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Montréal pourrait-elle atteindre l’objectif zéro déchet?

Une décharge

Que faire de nos déchets? Au-delà de la gestion des matières résiduelles, le zéro déchet part aussi de la base, estiment des experts.

Photo : iStock

Daniel Blanchette Pelletier

Ne plus enfouir de déchets. L'objectif est ambitieux, mais nécessaire alors que le site d'enfouissement où reposent les rebuts des Montréalais arrive à saturation. La métropole pourrait-elle s'inspirer de ce qui se fait ailleurs dans le monde pour trouver une solution?

À Eskilstuna, en Suède, aucun déchet n’est envoyé à l’enfouissement.

La moitié des rebuts domestiques est recyclée, la matière organique est transformée en biogaz pour les autobus municipaux et le reste est incinéré pour produire de l’électricité.

Les résidents d’Eskilstuna doivent cependant trier leurs déchets et placer les restes de table, les plastiques, le papier et le métal, notamment, dans sept sacs de couleurs différentes.

Des rouleaux de sacs jaune, bleu, vert, noir et mauve.

À Eskilstuna, en Suède, les résidents trient leurs déchets dans sept sacs de couleurs différentes avant d'en disposer.

Photo : iStock

Eskilstuna mène à sa façon une petite « révolution » environnementale.

Cette ville est 20 fois moins peuplée que Montréal. Mais pourrait-elle quand même servir d’inspiration à la métropole dans sa gestion des déchets?

À l’heure du changement

L’enjeu du zéro déchet est particulièrement d'actualité au moment où la Communauté métropolitaine de Montréal (CMM) est en pleine réflexion sur son prochain plan de gestion des matières résiduelles, qui orientera les politiques municipales de Montréal, de Longueuil et de Laval.

« On veut réduire de 50 % la quantité de matières résiduelles enfouie ou incinérée », rappelle la responsable de la résilience et de la transition écologique au comité exécutif de la Ville de Montréal, Laurence Lavigne Lalonde.

La réduction à la source est un élément incontournable, poursuit-elle. « Au-delà de ce qu’on fait avec la matière qu’on a gérée, il faut s’assurer qu’on en ait le moins à gérer », estime la conseillère municipale.

Le temps presse, puisque le lieu d’enfouissement technique de Lachenaie, à Terrebonne, où la métropole achemine ses déchets, sera bientôt rempli au maximum. La fermeture du site est prévue pour 2026.

« C’est demain matin », prévient Simon Octeau. Le directeur du Regroupement des éco-quartiers de Montréal a soumis une liste de 10 propositions à la CMM pour l’élaboration de son prochain plan, qu’il souhaite plus ambitieux que le précédent.

« Il faut des outils ou des règlements pour réduire à la source notre consommation de plastique, notamment, en bannissant certains types de contenants ou en restreignant leur usage », fait valoir Simon Octeau.

Cette première proposition cadre d’ailleurs avec la stratégie annoncée par la Ville de Montréal pour réduire, voire interdire, des articles à usage unique, dont le polystyrène, les pailles et les ustensiles de plastique. Ces objets génèrent une quantité importante de déchets et sont très peu recyclés.

Le Regroupement des éco-quartiers de Montréal propose également de favoriser l’écoconception, d’élargir la consigne aux bouteilles de vin et de restreindre davantage l’utilisation des sacs de plastique à usage unique.

S’inspirer de ce qui se fait ailleurs

Quelqu'un tient un bac de recyclage bleu rempli de bouteilles de plastique vides.

Au Québec, les matières recyclables prennent la route du centre de tri à même un seul et unique bac ou sac.

Photo : iStock

Outre les propositions faites par différents groupes environnementaux, la CMM ouvre aussi l’oeil sur les modèles de gestion des déchets au Canada et à l’étranger.

Le tri à la source d’Eskilstuna, par exemple, a l’avantage de minimiser la contamination des matières recyclables.

« Tant mieux si ça marche chez eux. Ici, je doute que ça fonctionne », lance d’entrée de jeu Karel Ménard, du Front commun québécois pour une gestion écologique des déchets.

