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Tank Man à Tiananmen : « Une photo utile pour diminuer l’impact du massacre »

Un homme portant une chemise blanche est debout face à cinq chars d'assaut sur une avenue.

La célèbre photo de « Tank Man » arrêtant une colonne de chars, sur l'avenue Chang'an, à Pékin, le 4 juin 1989.

Photo : Magnum Photos / Stuart Franklin

Ximena Sampson

Trente ans après la publication de son image qui a fait le tour du monde, le photojournaliste Stuart Franklin se questionne sur l'utilisation politique qui en a été faite pour minimiser l'ampleur du massacre de la place Tiananmen.

Même si l’image de Tank Man est souvent celle qui vient à l’esprit quand on pense aux événements de juin 1989, pour son auteur, elle est loin d’être la plus représentative du printemps de Pékin.

« Quand je l’ai prise, j’ai pensé que c’était une photo ridicule. D’abord, j’étais très loin; ensuite, je crois qu’il y a des photos bien plus importantes que j’ai prises et que d’autres personnes ont prises. Mais elle est devenue une espèce d’image emblématique. »

Si l’image de Tank Man a acquis une telle importance, c’est parce qu’elle répondait à un besoin, croit M. Franklin, celui qu’avaient les Américains de minimiser l’ampleur de la répression chinoise pour pouvoir continuer leurs échanges commerciaux avec Pékin.

Un homme torse nu se tient debout sur une balustrade, sous la pluie, et lève les bras en signe de victoire.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Un manifestant sur la place Tiananmen, le 26 mai 1989.

Photo : Magnum / Stuart Franklin

« D’avoir une image qui ne montrait pas des gens en train de mourir écrasés par les chars, c'était pratique autant pour les États-Unis que pour la Chine. C’est une image très utile pour diminuer l’impact du massacre parce qu’elle a eu l’effet, d’une certaine façon, d’effacer plusieurs autres images qui étaient bien pires. »

« On l’a vu avec d’autres images censées être emblématiques, notamment lors de la guerre du Vietnam. Tout le monde se souvient de l’image d’un prisonnier vietcong exécuté publiquement dans une rue de Saïgon, en 1968, mais pas du fait que les Marines ont massacré un village entier à My Lai, cette même année. »

C’est un problème sérieux, ces photographies et images emblématiques qui sont utilisées comme des outils politiques.

Stuart Franklin

Une scène, quatre versions

Ce que la plupart des gens ne savent pas, c’est qu’il n’y a pas qu’une seule photo de Tank Man. Il y en a au moins quatre, prises par des photographes qui se trouvaient, comme Stuart Franklin, à l’hôtel Pékin, près de la place Tiananmen, le matin du 4 juin.

Après avoir passé la soirée sur la place à tenter de documenter l’expulsion des manifestants, Stuart Franklin a regagné l’hôtel. Quand il a voulu sortir, les services de sécurité l’en ont empêché.

M. Franklin regarde la caméra.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Le photojournaliste Stuart Franklin.

Photo : Magnum Photos / Stuart Franklin

« J’étais avec un autre photographe, qui ne pouvait pas retourner à son hôtel, se souvient-il. Il est resté dans ma chambre et nous avons regardé par la fenêtre ce qui se passait. Durant la nuit, on a pris des photos des chars d’assaut et, le matin, on a photographié l'affrontement entre le public et l’armée. »

« Puis les chars ont commencé à quitter la place. Alors on a pu voir cet homme qui les attendait, debout, avec deux sacs dans ses mains. Et lorsque les chars se sont approchés, il est resté face à eux. »

Stuart Franklin est ensuite monté au sixième étage pour avoir une meilleure vue. D’autres photographes étaient là, ainsi que des équipes de télévision qui filmaient les événements.

« C’était frustrant, parce que ce que je voulais faire, c’était aller voir les blessés dans les hôpitaux. Mais je n’ai pas pu le faire avant midi, après l’incident de l’homme au tank », se rappelle M. Franklin.

