Mary Owen
Les Wrens interceptent les transmissions radio allemandes au NCSM Coverdale, l'une des stations périphériques du parc Bletchley.

Les « Wrens » interceptent les transmissions radio allemandes au NCSM Coverdale, l'une des stations périphériques du parc Bletchley.

Photo : Canadian War Museum / George Metcalf Archival Collection

Elles avaient comme objectif de maintenir la fréquence radio et de rester à l'écoute des deux autres stations. Aussi simple que cela puisse paraître, c'était la tâche la plus essentielle des Wrens.

« Nous avons appris qu'il y avait le système LORAN sur un grand nombre de navires utilisés pour transporter les troupes en France. Nous étions heureux de le savoir », raconte-t-elle tout en minimisant l'importance du rôle qu'elle a joué.

« Je ne crois pas que nous faisions quoi que ce soit de très secret », estime Mary en désignant d'autres Wrens qui, selon elle, méritent une plus grande reconnaissance, comme celles du Nouveau-Brunswick.

Interceptions secrètes

Le NCSM Coverdale était une autre station spéciale de radio sans fil, située sur une colline de l'autre côté de la rivière Petitcodiac, en face de Moncton.

Elsa Lessard s'est jointe aux femmes du service en 1944. Chargées de prendre des repères sur les sous-marins allemands et d'intercepter leurs messages codés destinés à l'Allemagne nazie, les femmes sont restées assises pendant des heures, à écouter...

« C'était bruyant », raconte Mme Lessard, maintenant âgée de 96 ans, en parlant de tous les navires qui envoyaient des messages cryptés. On appelait les Wrens de Coverdale et d'autres unités de ce genre « the listeners » (celles qui écoutent).

Comme celles de Bletchley, on a dit aux femmes de Coverdale de se taire sur les détails de leur service.

Nous n'avions aucune idée de ce qui se passait. Nous avions juré de garder le secret pendant au moins 40 ans. C'était sous peine de mort. On n'y réfléchit pas à deux fois.

Elsa Lessard

Un travail muet

Jean Tackaberry n'a certainement jamais parlé. Elle était l'une des 15 Wrens canadiennes qui se sont jointes aux briseurs de code, au parc Bletchley, en avril 1945. L'expérience acquise sur la côte ouest du Canada lui a permis, à elle et à d'autres femmes, d'être affectées à la section japonaise à Bletchley.

« Son histoire, c'est qu'elle n'était qu'une commis au classement », raconte Bill Powell, l'un de ses fils, qui vit au nord de Toronto.

Décédée en 2015, Jean avait toujours raconté à ses fils qu'elle avait travaillé à Bletchley Park. Mais elle s'en est tenue à son histoire de commis au classement, même après que la vérité sur Bletchley eut commencé à se répandre dans les années 70.

« Elle avait prêté le serment du secret et il est évident qu'elle a décidé que c'était ainsi que les choses allaient se passer », explique son fils.

Pourtant, dans ses dernières années, Jean Tackaberry a laissé échapper une partie de son histoire. En tant que classificatrice, elle avait eu connaissance d'informations sur les soldats alliés pris dans les camps de prisonniers de guerre japonais. Porter ce secret s'est avéré un fardeau pour elle.

« Elle ne pouvait pas le dire aux gens parce que... elle ne pouvait tout simplement pas, raconte l'autre fils de Mme Tackaberry, Tom Powell. Mais elle craignait aussi que Dieu la punisse pour ne pas avoir dit la vérité. »

Elle n'a jamais rien dit de plus sur les prisonniers de guerre à ses fils.

Photo de Jean portant l'uniforme des Wrens.

Jean Tackaberry, portant l'uniforme des Wrens.

Photo : Bill Powell

En 2009, Bletchley Park a commencé à décerner des médailles commémoratives à ceux qui y avaient travaillé, avec au dos l'inscription « Nous avons aussi servi ».

Jean Tackaberry a reçu la sienne au Sunnybrook Veterans Hospital au printemps 2015, environ un mois avant sa mort. Elsa Lessard a, quant à elle, aidé une trentaine de Wrens à obtenir une médaille.

Mary Owen admet être fière d'elle, mais insiste sur le fait que ce sont les amitiés et l'expérience qu'elle chérit le plus.

« Je n'aurais pas manqué ça pour rien au monde, dit-elle. Je suis contente d'avoir fait ce que j'ai fait, et si j'avais à le refaire, je recommencerais. »

D'après un texte de Michelle Gagnon pour CBC News

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