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« Mon capitaine, si les émotions avaient un prix, je serais millionnaire »

Un ancien combattant décoré de ses médailles

Jean Trempe du Régiment de Maisonneuve a participé aux batailles décisives de la campagne de Normandie qui a commencé le 6 juin 1944.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Anne Marie Lecomte

Ce fut l'une des plus importantes opérations militaires de l'histoire. Le 6 juin 1944, 14 000 Canadiens et 7000 Britanniques débarquent à Juno Beach. C'est le début de la campagne de Normandie, qui durera 77 jours. Des 90 000 Canadiens qui y ont participé, 5500 ont perdu la vie. À l'occasion du 75e anniversaire du débarquement, Radio-Canada revoit ces heures décisives et « épouvantables » en compagnie de deux vétérans, Pierre Gauthier et Jean Trempe.

« La guerre, c’est la guerre, affirme Jean Trempe, fusilier mitrailleur "bren gunner" au sein du Régiment de Maisonneuve. Quelqu’un qui passe au travers est "maussustement" chanceux […]. »

Aujourd'hui âgés de 94 ans, Pierre Gauthier et Jean Trempe en avaient 19 le jour du débarquement. Ce jour-là, Pierre Gauthier a perdu presque toute l’ouïe dans son oreille droite. Et le grand âge a, depuis, dérobé la vue de Jean Trempe.

Mais de ces handicaps, ils ne montrent rien : droits comme des baïonnettes, stoïques, ces vétérans sont le témoignage vivant que le devoir de mémoire n’est pas qu’hommage. Il sert aussi à déconstruire l’idée que ce passé sanglant ne se reproduira jamais. Il s’est reproduit, et se reproduira.

Un nonagénaire pose assis dans son salon avec, sur le mur derrière lui, des photos de famille.

Pierre Gauthier a été déployé en Angleterre en 1942. Il déplore le peu d'intérêt que suscitent les anciens combattants de nos jours : « On nous sort le 11 novembre et après, plus rien ».

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

« Aller à une guerre, les jeunes ne savent pas ce que c’est, dit Pierre Gauthier. C’est épouvantable de voir vos camarades morts. D’être obligé d’ôter leur "dog tag" », c’est-à-dire leur plaque d’identification qui indiquait à l’époque nom, religion et groupe sanguin.

Juno Beach était le nom de code donné par les Alliés à ces huit kilomètres de plages bordant les villages de Saint-Aubin-sur-Mer, Bernieres-sur-Mer et Courseulles-sur-Mer. Au Jour J, ce sont cinq plages normandes que prennent d’assaut 156 000 soldats alliés.

« La Normandie, c’est un endroit spécial pour les Canadiens, surtout la plage », dit Pierre Gauthier.

OK, let’s go.

Dwight Eisenhower

C’est ainsi qu’à l’aube, le général américain Dwight Eisenhower ordonne pour le lendemain, 6 juin, l’Opération Neptune, première phase du plan Overlord pour la reconquête de l’Europe.

Sur la Manche, une tempête s’essouffle à peine. Les troupes anglo-américano-canadiennes s’embarquent sur la Manche à bord de gros bateaux.

« Ça fait 75 ans, mais c’est encore frais dans ma mémoire. Je fais encore des mauvais rêves, des cauchemars, moi. Ça a resté avec moi toute ma vie », raconte Pierre Gauthier.

Pierre Gauthier a été déployé en 1942, en Angleterre. Une photo le montre en uniforme, séduisant gamin à la chevelure bouclée et au visage rieur, creusé de fossettes.

Un jeune homme en uniforme militaire, souriant.

Pierre Gauthier affirme avoir aimé toute sa vie la discipline militaire. On le voit ici, peu après s'être enrôlé.

Photo : Photo fournie par Pierre Gauthier

Cet homme bourru et sensible à la fois émaille son récit de guerre de bégaiements légers, de sourires attendris, de soupirs et de silences.

« On savait pas mal comment c’était pour tourner, cette affaire-là », se souvient-il sombrement à l’évocation des jours précédant le débarquement.

