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La Passerelle-I.D.É. aurait tenté de gonfler les résultats d’un programme financé à hauteur de 2,2 millions

Léonie Tchatat fustige la communauté francophone de l'Ontario pour l'avoir « laissée tomber ».

Léonie Tchatat est la fondatrice et présidente de La Passerelle-I.D.É.

Photo : Radio-Canada / MATEO GARCIA-TREMBLAY

Natasha MacDonald-Dupuis

Selon des témoignages recueillis par Radio-Canada, La Passerelle-I.D.É. aurait tenté de gonfler les résultats d'un programme qui s'est vu allouer au moins 2,2 millions de dollars en dons et subventions. Des ex-participants de Tremplin Emploi racontent qu'après avoir trouvé eux-mêmes leurs emplois, ils se seraient fait offrir environ 900 $ par La Passerelle-I.D.É. en échange d'une copie de leur offre d'emploi.

Par courriel, la présidente de La Passerelle-I.D.É. a qualifié ces allégations de fausses et a refusé nos demandes d’entrevues. Nous aurons plus d’informations à communiquer aux médias lorsque nos vérifications et nos audits financiers seront terminés, a écrit Léonie Tchatat, sans préciser si elle faisait référence à des audits internes ou externes.

Tremplin emploi est l’un des programmes de La Passerelle-I.D.É. visés par des audits en cours en raison d’allégations de mauvaise gestion. Les audits pour ce programme sont menés par le ministère de la Formation et des Collèges et Universités de l’Ontario, la Fondation Trillium de l’Ontario, et la Ville de Toronto.

Dans des publicités de Tremplin Emploi, La Passerelle-I.D.É. promet des emplois garantis pour des domaines spécifiques. Selon des documents stratégiques de La Passerelle-I.D.É. détaillant ses ententes de financement, l'agence se serait engagée auprès de bailleurs de fonds à former des centaines de participants.

Dans ces documents obtenus par Radio-Canada, il n’est toutefois pas question d’emplois garantis. L’agence se serait engagée, auprès de différents bailleurs de fonds, à fournir des placements à l’emploi pour un nombre prédéterminé de participants. Elle dit aussi sécuriser des ententes avec des employeurs pour qu’ils s’engagent à fournir du mentorat et des emplois aux participants. C’est pour montrer que ces engagements avaient été remplis que, selon deux ex-employées, La Passerelle-I.D.É. a soumis les copies de lettres d’emploi d’ex-participants à des bailleurs de fonds.

Radio-Canada a accepté de ne pas nommer les ex-participants de Tremplin Emploi et les ex-employés de La Passerelle-I.D.É. qui ont accepté de nous parler, car ils craignent des répercussions professionnelles.

La formation ne m’a pas permis d’obtenir un emploi dans mon domaine, explique un ex-participant du programme de finance, qui s’est finalement trouvé un emploi dans un centre d’appel. La Passerelle-I.D.É. lui aurait tout de même offert 900 $ en échange d’une copie de son offre d’emploi. J’avais vraiment besoin de cet argent et ils m’ont dit que c’était pour m’aider dans mon nouvel emploi, dit-il.

Une ex-employée de La Passerelle-I.D.É. a confié à Radio-Canada avoir été scandalisée d’apprendre l'existence de cette pratique. J’ai référé six de mes amies à ce programme, parce que Léonie avait de la difficulté à recruter des participants. J’ai deux amies qui m’ont appelé pour me dire qu’elles ont dû trouver un emploi elles-mêmes, mais Léonie a demandé une lettre d’emploi. Elle envoie ces lettres-là aux bailleurs pour montrer que le projet a du succès. Radio-Canada n’a pas été en mesure de vérifier ces allégations de façon indépendante.

Un autre ex-participant dit avoir lui aussi reçu environ 900 $, même s’il a abandonné le programme avant la fin parce qu’il avait trouvé un emploi dans un autre domaine. La Passerelle-I.D.É. m’a demandé une lettre de mon employeur, en main propre, dit-il.

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Une publicité du programme Tremplin Emploi qui promet des « emplois garantis »

Photo : Twitter/La Passerelle.I.D.É

Radio-Canada a aussi consulté des messages qui semblent indiquer qu’une troisième ex-participante aurait reçu la même offre. Cette ex-participante a confirmé à Radio-Canada avoir trouvé elle-même son emploi et avoir reçu 900 $ de La Passerelle-I.D.É. C’était le moyen qui était employé pour recueillir ces documents et les envoyer aux bailleurs, confirme une deuxième ex-employée, qui ajoute que c’était pour montrer aux bailleurs que le programme fonctionnait.

Selon la porte-parole de la Fondation Trillium, Marzena Gersho, une telle pratique ne serait pas du tout conforme à l’entente de financement.

La porte-parole de la Ville de Toronto, Anna Fiorino, n’a pas indiqué si une telle pratique contreviendrait aux règles de financement, mais a précisé que les organismes peuvent, mais ne sont pas obligés de fournir des copies des contrats de travail, car la Ville dispose de mécanismes en place pour valider et vérifier les résultats des participants au programme.

