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Le bras de fer entre l’armée et les manifestants dégénère au Soudan

Des militaires armés, au sol ou entassés dans des boîtes de camions, sont visibles au loin, devant une barricade de fortune des manifestants.

Des forces de sécurité soudanaises se sont déployées près du quartier général de l'armée, lundi matin, à Khartoum.

Photo : Getty Images / AFP/ASHRAF SHAZLY

Radio-Canada

Au moins 30 personnes ont été tuées et 116 autres blessées lundi à Khartoum, lorsque l'armée au pouvoir a décidé de disperser les manifestants rassemblés depuis deux mois devant son quartier général pour réclamer la restitution du pouvoir au civil, selon un bilan fourni par l'association de médecins affiliée au mouvement de protestation. Le bilan devrait s'alourdir car beaucoup de victimes n'ont pas encore été dénombrées, a-t-elle ajouté.

L’affaire marque possiblement un moment décisif dans le bras de fer que se livrent les manifestants, mobilisés pacifiquement depuis près de six mois dans les rues de la capitale, et l’armée, qui s’est emparée du pouvoir après avoir destitué l’ex-président Omar El-Béchir.

Elle survient deux semaines après l’échec des négociations entre les deux camps sur la formation d’un Conseil souverain censé assurer la transition sur une période de trois ans. Le Conseil militaire de transition (CMT) exigeait de conserver l’autorité suprême pour cette période, ce que refusaient les manifestants.

Selon des témoins et des manifestants, les militaires sont intervenus en matinée, chassant les protestataires de leurs campements de fortune, et mettant le feu aux tentes. Des vidéos mises en ligne montrent des protestataires fuyant les lieux tête baissée, pendant que l’on entend des coups de feu.

Deux manifestants ont confirmé à Associated Press que l’armée avait réussi à évacuer le site qu’ils occupaient sur un périmètre d’environ deux kilomètres carrés. « Nous sommes sortis, et nous ne pouvons plus rentrer », a déclaré un des leaders du mouvement, Hisham Shalbi, selon qui les militaires ont tiré à balles réelles sur les manifestants.

Il n'y a plus rien, à part les corps des martyrs que nous ne pouvons pas sortir du lieu du sit-in jusqu'à présent.

Extrait d'un communiqué de l'Alliance pour la liberté et le changement (ALC), fer de lance de la contestation

Les manifestants se sont dispersés dans d'autres rues de Khartoum ou de sa ville jumelle, Omdurman, sur l'autre rive du Nil.

À Omdurman, des milliers de manifestants ont érigé des barricades et incendié des pneus sur les principales artères de la ville après la dispersion du sit-in, rapporte l'agence Reuters. Aucune présence des forces de l'ordre n'était visible.

Plusieurs manifestants, dont une femme, construisent un mur de briques ou alimentent l'incendie de pneus.

Des manifestants se sont retranchés à Omburman, de l'autre côté du Nil, où ils érigent des barricades avec des briques et incendient des pneus pour nuire à la visibilité des forces de l'ordre.

Photo : Getty Images / AFP/ASHRAF SHAZLY

Les Soudanais appelés à « renverser » le pouvoir

Le Comité central des médecins soudanais, proche du mouvement de contestation, affirme que plusieurs des manifestants blessés ont dû subir des interventions chirurgicales et être placés aux soins intensifs, selon lui.

Les forces de l'ordre ont par ailleurs tiré à l'intérieur même de l'hôpital Charq al Nil et empêché l'accès au Royal Care, un autre établissement hospitalier de la capitale, affirme le groupe, qui n’hésite pas à parler d’un « massacre », ayant fait des « martyrs ».

« Des blessés sont étendus au sol dans le secteur de la réception, parce que nous n’avons pas assez de lits », a décrit Azza Al-Kamel, médecin à l’hôpital Royal Care.

L’Alliance pour la liberté et le changement (ALC), qui fédère plusieurs associations d’opposants au régime, a annoncé interrompre « tout contact politique » avec le CMT, dirigé par le général Abdel Fattah Al-Burhane.

Elle a appelé à « la grève et la désobéissance civile totale et indéfinie à compter d'aujourd'hui », dans le but de « renverser le régime ».

L'ALC invite ses partisans à « des marches pacifiques et des cortèges dans les quartiers, les villes, les villages » du pays de 40 millions d’habitants, et réclame l’« intervention urgente » d’organisations humanitaires, comme la Croix-Rouge, le Croissant-Rouge et Médecins sans frontières.

Une foule monstre est rassemblée dans un espace public au centre de Khartoum.

Une foule monstre était rassemblée devant le complexe abritant le quartier général de l'armée, le ministère de la Défense et la résidence officielle du président lors de l'annonce de l'éviction du président, le 11 avril.

