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Développement résidentiel et agriculture jouent des coudes aux Îles-de-la-Madeleine

Plusieurs maisons de couleurs et la mer vues du haut d'une montagne aux Îles-de-la-Madeleine

Le chemin de la Pointe-Basse et le chemin des Échoueries vus du haut de la Butte ronde à Havre-aux-Maisons.

Photo : Radio-Canada / Philippe Grenier

Aux Îles-de-la-Madeleine, la moindre parcelle de terre est précieuse. Comme l'espace est déjà restreint et que l'érosion est menaçante, la notion de territoire n'échappe à personne, encore moins aux producteurs agricoles, qui disent voir des pâturages disparaître au profit du développement résidentiel.

Selon Serge Bourgeois, directeur de l’aménagement et de l’urbanisme à la Municipalité des Îles-de-la-Madeleine, seule une superficie de 160 km carrés est habitable aux Îles.

Au moment où les produits locaux ont la cote aux Îles, ça ne laisse pas beaucoup d’espace au développement agricole, déplore-t-il.

Des éleveurs de chèvres mènent leur troupeau dans un champ en haut d'une falaise des îles de la Madeleine.

Les chèvres de la fromagerie Les Biquettes à l'air ont la chance de profiter de l'air du large et des prés salés.

Photo : Radio-Canada

M. Bourgeois explique qu’il y a une énorme pression. Ce qu’on voit de plus en plus, dit-il, ce sont des visiteurs qui tombent en amour avec un de nos merveilleux panoramas, qui rêvent de s’y construire une maison et qui sont prêts à payer le gros prix. Ça peut devenir alléchant pour nos propriétaires.

On essaie de sensibiliser les gens, mais si un propriétaire peut vendre son terrain 100 000 $ plutôt que de le passer à Jérémie pour qu’il mette des vaches dessus, il faudrait qu’il soit terriblement sensibilisé...

Serge Bourgeois, directeur de l’aménagement et de l’urbanisme à la Municipalité des Îles-de-la-Madeleine
Il porte des lunettes et se tient devant un paysage brumeux des Îles.

Serge Bourgeois, directeur de l’aménagement et de l’urbanisme à la Municipalité des Îles-de-la-Madeleine

Photo : Radio-Canada / Philippe Grenier

Une question de patrimoine

Les terres des Îles-de-la-Madeleine ne sont pas protégées par la Commission de protection du territoire agricole (CPTAQ).

Serge Bourgeois explique que dans les années 1980, quand le ministre de l’Agriculture Jean Garon a passé son règlement de protection des terres agricoles, les Madelinots ont refusé le zonage.

Ils venaient de se débarrasser de l’agriculture, raconte-t-il. Les Madelinots sont un peuple de pêcheurs, tournés vers la mer. À l’époque où la pêche ne suffisait pas à assurer leur subsistance, ils pratiquaient l’agriculture par obligation. Quand les revenus de la pêche ont augmenté et que le transport de denrées alimentaires par bateau a commencé, tous les Madelinots qui cultivaient par obligation ont abandonné l’agriculture. Dans les années 1950, il y avait environ 1500 fermes, et ce nombre a diminué à une trentaine seulement.

Moi, je me souviens que mon père avait démoli la grange et tous les bâtiments, et qu'il l’avait fait avec une grande joie. Pour lui, la ferme, c’était synonyme de survie et de misère.

Serge Bourgeois, directeur de l’aménagement et de l’urbanisme à la Municipalité des Îles-de-la-Madeleine

Quand les gens du zonage sont venus ici, les citoyens ont clairement exprimé qu’ils ne voulaient pas de l’agriculture, ajoute Serge Bourgeois.

Des vaches paissent dans un champ. Au loin, des maisons jonchent le paysage.

Les terres des Îles-de-la-Madeleine ne sont pas protégées par la Commission de protection du territoire agricole (CPTAQ).

Photo : Radio-Canada / Philippe Grenier

Les terres à potentiel agricole se sont donc retrouvées sans aucune protection.

Selon Serge Bourgeois, des consultations publiques ont été menées en 2010, dans le cadre de la deuxième version du schéma d’aménagement, qui a établi des règles pour limiter la construction. Les propriétaires de terres propres à la culture ne voulaient pas que la Municipalité établisse des zones à vocation agricole. Il y a eu une levée de boucliers. Ils ont dit "mettez des lois plus sévères, mais enlevez-nous pas notre droit de propriété".

Le directeur rappelle que la réglementation actuelle n’interdit pas la construction, mais qu’elle impose des contraintes. Par exemple, tu peux te construire, mais tu n’auras pas l’aqueduc, pas de services de déneigement ou de cueillette des ordures. La maison ne devra pas dépasser certaines dimensions et elle devra s’harmoniser avec les autres maisons. Mais quelqu'un peut s'organiser pour respecter toutes les règles et construire une maison au beau milieu d'une terre agricole. C'est tout un dilemme. C'est politique.

Serge Bourgeois entend soumettre des propositions au conseil municipal dès l'automne 2019 concernant la protection des terres agricoles et des paysages.