De son côté, une porte-parole du ministère de la Formation et des Collèges et Universités n’a pas voulu commenter ces allégations en raison des audits en cours.

La présidente de La Passerelle-I.D.É., Léonie Tchatat, a refusé de commenter les allégations contenues dans ce reportage, qu’elle a toutefois qualifiées de fausses.

Trois collèges mettent fin à leur entente

Radio-Canada a aussi appris que les trois partenaires collégiaux du programme Tremplin Emploi ont décidé de rompre leurs liens avec La Passerelle-I.D.É.

Le Collège Centennial et le Collège Humber citent notamment les audits pour mauvaise gestion visant l’organisme, alors que le Collège Seneca dit avoir rompu son contrat à l’automne, sans préciser pourquoi.

Le programme de formation en finance Tremplin Emploi a été offert pendant trois ans en partenariat avec le Collège Seneca. En 2018, Tremplin Emploi a été élargi pour inclure une formation en hôtellerie au Collège Humber et une formation en service à la clientèle dans les industries du transport et des télécommunications au Collège Centennial.

Le Collège Centennial et le Collège Humber soutiennent qu’ils n’étaient pas au courant que La Passerelle-I.D.É. a exigé des frais non remboursables de 150 $ à 585 $ à des participants. Ces frais ont été affichés sur des publicités pour Tremplin Emploi publiées sur les réseaux sociaux.

On nous a dit que le programme n’était pas financé, soutient un ex-participant. Une ex-employée de La Passerelle-I.D.É. confirme que ce prétexte a été utilisé par Léonie Tchatat pour justifier les frais d’inscription auprès des participants, même si La Passerelle-I.D.É. s’est vu octroyer 2,2 millions pour Tremplin Emploi en plus d’un versement de 392 $ par participant de l’agence Ontario au travail pour chaque mois du programme.

Du côté de Seneca, le porte-parole Amar Shah indique que le Collège avait été mis au courant que des frais minimes étaient exigés aux participants, mais qu’on lui avait indiqué que ceux-ci seraient remboursés.

Le vice-président aux affaires publiques de Centraide Toronto, Pedro Barata, indique que l’organisme s’attendait à ce que Tremplin Emploi soit accessible aux gens vivants dans la pauvreté. Il ajoute que Centraide examine en profondeur des problèmes de gestion [à La Passerelle-I.D.É.] qui ont fait surface.

La porte-parole de la Ville de Toronto, Anna Fiorino, ajoute que Tremplin Emploi doit viser les francophones n’ayant pas d’emploi ou étant sous-employés, incluant les nouveaux arrivants et d'autres groupes en mal d’équité.

Pourtant, dans des échanges de courriels obtenus par Radio-Canada, La Passerelle-I.D.É. a déconseillé à un participant potentiel de s’inscrire à Tremplin Emploi, et ce, précisément à cause de son faible revenu.

Suite à votre situation financière nous vous encourageons à ne pas vous inscrire au programme, lui a écrit en juin dernier Lydie Fagnia, la nièce de Léonie Tchatat, qui est aussi l’employée de La Passerelle-I.D.É. responsable de Tremplin Emploi. Dans ce même courriel, Lydie Fagnia lui indique qu’il fait une confusion totale par rapport aux objectifs de Tremplin Emploi.

Une jeune femme

Lydie Fagnia, en entrevue avec Radio-Canada en 2016

Photo : Radio-Canada

Ils m’ont dit que si je n’avais pas les fonds, ça ne servait à rien que je participe, déplore Vincent Bignon. J’ai eu l’impression que ce programme était plus pour des gens qui avaient un bon revenu. Les personnes qui n’avaient pas de revenu étaient laissées de côté, dit-il.

Une ex-employée qui a travaillé au programme Tremplin Emploi dit qu’elle n’a pas été mise au courant par Léonie Tchatat que le financement visait à inclure les personnes à faible revenu. Elle et deux autres anciennes employées confirment que des frais ont été ajoutés par La Passerelle-I.D.É. pour motiver les participants à suivre les formations.a

Échéanciers

Sur Twitter, en mars dernier, Léonie Tchatat soutenait que le programme en hôtellerie de Tremplin Emploi connaissait un énorme succès depuis sa création. Pourtant, malgré un financement de 631 600 $ de la Fondation Trillium versé en 2017 pour la formation de 100 étudiants dans ce secteur sur une période de 36 mois, seules sept personnes ont terminé ce programme jusqu’ici au Collège Humber, qui n’a accepté qu’une cohorte.

La Passerelle-I.D.É. avait promis 15 étudiants, on en a eu 7.

Andrew Leopold, porte-parole du Collège Humber

Le porte-parole du Collège Centennial indique que le nombre de participants inscrits au cours de service à la clientèle en transport et télécommunications était également bien en deçà des objectifs de départ.

Cinq participants ont complété notre programme. On nous avait indiqué qu’il y en aurait 12, souligne Mark Toljagic. Centennial n’était en fait pas au courant de l’existence de Tremplin Emploi. Le mot Tremplin Emploi n’apparaît nulle part dans le contrat que nous avons signé en décembre 2018, dit-il.