« On n’a pas la même mentalité, la même façon de faire que les Européens ou les Asiatiques, poursuit-il. On a été éduqué dans la facilité, notamment pour la récupération. »

Les Montréalais sont maintenant habitués à placer pêle-mêle les matières recyclables dans le bac bleu, puis de laisser le reste du travail aux centres de tri.

« Avant, tout était trié à la maison, rappelle Stéphanie Viau, chargée de projet à la Chaire de recherche sur la revalorisation des matières résiduelles à Polytechnique Montréal. On avait trois compartiments dans notre bac. Et pour simplifier la vie au citoyen, on a accepté la collecte pêle-mêle. Il ne faut pas oublier ça non plus. »

En fait, seulement 70 % des matières sont récupérées, selon Recyc-Québec.

Le directeur général du Front commun québécois pour une gestion écologique des déchets n’est pas contre le tri à la source, mais croit qu’il faut opter pour des façons de faire plus adaptées à la société nord-américaine.

On a compliqué l’offre de matière recyclable et on va demander aux citoyens de reprendre le rôle du centre de tri? Je doute que les citoyens embarquent.

Karel Ménard, Front commun québécois pour une gestion écologique des déchets

« On ne peut pas mettre tout le fardeau sur les citoyens », acquiesce Laurence Lavigne Lalonde.

« Il faut s’assurer d’avoir l’adhésion des citoyens. Si c’est trop compliqué, les gens n'embarqueront pas, prévient-elle. Il faut trouver un équilibre entre quelque chose d’efficace, mais pas énergivore. »

Recyclage, compostage, mais encore?

L'usine Enerkem au coeur du centre de tri des déchets Clover Bar, d'Edmonton.

Contrairement à Edmonton, en Alberta, où se trouve l'usine Enerkem, Montréal n'a pas encore les installations nécessaires à la revalorisation énergétique des matières résiduelles.

Photo : ICI Radio-Canada

Un autre frein à l’application du modèle suédois à Montréal est le manque d’infrastructures.

« Les installations sont en train d’être déployées », fait valoir Robert Legros, le titulaire principal de la Chaire de recherche sur la revalorisation des matières résiduelles.

La Ville de Montréal prévoit notamment la construction de deux usines de compostage et de deux centres de biométhanisation sur l’île.

La valorisation énergétique doit faire partie de la gamme d’options à considérer dans la gestion des matières résiduelles, insiste Robert Legros.

Il cite en exemple l’entreprise Enerkem, à Edmonton, en Alberta, qui gazéifie les matières résiduelles issues du tri des ordures ménagères en biocombustibles, comme l’éthanol et le méthanol.

L’entreprise a retenu l’attention de la Chine, où jusqu’à 100 usines pourraient être construites, mais tarde encore à s’implanter au Québec.

Robert Legros lance toutefois une mise en garde : les modèles de valorisation énergétique ne se valent pas tous dans le contexte québécois.

« Certaines technologies ne feraient pas beaucoup de sens, parce que l’énergie est très peu coûteuse ici, prévient-il, et surtout elle [l’hydroélectricité] est produite avec aucune émission de gaz à effet de serre ou à peu près. »

Zéro déchet ou zéro enfouissement?

Des restes de table.

Envoyés à l'enfouissement, les déchets organiques prennent non seulement beaucoup de place, mais produisent aussi du méthane (un puissant gaz à effet de serre) en se décomposant.

Photo : iStock

Qu’elles soient recyclées, compostées ou incinérées, les matières résiduelles détournées des lieux d’enfouissement produisent un effet bénéfique pour l’environnement, poursuit Robert Legros.

« Les matières envoyées à l’enfouissement continuent à se dégrader et génèrent certains gaz qui sont nocifs pour l'environnement et qui contribuent à l’effet de serre », rappelle-t-il.

La chaire de recherche dont il est le titulaire a été fondée en 2015 justement pour étudier les mesures à déployer afin d'améliorer la gestion des matières résiduelles. Le but : arriver au résidu ultime, une matière inerte qui peut être enfouie sans conséquence.

Le résidu ultime est obtenu à la toute fin de la chaîne de traitement, une fois qu’une matière a été réutilisée, recyclée, compostée ou « transformée » en énergie.