Ce que savent les hommes du Régiment de la Chaudière – seul régiment d’infanterie canadien-français à avoir participé au Jour J –, c’est qu’ils sont attendus de pied ferme par l’armée allemande, qui occupe la France depuis quatre ans : « Ils s’étaient fait des "blondes" et faisaient une bonne vie, les Allemands, raconte Pierre Gauthier. Ils ne voulaient pas laisser, hein! »

L’occupant allemand a creusé des souterrains, fortifié les côtes et mesuré à quelle distance prendre leur mire pour abattre l’opposant.

Le plan Overlord vise à ouvrir le front de l’Ouest et à percer le mur de l’Atlantique, forteresse d’acier et de béton érigée par la Wehrmacht sur la côte occidentale européenne.

Pendant une trentaine d’heures dans une mer déchaînée et semée de récifs, les hommes de la Chaudière s’entassent dans les cales, « de grosses boîtes en tôle », se souvient Pierre Gauthier. « Les seuls soldats parmi nous qui n’avaient pas le mal de mer, c’étaient les Gaspésiens. Ces gars-là riaient de nous. Ils étaient habitués, eux, dans des bateaux. Pas nous. »

En pleine nuit, les soldats canadiens s’extirpent des cales. « Ils ont mis des filets, de gros câbles, qu’on a descendus pour embarquer dans des petits bateaux, raconte Pierre Gauthier. Il fallait sauter, c’était dangereux, et des gars ont été blessés là-dedans ».

Les péniches de débarquement ont manœuvré, se sont alignées « et aussitôt que le soleil s’est levé et que le jour est arrivé, les petits bateaux ont avancé vers la plage », dit M. Gauthier.

L’infanterie canadienne débarque sur le coup de 8 h. Avec du retard…les Allemands ont eu le temps d’activer mitrailleuses, mortiers, canons antichars. L’air est opaque de fumée et assourdi d’un bruit « énorme », se rappelle Pierre Gauthier.

Deux ans durant, les gars de la Chaudière s’étaient entraînés côte à côte en Angleterre, occupant leurs pauses à griller des cigarettes et à « conter des menteries ». Combien de femmes ils avaient eues, combien de bières ils avaient bues; exagérations de garçons qui ont plus rêvé que vécu. « Un soldat de 25, 26 ans, était considéré [comme] un vieillard dans le régiment », explique Pierre Gauthier.

Mon régiment était sur cinq de ses petits bateaux et les Allemands bombardaient. Deux de nos bateaux ont été détruits à la mer.

Pierre Gauthier

Les barges sautent, comme mues par un geyser. La vie, la mort… Au combat, c’est un tirage au sort. Pierre Gauthier se souvient : « On a vu ça, nous autres. […] Les gars se sont fait tuer. Un gros choc »

Et ce n’est que l’arrivée.

Bien en vue de l’ennemi, Pierre Gauthier et ses compagnons s’avancent dans la mer houleuse, carabine à la main et le dos chargé par une vingtaine de kilos d’équipement.

Débarquer sur la plage fut la chose la plus difficile, la plus épeurante.

Pierre Gauthier

Ce 6 juin, les troupes canadiennes – incluant trois régiments canadiens-français – ont réussi la plus longue avancée en territoire ennemi de toutes les armées alliées, selon Marie Ève Vaillancourt, responsable des expositions au Centre Juno Beach.

75 ans plus tard, Jean Trempe partage des souvenirs encore vifs. Céline Galipeau s’est entretenue avec lui.

Jean Trempe appartenait, lui, au Régiment de Maisonneuve à titre de « bren gunner », fusilier mitrailleur.

Être soldat, il en rêvait.

À 18 ans – et pesant 59 kg – il s’enrôle contre la volonté de ses parents.

Une recrue en uniforme militaire dans un paysage hivernal, avec des billots de bois par terre et une cabane en bois en arrière-plan.