Des documents de La Passerelle-I.D.É. détaillant ses ententes de financement semblent d’ailleurs indiquer que l’agence pourrait être en retard sur ses échéanciers. Pour l’année fiscale 2018-2019, la Passerelle-I.D.É. s’était engagée à former 70 participants en hôtellerie et 90 participants au cours de service à la clientèle en transport et télécommunications, alors que les Collèges mentionnent 7 et 5 participants respectivement.

groupe de gens

Dans cette image publiée sur Twitter, Caroline Mulroney est prise en photo en compagnie de finissants du programme Tremplin Emploi, lors d'un événement le 13 février 2019, plusieurs semaines après que le Collège Seneca eut rompu son entente avec La Passerelle-I.D.É.

Photo : Twitter/La Passerelle.I.D.É

Une ex-employée de La Passerelle-I.D.É. se dit peu surprise parce que, selon elle, La Passerelle-I.D.É. a peiné à recruter des participants. C’est un programme qui était voué à l’échec. Une seule employée [Lydie Fagnia] est appelée à coordonner le programme, dit-elle. L’ex-employée soutient d’ailleurs que des participants qui voulaient suivre le cours de finance ont été placés dans les autres cours pour tenter d’augmenter le nombre de participants.

Une exigence des bailleurs de fonds, c’était que les participants aient un bon niveau d’anglais, mais plusieurs participants ne parlaient pas un mot d’anglais, déplore-t-elle. Les ententes de financement obtenues par Radio-Canada confirment qu’un niveau d’anglais précis était exigé.

En mars, l’ex-employée a signalé ses inquiétudes au sous-ministre adjoint du Développement économique de l’Ontario, Michael Reid, qui a organisé une rencontre entre l’ex-employée et des fonctionnaires de différents ministères. Ils m’ont écoutée et ont dit qu’ils feraient un suivi. La semaine d’après, le Toronto Star publiait son premier article.

Charité Léo

Selon des publicités pour Tremplin Emploi, la fondation Charité Léo, mise sur pied par Léonie Tchatat aurait financé ce programme en 2016 et 2017 à l’aide de dons de Fondations communautaires du Canada (FCF), et ce, même si la mission officielle de la Charité Léo est de combattre la pauvreté en Afrique et de fournir des programmes de leadership pour jeunes femmes. Dans la vidéo promotionnelle de Charité Léo, qui était toujours en ligne lors de la parution de cet article, Léonie Tchatat encourage d’ailleurs le public à verser 100 $ pour aider les femmes en Afrique.

Avec 100 $, vous changez la vie d’une jeune femme au Cameroun, explique Mme Tchatat, avant d’ajouter avoir déjà développé des projets de sponsoring. En avril, toutefois, lors d’une entrevue à l’émission Y a pas deux matins pareils, Léonie Tchatat a expliqué que la Charité Léo avait plutôt été créée pour financer les activités de la Passerelle-I.D.É.

Léonie Tchatat, présidente de La Passerelle

Léonie Tchatat, présidente de La Passerelle

Photo : Radio-Canada / MATEO GARCIA-TREMBLAY

FCF confirme d’ailleurs avoir versé un don de 157 000 $ pour financer Tremplin Emploi. Lorsque questionnée sur le fait que Tremplin Emploi n’est pas un programme qui correspond à la mission de Charité Léo, la porte-parole de FCF, Geneviève Vallerand, a préféré ne pas commenter.

Logiquement, ce fonds-là devait être destiné aux femmes, souligne toutefois une ex-employée de La Passerelle-I.D.É.

Nouveau partenaire pas au courant

En mars dernier, La Passerelle-I.D.É. a trouvé un nouveau partenaire éducatif pour le volet finance de Tremplin Emploi, soit la firme Learnedly, qui a pris en charge une nouvelle cohorte d’étudiants à la mi-avril.

Nous n’étions pas au courant des allégations visant La Passerelle-I.D.É. au début de nos discussions avec eux, explique le président de Learnedly, John Waldron. Quand nous en avons pris connaissance, nous avons décidé de poursuivre tout de même, car nous croyons fortement en la mission de soutenir l’apprentissage des nouveaux arrivants. Ce n’était pas équitable pour les étudiants d’abandonner en cours de route.

Lorsque contacté par Radio-Canada, M. Waldron a expliqué ne pas avoir été mis au courant que les autres partenaires éducatifs avaient rompu leurs liens avec La Passerelle-I.D.É., ni que des frais de 195 $ auraient été facturés aux étudiants de sa cohorte, bien que cette information était disponible sur des publicités publiées sur Facebook. En revanche, M. Waldron n’a pas voulu dire combien sa firme est payée pour offrir ces services, mais a précisé qu’il s’agissait d’une option très peu coûteuse.

Le logo du Collège La Cité à Toronto apparaît à quelques reprises dans des publicités récentes de Tremplin Emploi. Toutefois, selon la porte-parole de La Cité Pascale Montminy, des discussions étaient en cours pour des collaborations possibles en lien avec le programme de services de la restauration, mais La Cité, ajoute-t-elle, n’a effectivement pas d’entente avec la Passerelle.

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