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Femmes autochtones : l'utilisation du mot « génocide » suscite un malaise

Justin Trudeau, debout au micro, prononce une allocution.

En soirée, dans une allocution à la conférence Women Deliver 2019, le premier ministre Trudeau a prononcé, en anglais, le mot « génocide ».

Photo : Radio-Canada

Sophie-Hélène Lebeuf

Le rapport de l'Enquête nationale sur les femmes et les filles disparues et assassinées (ENFFADA), rendu public lundi, fait près de 1200 pages et contient 231 recommandations, mais un mot, utilisé à une centaine de reprises, retient l'attention et suscite un malaise au sein de la classe politique : « génocide ».

Au centre du rapport, le mot « génocide » revient 122 fois.

Le premier ministre Justin Trudeau, qui a pris la parole lors de la cérémonie de fermeture de l'Enquête, lundi matin, a dénoncé une situation « honteu[se] » et « absolument inacceptable », mais ne l'a pas prononcé une seule fois. Des Autochtones qui assistaient à la cérémonie, eux, l'ont scandé pendant son allocution.

En soirée, dans une allocution à la conférence Women Deliver 2019, à Vancouver, M. Trudeau a finalement prononcé le terme, dans un passage en anglais de son discours bilingue. « Plus tôt ce matin, l’Enquête nationale a présenté formellement son rapport final, dans lequel [les commissaires] concluent que la violence tragique dont ont été victimes les femmes et les filles autochtones constitue un génocide », a-t-il déclaré, sans toutefois répéter la phrase en français.

« D'après la preuve que nous avons entendue et lue, il s'agissait d'une conclusion inéluctable », avait affirmé la commissaire en chef de l'ENFFADA, Marion Buller, lors de la conférence de presse de la matinée, au cours de laquelle les journalistes ont multiplié les questions sur ce terme à la connotation émotive très chargée.

Elle a cependant refusé de dire si elle était déçue de cette omission volontaire du premier ministre.

Entrevue avec Michèle Audette, commissaire de l'ENFFADA, au Téléjournal 18 h

À ses côtés, la commissaire Michèle Audette n'a pour sa part pas hésité à répondre lorsqu'un journaliste est revenu à la charge en français.

« Oui [...] je suis sincère, oui », a-t-elle admis.

« J’espère que le gouvernement, j’espère que tous les autres gouvernements aussi, car ils nous ont ordonné de faire l’exercice, vont regarder ceci avec une lunette de droit international, de droit canadien et de droit autochtone et faire le débat à la bonne place avec tous nos experts et avec les Autochtones », a soutenu Mme Audette, une ancienne candidate libérale aux élections fédérales de 2015.

« Un débat doit se faire, mais pas juste un débat intellectuel, mais [si nécessaire] au tribunal », a-t-elle affirmé.

Souvenons-nous qui a développé la définition du génocide. Est-ce qu’il y avait des Autochtones? Est-ce que les peuples autochtones étaient présents au moment de la réflexion et de l'adoption de la définition du génocide à l’ONU? Non.

Michèle Audette, commissaire de l'ENFFADA

Le système colonial, la Loi sur les Indiens, la rafle des années 1960, la stérilisation forcée des femmes autochtones et les pensionnats autochtones, notamment, s'inscrivent dans la définition de génocide, allègue-t-elle.

Le lieutenant-général à la retraite Roméo Dallaire, qui a été impuissant à empêcher le génocide au Rwanda, en 1994, n'en est cependant pas convaincu.

« Je trouve difficile de voir l'utilisation d'un terme semblable. Il y a des critères très fondamentaux qui sont établis sur l'utilisation du terme génocide », a-t-il expliqué à Radio-Canada en marge d'un événement organisé par l'Institut montréalais d'études sur le génocide et les droits humains de l'Université Concordia.

Définition de génocide selon la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide, approuvée par l'ONU en 1948 :

Le génocide s'entend de l'un quelconque des actes ci-après, commis dans l'intention de détruire, ou tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux, comme tel :
a) Meurtre de membres du groupe;
b) Atteinte grave à l'intégrité physique ou mentale de membres du groupe;
c) Soumission intentionnelle du groupe à des conditions d'existence devant entraîner sa destruction physique totale ou partielle;
d) Mesures visant à entraver les naissances au sein du groupe;
e) Transfert forcé d'enfants du groupe à un autre groupe.

Le rapport de la Commission de vérité et réconciliation du Canada, rendu en juin 2015, avait plutôt conclu à un « génocide culturel » commis à l'endroit des peuples autochtones.

Un mot soigneusement évité par la classe politique

François Legault, devant les micros des journalistes.