Jean Trempe a travaillé dans les camps de bûcherons dans les Hautes-Laurentides avant de s'enrôler dans l'armée canadienne.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

À son départ, sur le quai de la gare de Mont-Laurier, sa mère le prévient qu’ils ne se reverront plus jamais. Elle disait vrai : cette « femme forte » meurt à 42 ans. Jean Trempe ne l’apprend qu’à son retour du Vieux-Continent, en 1946.

S’il se dit « fier » de ce qu’il a fait « pour son pays, sa famille », Jean Trempe ne voudrait pour rien au monde revivre la guerre. Comme Pierre Gauthier, il ne se couche jamais sans y penser. Il revoit notamment des Juifs, dénoncés aux Allemands par des Français, puis fusillés… « La guerre, c’est sale », dit-il simplement.

Avec ses yeux d’un bleu tranquille et son tempérament de boute-en-train, Jean Trempe est apprécié de ses compagnons vétérans de l’Hôpital Sainte-Anne, où il réside désormais. L’homme, qui s’est marié, a eu cinq enfants et une « belle vie », a développé sa vision de la diplomatie : « Avec un autre pays, négocie. T’es pas obligé de prendre les armes ».

J’ai été soldat, mais je ne suis pas pour la guerre.

Jean Trempe

Au sein de l’unité d’infanterie, le fusilier mitrailleur ou « bren gunner » est seul dans ce rôle. C’est l’arme lourde, la pièce maîtresse, et les autres membres de l’unité transportent des chargeurs pour l’approvisionner. Pour attaquer une position ennemie, l’unité est scindée en deux sections qui avancent successivement, couvrant le déplacement de l’autre, et accablant l’ennemi par un feu nourri.

Jean Trempe décrit : « Les Allemands tiraient sur nous, nous on tirait sur eux, en plus de ça, les bateaux qui étaient dans la Manche tiraient par-dessus nous autres pour les écraser […] C’était infernal. »

Le simple soldat obéit et survit. « Des automates », dit Jean Trempe. Libérer la France et l’Europe du joug nazi « on ne pensait pas tellement à ça », dit Pierre Gauthier. Au jour le jour, la mission des troupes est d’avancer, concentrée sur une cible : prendre telle ville, tel village.

Un nonagénaire est vu de profil, deux rangées de médailles apposées sur sa veste.

L'image la plus claire du 6 juin 1944 qu'a conservée le vétéran Pierre Gauthier est celle de l'aumônier, agenouillé dans le sable de Juno Beach, donnant les derniers sacrements à ses compagnons du Régiment de la Chaudière.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Pierre Gauthier a remporté une ribambelle de médailles. Les plus importantes sont portées du côté du cœur, précise-t-il. Sur le ruban de celle qu’il a eue « pour avoir gagné la guerre », une feuille de chêne est apposée « pour avoir fait quelque chose d’extraordinaire ».

Pourquoi cette mention d’éloge? Pierre Gauthier soupire sans répondre. D’un geste de la main, il balaie jusqu’à l’idée de tirer gloire de ce « combat exceptionnel » qu’ont livré les Alliés pour reconquérir l’aérodrome de Carpiquet, en banlieue de Caen.

Blessures, mortalité… « On a été là durant sept jours, pis ça a été effrayant », résume-t-il dans un murmure.

Quand on lui demande « s’il a tué des Allemands », Pierre Gauthier acquiesce avec peine. Il lui est arrivé de tirer sur des recrues de 15- 16 ans dont l’uniforme, trop grand, « traînait à terre ».

Se remémorant ces horreurs, Pierre Gauthier répète, comme pour se convaincre : « J’ai fait ma job ».

Je suis pas capable pleurer, moi. J’ai pas pleuré une fois depuis la guerre, moi. Pas capable. C’est pas dans moi.

Pierre Gauthier

« On s’est trouvé cute à mort »

Trois semaines avant le débarquement, durant une permission en Angleterre, Pierre Gauthier rencontre celle qui allait devenir sa femme, Helen Hartnell. Cette pétulante brunette était membre de l'Auxiliary Territorial Service (ATS), division féminine de l’armée britannique.

