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Saint-Jean n’a pas de plan d’urgence en cas d’accident industriel majeur

Un incendie est vu au loin, derrière des bâtiments et une colonne de fumée noire s'élève dans le ciel.

Une explosion majeure s'est produite le 8 octobre 2018 à la raffinerie Irving de Saint-Jean, au Nouveau-Brunswick.

Photo : Reuters / Michael Hawkins

Margaud Castadère
Prenez note que cet article publié en 2019 pourrait contenir des informations qui ne sont plus à jour.

La ville de Saint-Jean, au Nouveau-Brunswick, abrite la raffinerie Irving, la plus grande au pays, mais la Municipalité « n'a pas de plan d'urgence en cas d'incident grave ». C'est ce que révèlent des documents obtenus par Radio-Canada en vertu de la Loi sur le droit à l'information et la protection de la vie privée.

Des mesures d’évacuation floues, un système de communication d’urgence défaillant, des intervenants qui demandent depuis des années la mise en place d’un plan coordonné d’intervention… Voilà ce qu’on peut apprendre des échanges de courriels entre employés de la Ville de Saint-Jean, dont Radio-Canada a obtenu copie, au sujet de l’explosion qui a eu lieu à la raffinerie Irving en octobre dernier.

« Nous avons été chanceux »

Le 8 octobre 2018, une déflagration retentit à la raffinerie Irving de Saint-Jean. Un épais panache de fumée noire déchire le ciel. Des flammes s’échappent des installations pendant de longues heures. Les résidents sont cloîtrés chez eux. L’incident ne fait que cinq blessés légers.

Une gerbe de flammes s'échappe de la raffinerie.

L'explosion a été ressentie à des kilomètres à la ronde.

Photo : Doug McLean

L’issue aurait pu être bien pire, écrit le maire de Ville de Saint-Jean, Don Darling, au ministre de la Justice et de la Sécurité de l’époque, Denis Landry, le 17 octobre.

Plusieurs intervenants expriment également leur soulagement à la suite de l’incident. Une chance que personne n’a été sérieusement blessé, note un employé du Programme des urgences environnementales du ministère fédéral de l’Environnement, Gérard Chisholm.

Le chef pompier et directeur des mesures d’urgence de la Ville de Saint-Jean, Kevin Clifford, fait connaître son mécontentement au maire Don Darling le surlendemain de l’explosion.

Certes, les choses se sont bien déroulées lundi, mais il y a eu des lacunes dans nos réponses et je les connais. On ne s’est pas fait prendre par ces lacunes, mais cela ne veut pas dire qu’elles n’existent pas.

Une citation de : Kevin Clifford, chef pompier et directeur des mesures d'urgence de la Ville de Saint-Jean
Le chef pompier de la Ville de Saint-Jean, Kevin Clifford.

Le chef pompier de la Ville de Saint-Jean, Kevin Clifford, était présent lors de l'explosion à la raffinerie, le 8 octobre 2018.

Photo : Radio-Canada

Notre grande lacune est de ne pas avoir une compréhension adéquate des risques qu’il y a à Saint-Jean, et donc de ne pas avoir une procédure continue et méthodique, ajoute-t-il.

Un programme de coordination incomplet

Le chef pompier fait alors référence au Community Awareness and Emergency Response (CAER), un programme de prévention des risques et d’action coordonnée entre les acteurs municipaux et industriels. Ce programme est un partenariat entre les villes et les industries qu’elles abritent.

Présenté pour la première fois à Saint-Jean en 2015, le programme CAER n’est toujours pas complètement adopté. En cause, le manque de volonté des acteurs industriels.

Cela a été accepté en théorie [...], mais ce n’est pas totalement concrétisé, non, avoue aujourd’hui Kevin Clifford. On a des plans de base en place, mais on voudrait les amener au niveau supérieur.

Le chef pompier rappelle qu’Irving n’est pas le seul partenaire industriel de la Ville. Personne n’a dit qu’ils n’en voulaient pas. [...] C’est de l’argent, c’est du temps. Parfois, la planification d’urgence n’est pas la chose la plus glamour à faire, admet-il.

La raffinerie Irving sous un fugace coucher de soleil.

La raffinerie Irving est la plus importante au pays. Elle peut raffiner jusqu'à 300 000 barils de pétrole par jour et compte 1400 employés.

Photo : Radio-Canada / Margaud Castadère-Aycoberry

Une ville à haut risque industriel

Dans les échanges de courriels dont Radio-Canada a obtenu copie, le chef pompier rappelle pourtant à plusieurs reprises ses efforts répétés pour mettre en place un tel système de coordination à Saint-Jean.

La ville de Saint-Jean a un profil de risque industriel sans pareil au Canada Atlantique.

Une citation de : Kevin Clifford, chef pompier et directeur des mesures d'urgence de la Ville de Saint-Jean

La proximité des secteurs résidentiels et commerciaux avec d’importantes infrastructures industrielles dans un centre urbain [comme celui de Saint-Jean] démontre la nécessité d’un plan d’urgence et d’évaluation du risque méthodique et intégré, écrit Kevin Clifford.