« Le lendemain, lundi 5 juin, j’ai eu un appel du bureau de Magnum à Paris, qui voulait savoir si j’avais pris les photos de l’homme au tank. J’ai dit : oui, pourquoi? Et ils m’ont répondu que c’était devenu une grosse nouvelle et que tout le monde voulait ces images. Alors, j’ai réussi à trouver une étudiante française qui quittait Pékin et qui a accepté d’emporter mes films. Je les ai cachés dans une boîte de thé et elle les a sortis. »

Le printemps de Pékin débute le 18 avril 1989, lorsque des milliers d'étudiants se rassemblent à la place Tiananmen, à Pékin, pour rendre hommage à Hu Yaobang, ancien secrétaire du Parti communiste chinois et réformiste convaincu, qui vient de mourir. Les manifestants réclament des réformes politiques et sociales de la part de l'État chinois.

Pendant un mois, des dizaines de milliers de personnes campent sur la place. Dans la nuit du 3 au 4 juin, l'armée intervient, écrasant les tentes installées sur la place et tirant à la mitraillette sur les manifestants. Le bilan, selon les sources hospitalières, est de 1500 morts et de 10 000 blessés. Le gouvernement de son côté avance le chiffre de 300 morts.

Les manifestations des étudiants et des travailleurs étaient, au début, très pacifiques, raconte Stuart Franklin. Il y avait presque une atmosphère festive, avec des gens qui jouaient de la musique et d’autres qui chantaient. « Mais ce n’était pas tout à fait Woodstock, comme aurait pu le penser un étranger qui serait arrivé là. Il y avait beaucoup de tension, beaucoup de colère. »

« Je crois que ce qui dérangeait le plus les manifestants, c’était la corruption, ainsi que l’argent et les faveurs que recevaient les enfants de personnalités politiques et militaires de haut rang; mais aussi l'absence de liberté de presse. »

La statue est placée devant le portrait de Mao Zedong.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

La statue de la déesse de la démocratie, sur la place Tiananmen, le 30 mai 1989.

Photo : Magnum Photos / Stuart Franklin

Si les autorités toléraient, jusqu’à un certain point, la présence de manifestants sur la place, les choses ont changé le 30 mai, avec l’arrivée de la statue de la déesse de la démocratie sur la place, que les manifestants ont installée face au portrait de Mao.

Il s’agissait d’une réplique de neuf mètres de hauteur, en papier mâché, de la statue de la Liberté. Les autorités chinoises ont exigé qu’elle soit démantelée, déclarant : « Nous sommes en Chine et non aux États-Unis », selon le Wall Street Journal. Les étudiants n’ont pas obéi.

« Quelques heures plus tard, les chars d’assaut sont entrés dans la ville pour chasser les manifestants », note M. Franklin. La loi martiale avait été décrétée quelques jours plus tôt.

« Je crois que ce qui a vraiment contrarié les autorités chinoises, c’est l’implication étrangère et notamment les agissements de [l’agence américaine] Voice of America qui, depuis Hong Kong, essayait de susciter un mouvement pour la démocratie. »

Selon lui, les Chinois envisageaient la mise en place de changements graduels pour calmer la grogne. Ils surveillaient attentivement les récents changements en Europe de l’Est, et notamment en Pologne, où se préparaient les premières élections semi-libres, qui ont mené, en juin, à la victoire de Solidarnosc. Avec des revendications démocratiques sur leur propre sol, les dirigeants sentaient que leur structure politique était maintenant mise au défi à partir de l’extérieur.

« Ce qui a contrarié les Chinois, c’est que la couverture médiatique était axée sur un objectif américain, la démocratie, qui n’avait rien à voir avec les raisons pour lesquelles les manifestations avaient commencé, qui étaient de rendre hommage à Hu Yaobang et protester contre la corruption », conclut M. Franklin.

Trente ans plus tard, il n'y a toujours pas de bilan officiel de la répression du printemps de Pékin. Tout ce qui a trait aux événements fait encore l'objet de censure en Chine.

Quant à l’homme de la photo, qui n’a jamais été identifié, nul ne sait ce qu’il est devenu après avoir été arrêté par les soldats.

Le photographe britannique Stuart Franklin s’est joint à l’agence Magnum en 1989, après quelques années avec Sygma. Ses photographies de la place Tiananmen lui ont valu un prix du World Press Photo. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages, dont The Media and the Cold War in the 1980s (Palgrave, 2018), qui revient, entre autres, sur le massacre de la place Tiananmen.

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