« On s’est trouvé cute à mort », raconte-t-il. De retour au Canada, Pierre et Helen se voient accorder une maison de vétéran à Chambly, qu’ils habitent toujours. Le ménage, qui a deux enfants, a sa « théorie » pour maintenir l’harmonie : toute dispute doit être réglée dans les quinze minutes! Le 12 juillet, ils célébreront leur 74e anniversaire de mariage.

Sauf que Pierre Gauthier reste tourmenté, comme si les 20 kilos d’équipement qu’il transportait au débarquement n’avaient jamais quitté ses épaules. Au travail, à la taverne, il étampe son poing sur la gueule de quiconque le regarde de travers. « Je me battais avec tout le monde », reconnaît-il.

« Après la guerre, on n’a pas été traités pour ça, nous autres », dit Pierre Gauthier au sujet du trouble de stress post-traumatique, qui n'a été ajouté qu'en 1980 au système de classification des maladies psychiatriques, selon l’Encyclopédie canadienne.

J’avais 19 ans et j’ai été obligé de tuer des gens. C’est pas normal ça han?

Pierre Gauthier

« Parmi les soldats canadiens qui ont servi comme moi, sous combat, un pourcentage de ces gars-là ont perdu la boule complètement », affirme Pierre Gauthier, qui se souvient notamment du padre Huard, aumônier du Régiment de la Chaudière. Apaiser les uns, soigner les autres, bénir les trépassés… Le malheureux « padre » a fini par perdre pied. « Ils ont été obligés de le retourner au Canada; il n’était plus capable », raconte M. Gauthier.

Trente-huit vétérans canadiens participent aux cérémonies de commémoration du débarquement de Normandie cette année.

Pierre Gauthier n’en sera pas. Il préfère passer « une journée tranquille ».

Certes, il est retourné une demi-douzaine de fois en France pour des cérémonies de commémoration. Mais pas sur la plage, cet endroit « pas normal », lieu de tant de tragédies. « C’est une journée qu’il vaut mieux oublier », dit-il.

Pour Jean Trempe, c’est le contraire : rien ne lui ferait rater ce voyage. « L’amitié en temps de guerre […] c’est du solide », dit-il, heureux à l’idée de retrouver des gens qu’il a connus « durant cette vie de misère » malgré tout remplie de moments merveilleux. « On a de quoi à rire et de quoi à pleurer aussi quand on est dans l’armée, dit-il. Ça va ensemble. »

Alors que progressent les Alliés en Normandie, la population découvre avec stupéfaction que les régiments de la Chaudière, de Maisonneuve et les Fusiliers Mont-Royal parlent français. Les enfants questionnent les soldats, les dames les embrassent, les hommes leur offrent du cidre, du calvados. « On n’était plus sur la ligne de feu, se remémore Jean Trempe. Tant qu’il n’y avait pas de morts, tout était merveilleux! »

Une série de pierres tombales sont alignées dans un cimetière.

Un vétéran canadien de la Deuxième Guerre mondiale au cimetière de Bény-sur-Mer salue ses frères d'armes tombés lors du débarquement en Normandie.

Photo : La Presse canadienne / Tom Hanson

Pour ce 75e anniversaire du débarquement, Jean Trempe est sûr d’une chose : qu'il va pleurer. Surtout au cimetière militaire canadien de Bény-sur-Mer, qui surplombe la plage de Juno. Là, ainsi qu’à Bretteville-sur-Laize, reposent les dépouilles de 4800 Canadiens tombés au combat durant la bataille de Normandie à l’été 1944.

Il y a cinq ans, Jean Trempe se trouvait à Bény-sur-Mer en compagnie d’un compagnon du régiment de Maisonneuve, le capitaine Touchette, précise-t-il.

Là, à l’ombre de pins et d’érables, au milieu d’une infinité de pierres tombales blanches, Jean Trempe a déclaré : « Mon capitaine, si les émotions avaient un prix, je serais millionnaire ».

Merci à Marie Eve Vaillancourt, du Centre canadien Juno Beach, pour son aide relativement à de nombreuses informations historiques contenues dans ce texte.

Les entrevues de Jean Trempe et de Pierre Gauthier ont été menées par la journaliste Céline Galipeau.

Société