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La bombe nucléaire dans le cerveau de Claude Vallée

Claude Vallée dans sa classe assis sur son bureau.

Malgré les difficultés qui se pointent, jamais Claude Vallée ne se fâche. « Je n’ai pas vécu de colère par rapport à toute cette situation. Un moment donné, tu te dis que tu ne peux rien faire, que même si tu te fâches, ça ne changera rien. »

Photo : Radio-Canada / Geneviève Proulx

Geneviève Proulx

Ça ne s'est pas passé comme dans les films. Claude Vallée ne s'est pas effondré par terre devant ses élèves. Il n'a pas été foudroyé par un caillot de sang qui venait jeter le trouble dans son cerveau. Un AVC, c'est tout sauf arrangé avec le gars des vues.

La série Histoires vraies, ce sont des histoires d’adversité et de courage qui bouleversent. Le récit de gens qui souhaitent changer les choses, dont les luttes sont aussi porteuses de lumière.

S’il avait eu à écrire le scénario de cet épisode de sa vie, Claude Vallée aurait sans doute mis de côté les séquelles physiques qui sont venues avec son accident vasculaire cérébral. Mais il aurait encore plus rayé du synopsis ce nouveau sentiment qui s’est pointé dans le portrait et qui est assez difficile à faire décoller : la peur.

J’ai eu peur, tellement peur de plus être capable d’avoir une vie agréable, une vie comme je percevais que ça devrait être.

Claude Vallée

L’idée qu’il allait peut-être mourir ne lui a pas vraiment traversé l’esprit, mais d’autres frayeurs l’attendaient dans le détour. J’ai eu peur de rester une sorte d’être vivant qui n’était plus capable de fonctionner. Ça, c’était épeurant pour moi. Cette peur, elle est encore un peu là, mais elle est aussi une motivation à me mettre en action pour essayer d’améliorer mon sort. Je suis encore dans ce processus, avoue-t-il.

Malgré tout, Claude Vallée ne fait plus de cauchemar évoquant le contenu de son dossier médical. Je n’ai pas peur que ça revienne. Si un arbre est foudroyé par l’éclair, est-ce qu’il y a beaucoup de chance qu’il le soit à nouveau? Non. C’est comme ça que je me vois actuellement. Ce que j’ai vécu, c’est comme si l’éclair m’était tombé dessus. Est-ce que ça va retomber une deuxième fois? C’est possible. Mais les chances que ça arrive une première fois n’étaient pas grosses. Les chances que ça arrive une deuxième fois, pas sûr qu’elles soient bien, bien grosses.

Un matin pas comme les autres

Reste que les choses ont grandement changé depuis ce matin de novembre 2013 alors que Claude Vallée se pointe en classe. Il est peut-être un peu à côté de ses pompes, mais pas au point de penser qu’il se retrouverait hospitalisé avant la fin de la semaine.

J’avais mal à la tête. Je me suis aperçu, pendant que j’étais en train de parler en classe, que j’avais de petits vertiges. J’avais des petits problèmes d’élocution. Les élèves riaient un peu. Mais ça nous arrive tous un peu : on a un peu plus de nervosité, on est plus fatigué. Au bout du compte, j’ai enduré la chose. C’est quelques jours plus tard que je suis allé à l’hôpital, raconte l’homme de 50 ans.

Claude Vallée n’a que très peu de souvenirs de la suite des choses, mais il se rappelle très bien que les nouvelles du médecin ne sont pas bonnes. Quand je suis arrivé à l’hôpital, les effets étaient rendus majeurs. C’était la carotide du côté droit qui était endommagée. Elle était repliée sur elle-même. Le sang ne circulait plus dans cette partie du cerveau. Je n’ai pas été opéré, heureusement. Le problème s’est corrigé, le vaisseau sanguin a repris sa forme, mais ce qui était mort est resté mort.

Ce prof de l’École Mitchell-Montcalm est sur le point de souffler 44 chandelles sur son gâteau d’anniversaire quand sa vie prend un tournant qu’il n’avait pas du tout prévu.

Quarante-quatre ans, c’est jeune pour subir un accident vasculaire cérébral. J’ai eu un accident de santé comme la foudre peut tomber sur toi. Il n’y avait rien qui annonçait ça. J’étais en forme et tout. Personne dans ma famille n’en a fait. Un AVC, c’est nébuleux. Tu peux en avoir fait un petit et ça passe comme une grippe. Il y a différents niveaux d’intensité. Ce que j’ai eu, c’était assez violent.

Une bombe nucléaire

Ce qu’il a eu, c’est une « bombe nucléaire dans le cerveau », lui rappelle souvent son ami médecin. Et une bombe, quand ça saute, ça fait des dommages. Beaucoup de dommages.