Photo : Getty Images / AFP/ASHRAF SHAZLY

L'armée dément avoir dispersé le sit-in

Malgré l’abondance de vidéos et la diffusion de scènes de chaos en direct par des chaînes de télévision soudanaise, des porte-parole du CMT démentent que les militaires aient expulsé les manifestants par la force.

« Nous n'avons pas dispersé le sit-in par la force », a déclaré le général Shamseddine Kabbashi, à la chaîne de télévision Sky News Arabia, basée aux Émirats arabes unis. « Les tentes sont là, et les jeunes peuvent y circuler librement. »

Un autre porte-parole, le lieutenant-général Chams El Din, affirme que les forces de sécurité s’en sont en fait prises à des « criminels » dans un secteur adjacent au campement. « Certains de ces éléments ont fui vers le site des manifestants et ont provoqué ce chaos », a-t-il déclaré. « Le campement de protestation n’a pas été dispersé. »

Image floue de militaires, armés de bâtons, qui semblent évacuer des civils.

Sur cette vidéo obtenue par AP, des civils semblent être escortés par des militaires

Photo : Associated Press / PC/AP Video

Les tensions entre l’armée et les manifestants étaient fortes depuis quelques jours. Des forces de sécurité avaient d'ailleurs déjà été déployées près du lieu du sit-in samedi, pour tenter d'empêcher l'accès à la zone.

La SPA avait réagi en accusant les militaires de « planifier de façon systématique et de s'employer à disperser le sit-in pacifique [...] avec une force et une violence excessives ».

Une grève générale a aussi été observée les 28 et 29 mai à travers le pays par le mouvement de contestation, mobilisant divers secteurs d'activité, pour tenter de faire plier le pouvoir militaire.

La communauté internationale s'inquiète

Le secrétaire général de l'ONU, Antonio Gutierres, condamne« l'usage excessif de la force » contre les manifestants, a indiqué son porte-parole, Stéphane Dujarric, et tout particulièrement « l'usage de la force à l'endroit du sit-in ».

Il est en outre « alarmé par les informations selon lesquelles les forces de sécurité ont ouvert le feu dans des installations médicales ». L'accès à ces installations ne doit pas être entravé, souligne M. Guterres.

Selon lui, toute l'affaire doit faire l'objet d'une « enquête indépendante » et les responsables doivent être tenus responsables de leurs gestes. Entre-temps, il demande aux autorités en place à respecter les droits humains de tous les Soudanais, dont leur droit à la liberté de réunion et d'expression.

Le secrétaire général de l'ONU presse en outre les parties de « poursuivre leur dialogue pacifique » et de garder le cap dans les négociations visant « le transfert du pouvoir à une autorité de transition dirigée par des civils, tel que le demande l'Union africaine ».

Le président de la commission de l'Union africaine, Moussa Faki Mahamat, avait précédemment demandé l'ouverture immédiate d'une enquête sur les violences et lancé un nouvel appel à la création de cette autorité civile pour assurer le pouvoir pendant une période transitoire.

J'exhorte les forces de sécurité à mettre fin immédiatement à ces attaques et à garantir à tous un accès sûr et sans entrave aux soins médicaux. Les informations selon lesquelles des balles réelles ont été utilisées par les forces de sécurité à proximité d'installations médicales, et même à l'intérieur de celles-ci, sont extrêmement alarmantes.

Michèle Bachelet, haute-commissaire de l'ONU aux droits de l'homme

L'ambassade américaine au Soudan a aussi appelé à l'arrêt de cette agression contre les manifestants, en accusant le CMT d’être incapable de « diriger de manière responsable le peuple du Soudan ».

L'ambassadeur du Royaume-Uni à Khartoum, Irfan Siddiq, qui affirme avoir lui-même entendu des tirs nourris à Khartoum, dit être « extrêmement préoccupé » par la tournure des événements. « Cela doit cesser immédiatement », a-t-il déclaré.

À Paris, le ministère des Affaires étrangères a fait savoir dans un communiqué que la France souhaitait que « les auteurs de ces violences en répondent devant la justice » et a invité les parties « à s'abstenir de toute action violente qui pourrait entacher la transition pacifique à laquelle aspire le peuple soudanais ».

« Rien ne justifie la violence, qui doit cesser immédiatement », a pour sa part commenté un porte-parole du ministère allemand des Affaires étrangères, Christopher Burger. L'éviction des manifestants « met grandement en danger le processus de transfert du pouvoir à un gouvernement dirigé par des civils », a-t-il ajouté.

À Bruxelles, l'Union européenne a également appelé le CMT à agir « de manière responsable » et à transférer rapidement le pouvoir aux civils.

Avec les informations de Agence France-Presse, Associated Press, et Reuters

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