Le premier ministre François Legault fait partie de ceux qui se sont montrés prudents quant à l'utilisation du terme « génocide ».

Photo : Radio-Canada

Justin Trudeau n'est toutefois pas le seul politicien à avoir évité de prononcer, du moins dans un premier temps, le mot « génocide » en commentant le rapport.

« Il faut absolument changer les pratiques et on vise un changement des pratiques, on vise un changement dans la manière de penser. Pour nous, ça, c’est important », a déclaré le ministre de la Justice et procureur général David Lametti. « On va laisser la terminologie aux experts et aux universitaires. Nous, nous allons travailler avec nos partenaires autochtones. »

En soirée, le ministre Lametti a cependant établi un lien entre la situation des femmes et des filles autochtones assassinées et disparues et un « système colonial » auquel il fallait mettre un terme.

« On est d’accord avec le fait qu’on a une série de pratiques et politiques depuis le début, depuis l’arrivée des Européens, qui ont fait en sorte qu’un système colonial a été érigé et, donc, on a les conséquences, maintenant, qu’on doit absolument arrêter », a-t-il soutenu en entrevue à l’émission 24/60.

Entrevue avec le ministre fédéral de la Justice David Lametti, à l'émission 24/60

Le lieutenant politique du Parti conservateur du Canada pour le Québec, Alain Rayes, n'a pas davantage employé le mot « génocide ».

« Honnêtement, je n’embarquerai pas dans la sémantique en ce moment. C'est une tragédie que ces personnes ont vécue. Notre objectif, c’est que des actions soient posées afin que les personnes qui ont vécu ça et les familles et les communautés autochtones puissent vivre maintenant sereinement et faire en sorte que ce qui s’est passé qui a été malheureux dans le passé ne se reproduise plus à partir de maintenant », a-t-il dit.

À Québec, le terme a aussi été accueilli avec prudence par le gouvernement caquiste.

« Moi, je ne veux pas faire des débats de mots », a soutenu le premier ministre François Legault en mêlée de presse.

Un génocide, c’est quand on veut de façon systématique faire disparaître une nation, je ne pense pas qu’on parle de ça, mais on parle de quelque chose de vraiment très grave.

François Legault, premier ministre du Québec

« Je ne veux pas minimiser ce qui est arrivé, mais en même temps, quand on regarde la définition de ce mot-là, effectivement, on peut se demander si ça s’applique », a-t-il ajouté.

« Je pense que c’est trop fort », a poursuivi la ministre responsable de la Condition féminine, Isabelle Charest, en évoquant elle aussi la définition du mot.

Une réalité à reconnaître

Québec solidaire a été nettement moins circonspect.

« L'utilisation d'un mot comme génocide vient, j'espère, nous mettre, tout le monde, les yeux devant les trous, a dit en mêlée de presse Manon Massé, co-porte-parole de la formation et porte-parole de son parti en matière d'affaires autochtones.

Quand je regarde la définition de l'ONU, honnêtement, je vois bien que ce qu'on fait vivre aux Autochtones depuis 300-400 ans s'apparente clairement à un génocide.

Manon Massé, co-porte-parole de Québec solidaire

À un journaliste qui lui demandait si les Canadiens figuraient maintenant parmi les peuples génocidaires, Manon Massé a répondu : « Peut-être que c'est dur à prendre, je comprends, mais imaginez ce que cela peut être à vivre, par exemple », a-t-elle dit, énumérant une longue liste de sévices subis par les Autochtones.

Mme Massé a toutefois affirmé qu'elle ne voulait pas faire de « débat de sémantique ».

La formation a ensuite tenu à préciser par courriel que c'est uniquement le gouvernement canadien qui était responsable du génocide et non le peuple canadien.

Le chef de l'Assemblée des Premières Nations Québec-Labrador, Ghislain Picard, conclut lui aussi qu'il y a eu génocide.

« Lorsqu'on tue la culture de quelqu'un, on le tue. Lorsqu'on tue la culture des peuples autochtones, on tue les peuples autochtones », a-t-il affirmé, appelant les Canadiens à « faire face à leur histoire ». « Lorsqu'on fait la somme de tout ce qu'on sait aujourd'hui, ça ne peut pas être autre chose qu'un génocide », a-t-il estimé.

Plusieurs craignent que toute cette discussion porte ombrage aux recommandations de la commission.

« Je ne veux pas m'étendre sur un débat interminable sur la question du génocide », souligne d'ailleurs Ghislain Picard. « Moi, je suis beaucoup plus intéressé par ce qui arrive après. »

Avec les informations de La Presse canadienne

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