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5G : à vouloir aller trop vite avec Huawei, des entreprises se mettent à « risque »

Un homme tend la main vers une présentation vidéo d'une tour de télécommunication devant plusieurs journalistes.

Huawei a présenté en janvier 2019 ses équipements pour le réseau 5G à Pékin, en Chine.

Photo : Getty Images / Fred Dufour

Joëlle Girard

L'Australie, la Nouvelle-Zélande, la Grande-Bretagne et maintenant les États-Unis... La liste des pays qui limitent l'utilisation des équipements de Huawei pour la mise en place du très attendu réseau 5G s'allonge. Le Canada jongle avec l'idée d'emboîter le pas à ses alliés, qui invoquent des raisons de sécurité nationale. Les entreprises canadiennes devraient-elles retarder le déploiement de ce nouveau réseau de télécommunications ultrarapide?

Rogers, Telus et Bell – les trois grands joueurs canadiens des télécommunications – travaillent déjà au déploiement du réseau 5G. Ce dernier offrira un débit au moins 20 fois plus rapide que celui du 4G, qui dessert actuellement la plus grande partie de l’Occident.

Cette rapidité présage une petite révolution, celle de l’Internet des objets. Contrairement au 4G, qui est présentement saturé, ce nouveau réseau sera capable de supporter le déluge de données généré par nos montres, réfrigérateurs, voitures autonomes et autres gadgets destinés à rendre nos villes et nos maisons intelligentes.

Une telle révolution exige toutefois des changements d’infrastructures importants; de nouvelles antennes, de nouveaux routeurs, processeurs, téléphones, etc. Et, présentement, Huawei est loin devant dans la course aux équipements 5G. Or, le géant chinois est l’objet d’une méfiance grandissante en Occident.

Une infrastructure critique

Pour José Fernandez, professeur et chercheur en cybersécurité à l'École polytechnique et chercheur associé à la Chaire Raoul-Dandurand, la menace posée par Huawei est double : celle de la dépendance totale de l'Occident à l'Asie au niveau manufacturier qui le rend vulnérable au chantage et celle du cyberespionnage.

« Pour des raisons historiques, presque toute l'électronique qu'on consomme en ce moment vient de l'Asie de l'Est. Il y a un problème. Il y a une possibilité d'être tenu en otage par les manufacturiers de ces équipements », explique le professeur. D’autant plus que, dans ce cas-ci, le manufacturier en question est étroitement associé à « un gouvernement non démocratique qui a des objectifs d'expansion ».

Dans ce contexte, on veut réduire au maximum la possibilité que les équipements électroniques soient utilisés pour faire du cyberespionnage. Or, « le gouvernement chinois ne se cache pas de ses intentions d'utiliser tous les moyens nécessaires pour atteindre ses objectifs [...]. C'est ça le danger ».

Mon auto ne va pas décider de rentrer dans un arbre parce que j'ai mis du pétrole saoudien plutôt que du bon pétrole de l'Alberta. [...] En électronique, ce n'est pas du tout la même chose. On a démontré par le passé que c'est possible d'empoisonner l'équipement.

José Fernandez, professeur et chercheur en cybersécurité à l'École polytechnique

Des portes dérobées pourraient permettre d'intercepter et de transmettre à qui voudrait les intercepter toutes les informations qui circulent par le réseau 5G, explique le chercheur, « donc le potentiel d'espionnage et de surveillance est énorme ».

« Il faut voir le 5G comme étant une infrastructure critique », prévient le chercheur en cybersécurité.

Des scrupules qui ont des conséquences

Huawei n’est pas la seule compagnie à pouvoir bâtir le réseau 5G. Le suédois Ericsson, le finlandais Nokia et l’américain Cisco, par exemple, sont également dans la course. Mais la compagnie chinoise est toutefois loin devant. Depuis 2012, Huawei est d’ailleurs le plus grand fournisseur d’équipement de télécommunications au monde, ce qui lui permet d’offrir des prix plus avantageux.

« La plupart des opérateurs de télécommunications canadiens, mais particulièrement Telus, dépendent de la technologie 5G de Huawei », soutient Reza Hagel, directeur général de FOCUS, un cabinet-conseil en approvisionnement en télécommunications.