Dans une présentation faite au conseil municipal, en 2017, pour faire adopter le programme CAER, le chef pompier rappelle d’ailleurs que Saint-Jean abrite entre autres la plus grosse raffinerie et le seul terminal de gaz naturel liquéfié au pays, deux pipelines internationaux de gaz naturel ainsi que diverses industries, dont des usines de pâte à papier.

Pour Daniel Dancause, expert en mesures d’urgence à Prudent Groupe Conseil, le fait que la Ville de Saint-Jean n’ait pas de plan spécifique d’intervention et de partenariat avec son industrie est étonnant et problématique.

Lorsque le principal risque est une raffinerie, je pense que le plan d’urgence doit être complètement intégré d’une part avec la Ville, d’autre part avec Irving.

Une citation de : Daniel Dancause, conseiller principal spécialisé en mesures d’urgence, Prudent Groupe Conseil
Daniel Dancause, conseiller spécialisé en mesures d'urgence et gestion de crise en entrevue

Daniel Dancause, conseiller spécialisé en mesures d'urgence et gestion de crise

Photo : Radio-Canada

Il mentionne à titre d’exemple la Ville de Lévis, au Québec, qui a cette approche avec la raffinerie Valéro. Ils ont un plan particulier d’intervention. Ils ont de la co-coordination. [...] C’est encore surprenant aujourd’hui qu’on n’observe pas ça à Saint-Jean.

Des problèmes de communication

Les échanges entre les autorités et les premiers répondants à la suite de l’explosion montrent également des lacunes dans la communication de crise, notamment envers les citoyens.

Le jour de l’explosion, aucune évacuation n’a été ordonnée. Les autorités ont plutôt conseillé aux résidents de rester à l’abri. Inquiets et confus, beaucoup appelaient notamment la police ou les mesures d’urgence pour de plus amples informations.

Le directeur des services sociaux d’urgence de Saint-Jean, David Dobbelsteyn, indique dans un courriel en date du 10 octobre que le public a besoin d’une meilleure description de ce que “rester à l’abri” signifie.

Une capture d'écran de Google Maps. La raffinerie Irving se situe tout près d'un secteur résidentiel.

La raffinerie Irving se situe tout près d'un secteur résidentiel ainsi que d'une école.

Photo : Capture d'écran / Google Maps

Krista Wilson, de la police de Saint-Jean, évoque quant à elle le fait que le centre des communications était saturé d’appels de résidents le jour de l'explosion, mais aussi de médias. On ne pouvait littéralement pas décrocher une ligne pour faire un appel, écrit-elle.

Les citoyens voulaient savoir s’ils devaient évacuer. [...] On nous donnait très peu d’information à relayer aux personnes qui appelaient.

Une citation de : Krista Wilson, police de Saint-Jean

Dans un courriel en date du 10 octobre, le maire Don Darling reconnaît d’ailleurs ces lacunes et indique comme objectif de développer un protocole de communication de crise centré sur les citoyens et qui aide à communiquer efficacement et à répondre aux attentes des parties prenantes.

Mieux préparés aujourd’hui?

Questionné quelques mois après l’événement, le chef pompier de Saint-Jean assure que du travail a été fait depuis l’explosion.

Oui, nous serions mieux préparés aujourd’hui.

Une citation de : Kevin Clifford, chef pompier et directeur des mesures d'urgence de la Ville de Saint-Jean

Depuis octobre dernier, Kevin Clifford assure que la communication avec Irving a été bonne. J’aimerais que cela se fasse plus rapidement, admet-il.

Kevin Clifford avance que la Ville a tout de même un système de commande robuste en cas d’incident. Il ajoute que ce n’est pas inhabituel pour les municipalités de ne pas avoir de plan de stratégie pour les risques spécifiques à leurs municipalités.

Il demande toutefois maintenant que cette stratégie particulière soit mise en place. Nous avons tout le matériel, il nous manque la marche à suivre.

Démarche

En vertu de la Loi sur le droit à l’information et la protection de la vie privée, Radio-Canada a demandé « toute correspondance (interne et externe) de la Ville de Saint-Jean au sujet de l’explosion de la raffinerie Ivring » ainsi que « le plan d’urgence de la Ville en cas d’incident grave à la raffinerie ».

Dans les documents reçus, qui représentent plus de 220 pages de courriels, certaines informations ont été caviardées dont le rapport du Centre provincial des opérations d’urgences lors de l’incident, les rapports de l’Hôpital régional Dr Everett Chalmers, ou encore des informations concernant Irving.

Le ministère de la Sécurité publique du Nouveau-Brunswick, de son côté, mentionne que chaque municipalité est responsable de déterminer les moyens à prendre, et d'ajuster leurs plans selon les circonstances et les leçons tirées des expériences vécues.

Irving n’a pas répondu aux multiples demandes d’entrevues de Radio-Canada, et ce, depuis le jour de l’explosion.

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