« Il y a toujours un déchet avec lequel on ne peut rien faire, une matière qui ne peut pas être réduite à la source, réutilisée, recyclée ou compostée, explique Karel Ménard.

La seule chose qu’il reste à faire est donc d’enfouir cette matière inerte. « C’est ce qu’on appelle l’enfouissement sélectif et sécuritaire, soit 20 % de ce qu’on génère comme matières résiduelles », poursuit-il.

« On parle vraiment d’un résidu qui ne contribuerait pas à générer des émissions de gaz à effet de serre, ou d’autres types d’émissions, en étant enfoui. Il serait complètement inerte », appuie Robert Legros. Le résidu ultime lors d’une valorisation énergétique par incinération est la cendre, donne-t-il comme exemple.

Cette matière inerte pourrait servir de base à la construction de routes ou d’agrégats, voire à l’épandage agricole.

Prendre le zéro déchet du début, pas par la fin

Une épicerie zéro déchet.

En matière de zéro déchet, la réduction à la source et le changement des habitudes de vie sont aussi importants que la gestion des matières résiduelles.

Photo : La Presse canadienne / JONATHAN HAYWARD

Le « vrai » zéro déchet, c’est celui qui n’est pas généré, rappelle Laurent Spreutels, le directeur des opérations à la Chaire de recherche sur la revalorisation des matières résiduelles.

« On peut bien faire tout ce qu’on peut en matière de recyclage et de compostage, le mieux, c’est quand même d’essayer de ne pas avoir de déchets à la base », explique-t-il.

Il faut insister, selon lui, sur la réduction à la source et le changement des habitudes de consommation.

Un point de vue que partage Karel Ménard. « Les produits qu’on achète sont jetables, ont une courte durée de vie et ne sont pas réparables, déplore-t-il. On vit dans une société où la consommation est le moteur de l’économie. »

On se conforte, selon lui, avec une fausse impression de poser un geste pour l’environnement en se débarrassant de ses biens au recyclage. Or, on consomme toujours plus, ironise-t-il.

C’est bien de récupérer, mais ça fait en sorte qu’on n’a pas réduit notre consommation. Je préfère voir des bacs de récupération et des poubelles vides.

Karel Ménard, Front commun québécois pour une gestion écologique des déchets

Le citoyen joue un rôle de premier plan dans la question du zéro déchet. Mais il ne peut pas y arriver seul, rappellent les experts.

Il faudrait plutôt, insiste Karel Ménard, s’assurer qu’un produit soit « nécessaire, durable, recyclable, fabriqué avec du contenu recyclé et réutilisable, dans le meilleur des cas », pour être mis en marché.

« On aurait ainsi des résultats positifs et rapides, plutôt que de demander aux citoyens de gérer des matières résiduelles pour lesquelles ils n’ont aucun contrôle sur la composition et la quantité », poursuit-il.

La responsabilité devrait plutôt reposer sur les producteurs, « qu’ils soient responsables de leurs biens après leur consommation, et jusqu’à l’atteinte des objectifs de recyclage de leurs produits », souhaite le directeur général du Front commun québécois pour une gestion écologique des déchets.

Tout le travail en matière de zéro déchet devrait donc se prévoir en amont, plutôt qu’en fin de parcours, insiste Karel Ménard.

« Ça ne se fera pas du jour au lendemain, concède-t-il. Mais il faut éviter que ça se fasse parce qu’il n’y a plus d’autres choix. On a encore la possibilité de le faire. Il faut peut-être commencer à y penser et à prendre des actions, plutôt que d’y être obligés. »

« Est-ce que je pense qu’il est trop tard? On aurait toujours pu commencer plus tôt, estime Laurence Lavigne Lalonde. Pour changer certains comportements et habitudes, ça prend toujours plus de temps. Mais en ce moment, il y a un certain "momentum" dans les discours. Donc, je pense que c’est un très bon moment à saisir. »

La conseillère municipale croit que l’intervention de Québec et d’Ottawa est indispensable. Des réglementations provinciales et fédérales permettraient d'autant plus d’instaurer une transformation à l’échelle du pays.

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