Une dépendance qui entraîne des risques, selon le consultant, qui parle de la possibilité de « dommages financiers importants liés à un changement d’équipement » et de « retards dans le déploiement de services à valeur ajoutée liés au 5G » dans l'éventualité d'une interdiction de Huawei. Certains délais pourraient s'étendre à 24 mois, selon lui.

Dans ses résultats financiers pour la fin de l’année 2018, publiés en février dernier, Telus a d’ailleurs admis qu’une directive du gouvernement canadien à l’encontre des équipements de Huawei aurait le potentiel de retarder son plan de déploiement de la technologie 5G.

Du côté de Bell Canada et de Rogers, les entreprises ont plutôt affirmé qu’une telle directive n’aurait pas d’impact sur le déploiement du réseau. Chez Bell comme chez Rogers, les équipements de Huawei sont considérés, mais seulement pour des éléments non essentiels, en périphérie du réseau.

La plupart des opérateurs de téléphonie mobile ont une stratégie d’approvisionnement multifournisseur et un environnement réseau qui leur permettent de réduire certains des risques.

Reza Hagel, directeur général de FOCUS, un cabinet-conseil en approvisionnement en télécommunications

Il estime cependant qu’une interdiction par le gouvernement fédéral pourrait « provoquer un retard potentiel pour tous les écosystèmes d’affaires canadiens qui cherchent à exploiter la technologie 5G pour créer de la valeur et innover avec de nouvelles applications et de nouveaux produits ou services ».

Au Canada, on attend normalement les premiers téléphones intelligents pouvant supporter la technologie d’ici la fin de l’année, puis le réseau 5G devrait prendre son envol au plus tard en 2021. Quelques petits réseaux isolés sont actuellement disponibles dans différentes grandes villes au pays, mais il s’agit de phases de tests qui n’ont rien à voir avec le réseau à grande échelle qui verra le jour.

C’est possible qu’une interdiction de Huawei au Canada entraîne des délais dans le déploiement du réseau 5G, reconnaît également le professeur José Fernandez. « Mais ce n'est pas nécessairement une mauvaise chose », croit-il.

« Est-ce que quelqu'un peut me prouver qu'on a besoin du 5G pour assurer une croissance de notre économie? Il y a des avantages à aller le chercher, mais je n’ai pas vu d'études solides dire que si on n'a pas le 5G, on va rester en arrière », estime M. Fernandez.

En tant que chercheur en cybersécurité, je vous dirais que le 5G pour moi, c'est plus une préoccupation qu'une bénédiction.

José Fernandez, professeur et chercheur en cybersécurité à l'École polytechnique

Le Canada sous pression

Le ministre fédéral de la Sécurité publique Ralph Goodale a annoncé qu’il rendrait une décision concernant Huawei avant les élections fédérales, prévues à l’automne. Le gouvernement est sous pression pour emboîter le pas à ses alliés qui font aussi partie du Groupe des cinq, une alliance de services de renseignement qui le lie à l’Australie, la Nouvelle-Zélande, les États-Unis et la Grande-Bretagne.

Chacun de ces pays a adopté des restrictions partielles ou entières à l’endroit de Huawei. « Ce serait très délicat d'un point de vue géopolitique pour le Canada, qui échange beaucoup de renseignements électroniques, de technologies et de savoir-faire avec ces alliés-là, de faire cavalier seul », soutient José Fernandez.

Le chercheur croit d’ailleurs que le gouvernement fédéral risque de se plier à la volonté de ses alliés, malgré le lobbying qui s’opère en faveur de Huawei en raison du prix compétitif de ses équipements. Le Canada n’a pas tellement le choix, dit-il. Que cela occasionne des délais ou non, M. Fernandez estime de toute façon que la mise sur pied d’un réseau aussi névralgique ne devrait pas s’effectuer dans la précipitation au nom d'impératifs économiques à court terme.

« Est-ce qu'on se permettrait de dire : construisons le pont Champlain maintenant, mais en bois parce qu'on est pressés, et on verra peut-être plus tard si on le fait en béton ou en acier. Non. Je ne pense pas qu'on se permettrait de faire ça en génie civil, illustre-t-il. Alors pourquoi est-ce qu'on le ferait dans le génie des télécommunications? »

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