Peu de marge de manœuvre pour les producteurs agricoles

Dans ce contexte, les producteurs agricoles ont peu de marge de manœuvre. Denis Arseneau, de l’entreprise Les Moutons du large, en sait quelque chose.

Nous sommes quelques agriculteurs à tenir cette activité-là à bout de bras, explique-t-il. Mais on ne possède pas ou peu de terres. On doit louer des morceaux de terrain à des gens de bonne volonté qui veulent bien nous aider.

Sur la route, ça c'est un autre problème, si j’échappe gros comme un 25 cents de fumier, j’ai une plainte à la Municipalité.

Denis Arseneau, administrateur de l'UPA
De jeunes moutons se tiennent dans la bergerie.

Les Moutons du large, aux Îles-de-la-Madeleine

Photo : Facebook / Les Moutons du Large

Pourtant, les Madelinots sont friands de l’agneau des Îles. Quand les gens viennent en acheter, ils nous disent à quel point ils sont contents de pouvoir manger de l’agneau d’ici, raconte-t-il.

Administrateur de l’Union des producteurs agricoles (UPA) et membre du conseil d’administration de l’abattoir, M. Arseneau admet que la situation est difficile. Pourtant, tout le monde veut manger local et bio, s’étonne-t-il.

« Situation critique »

Le directeur général de l’organisme Le Bon Goût frais des Îles, Simon Beaubien, confirme que plusieurs enjeux causent une pression sur les terres; mais selon lui, le développement résidentiel constitue la principale menace.

Il admet que le zonage est compliqué. Étant donné l’espace restreint, plusieurs utilisations du territoire se côtoient, et il est difficile de délimiter les zones précises, fait-il valoir.

M. Beaubien mentionne que Le Bon Goût frais des Îles travaille avec le ministère de l’Agriculture, la Communauté maritime des Îles et l’Union des producteurs agricoles (UPA) pour trouver des solutions qui permettraient, entre autres, de sécuriser l’accès aux terres et d’accompagner les producteurs dans des pratiques adaptées.

Photographié devant un champ bordé par la mer, il sourit à la caméra.

Simon Beaubien, directeur général de l’organisme Le Bon Goût frais des Îles

Photo : Radio-Canada / Philippe Grenier

Une cartographie de l’ensemble des terres et un recensement des usages ont été effectués.

Mais la tâche est ardue, explique Simon Beaubien. On voudrait essayer de freiner la perte des terres agricoles, mais on ne sait pas par quel bout prendre le problème.

En termes de collectivité, on manque de dents un peu pour venir vraiment encadrer et protéger les ressources agricoles sur le territoire.

Simon Beaubien, directeur général de l’organisme Le Bon Goût frais des Îles

La situation est critique, selon lui. On n’a pas d’arrière-pays pour cultiver comme en Gaspésie, ajoute-t-il. Si on quitte la côte d’un côté, on se retrouve rapidement vers l’autre côte.

On a de très belles structures pour protéger les bords de mer, et c’est très bien, commente M. Beaubien, mais quand vient le temps de protéger le territoire agricole, la pression qui vient du résidentiel vient fragiliser l’équilibre qu’on a.

On parle beaucoup de pêche aux Îles, mais on ne parle pas beaucoup d’agriculture.

Simon Beaubien, directeur général de l’organisme Le Bon Goût frais des Îles

Des citoyens se mobilisent

De son côté, Gilles Hubert, un résident de Havre-aux-Maisons, voudrait que la Municipalité se dote d'une réglementation plus stricte pour protéger les terres agricoles des constructions résidentielles.

Les agriculteurs locaux doivent importer de la paille ou du foin parce que les terres agricoles aux Îles ne suffisent pas à subvenir aux besoins, souligne-t-il.

Photographié devant un champ verdoyant des Îles, il montre les pétitions en question.

Gilles Hubert fait signer deux pétitions dans le but de préserver deux terres agricoles d’une construction résidentielle.

Photo : Radio-Canada / Philippe Grenier

Selon lui, la disparition des terres agricoles contribue à décourager de jeunes Madelinots qui auraient pu vouloir revenir vivre aux Îles.

Ces années-ci, ce qu'on peut observer, c'est qu'on est en transfert de génération auprès de plusieurs entreprises agricoles aux Îles, et il y a des jeunes qui sont à l'extérieur pour étudier, ajoute-t-il.

Si on réduit chaque année la superficie [des terres agricoles] pour mettre des constructions, c'est quoi le message qu'on envoie au jeune qui a été étudié en agriculture et qui veut reprendre l'entreprise de son père?

Gilles Hubert, résident de Havre-aux-Maisons
Des maisons, du foin, des falaises rouge des Îles-de-la-Madeleine.

Paysage de Bassin aux Îles-de-la-Madeleine.

Photo : Radio-Canada / Philippe Grenier

Simon Beaubien soulève aussi le fait que le territoire fait partie de l’image touristique des Îles, de leur identité. Ces paysages méritent donc d'être préservés, selon lui.

Il indique que l’autonomie alimentaire devrait aussi faire partie des priorités. Amener des ressources aux Îles coûte très cher, argumente-t-il. Tout ce qu’on produit accroît notre indépendance.

Simon Beaubien entend poursuivre son travail de sensibilisation auprès des Madelinots.

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