C’est ainsi qu’il a perdu de la mobilité du côté gauche ce qui l’empêche de monter un meuble Ikea avec facilité. Un tournevis de la gauche, ça ne va pas bien! C’est aussi la fatigue qui se fait sentir plus rapidement et qui fait en sorte qu’il ne peut toujours pas enseigner à plein temps depuis que les lettres A, V et C collées ensemble font partie de son vocabulaire.

Je me voyais comme quelqu’un qui était très talentueux; je faisais des sports à un certain niveau. Je joue encore au golf, mais je ne suis pas rendu au niveau d’avant. Mon handicap est autour de 11. Je joue des fois en bas de 80. Je ne suis pas proche du niveau de Tiger Woods, mais il faut qu’il se surveille par exemple! rigole-t-il.

Claude Vallée s’amuse peut-être en racontant les dommages laissés par les caprices de sa carotide, mais, ironiquement, l’une des plus importantes séquelles qu’il a eues est directement liée aux émotions. Des émotions que son visage ne parvient plus à refléter fidèlement. S’il fait une blague, par exemple, ses yeux ne pétillent pas d’emblée, les fossettes n’apparaissent pas facilement sur ses joues, ses lèvres n’esquissent pas un sourire contagieux : tout reste neutre. Je dois donc penser à avoir une expression faciale qui va avec ce que je dis. En classe, c’est important. Ça m’a donné un peu de difficulté à entrer en relation avec les jeunes.

Mais même s'il doit parfois forcer son rire, Claude Vallée sourit à la vie comme pas un. Et peut-être plus qu'avant.

Le nouveau Claude

Enseigner, c’est la passion première de Claude Vallée. Une « passion au pluriel », insiste-t-il. C’est aussi ce qui le motive tout au long de cette année 2014 où il doit apprendre à connaître le nouveau Claude, celui qui a dû faire un saut dans une maison de transition pour mieux comprendre sa nouvelle réalité. Ce Claude qui doit voir un neurologue de temps à autre et qui multiplie les rendez-vous au Centre de réadaptation de l’Estrie.

Et c’est à ses élèves qu’il pense lorsque c’est plus difficile, lorsque la montagne est plus ardue à monter. Le premier cours où je rencontrais les élèves, ça faisait longtemps que je le préparais! Ça faisait six mois que je me pratiquais. J’avais même fait une pratique au centre de réadaptation devant des adultes. C’était moyen, raconte-t-il en riant.

Au début, je souffrais beaucoup d’anxiété de performance. J’avais ça avant, mais c’est plus facile à gérer quand tu as toutes tes capacités. Là, j’avais de la misère parce que ce que je voulais atteindre, je ne l'atteignais pas. C’était compliqué. Des fois, j’étais démuni.

Claude Vallée

Mais jamais il ne renonce à son objectif : un rétablissement complet. La peur de ne pas revenir comme avant, ça fait en sorte que tu deviens combatif pour récupérer ce que tu as perdu. Entre-temps, ça prend le temps que ça prend. J’ai appris à accepter mon sort. Tu ne guéris pas d’un AVC comme d’une grippe. Chaque bénéfice que je gagne va être petit. Chaque petit pas est une grande réussite.

Le nouveau Claude Vallée joue peut-être moins bien au golf et ses tartes aux bleuets sont probablement plus difficiles à rouler, n’empêche qu’il ne déteste pas cette personne toute neuve qu’il côtoie depuis six ans maintenant. J’ai grandi à travers ça. J’ai appris des forces [que j'avais] chez moi. J’ai une résilience très grande. Je reste combatif tout le temps. C’est la clé pour passer au travers et ne pas s’attendre à des résultats immenses.

Cette longue marche vers le recouvrement complet de sa santé comporte quand même une part de chance, Claude Vallée en est bien conscient. J’ai été chanceux d’avoir la capacité, d’être assez en santé pour me permettre de guérir. J’ai aussi été chanceux d’être bien entouré. Mais est-ce vraiment de la chance? J’ai investi là-dedans pendant des années avant. Mais reste que tout le monde a droit à sa part de soleil.

Si cet article peut motiver une personne à ne pas abandonner, il y a de l’espoir. Même quand on vous dit que vous ne serez plus comme avant. So what? Vous serez mieux!

Claude Vallée

Vous avez une Histoire vraie à raconter à Geneviève Proulx? Des histoires d’adversité et de courage qui bouleversent? Le récit de gens qui souhaitent changer les choses, dont les luttes sont aussi porteuses de lumière? Vous pouvez la contacter par courriel à cette adresse : genevieve.proulx@radio-canada.ca

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