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analyse

L’idée européenne sort renforcée des élections

Un drapeau européen devant une inscription lumineuse « Europe resists », soit « l'Europe résiste »

L'idée de l'Europe politique a tenu le coup lors des élections continentales de la fin de semaine dernière.

Photo : Reuters / Bart Biesemans

François Brousseau

On peut tenter de résumer de différentes manières, et par différents titres, les élections qui se sont achevées dimanche dans 28 pays pour élire les 751 députés du Parlement européen, y compris dans un Royaume-Uni pourtant « sur le départ ».

Un premier titre possible, celui du site du journal Le Monde dimanche soir : « L’extrême droite arrive en tête en France, en Italie et en Pologne ». C’est rigoureusement vrai, et c’est important.

Mais tout de suite, il faut nuancer. En France, le parti de Marine Le Pen (ex-Front national, rebaptisé Rassemblement national) arrive premier, mais de justesse et avec 23 %, un score inférieur à celui des européennes précédentes, celles de 2014, où il frisait les 25 %. Et il est suivi de très près par le parti du président Emmanuel Macron, La République en marche qui, à 22 %, subit une défaite symbolique, mais toute relative.

Ce sont là des chiffres modestes pour deux partis arrivés en tête (moins du quart des suffrages exprimés), à cause du paysage politique très éclaté que présentait la France à l’occasion de ces élections atypiques : pas moins de 34 listes y briguaient les suffrages des électeurs!

Ailleurs, les formations au pouvoir que sont la Ligue (Italie), le parti Droit et Justice (PiS, Pologne) et le Fidesz (Hongrie), catégorisées « droite nationaliste » ou « droite populiste », remportent des victoires assez nettes, avec des scores bien supérieurs à celui de Marine Le Pen, dans des pays où le nombre de partis majeurs est plus petit.

Sauf qu’en Pologne, le PiS (plus de 44 %, un gros score) se fait chauffer par une nouvelle « Coalition européenne », qui, elle, frise les 40 %. Ce résultat montre que dans un pays où le parti au pouvoir est en lutte contre Bruxelles sur le thème des « atteintes à l’État de droit », une partie importante de la population se range… du côté de Bruxelles!

Ce sont des électeurs qui pensent que le régime de Jaroslaw Kaczynski menace la démocratie en Pologne et qui s’affirment ouvertement en faveur de l’Europe.

Et puis il y a le cas loufoque du Royaume-Uni, avec l’élection de 73 députés dont l’objectif sera de rester le moins longtemps possible à Bruxelles. Comme prévu, le « Parti du Brexit » est arrivé largement en tête avec 32 %.

Si l’on calcule les votes combinés des partis pro et anti-Europe – avec les cas incertains ou « mixtes » que représentent les électeurs travaillistes et conservateurs (deux partis très affaiblis, les conservateurs étant en pleine déroute, à 9 %!) – on voit qu’au total, les Britanniques restent toujours divisés en deux parties grosso modo égales sur la question du Brexit : un pays coupé en deux.

Enfin, on peut souligner que dans d’autres pays, comme l’Espagne, le Danemark, les Pays-Bas et l’Allemagne, l’extrême droite nationaliste recule, parfois nettement, par rapport à son score des dernières élections nationales. L’AfD en Allemagne est à 10 %, tandis que le parti de Geert Wilders est balayé aux Pays-Bas.

Il n’y a donc pas qu’une seule tendance. Diversité européenne…

Des candidats électoraux applaudissent en regardant la transmission de résultats.

En Suède ou ailleurs, les candidats verts ont effectué de nombreuses percées, chamboulant bien souvent l'équilibre des forces politiques.

Photo : Reuters / TT News Agency

La percée des écologistes

Un autre titre possible pour résumer ces élections est tiré cette fois de La Repubblica (quotidien italien) : « Les verts surprennent l’Europe : second parti en Allemagne, troisième en France ».

Voilà l’autre facette de l’affaiblissement marqué des partis traditionnels de gauche et de droite lors de ces élections : il y a certes une fuite vers le populisme nationaliste, anti-Bruxelles. Mais il y a aussi les verts et des libéraux pro-Europe d’un type nouveau, qui réalisent à plusieurs endroits des percées similaires, bien que légèrement inférieures à celles de l’extrême droite nationaliste.

En Allemagne, par exemple, la liste « Alliance 90-les verts » fait 21 % et arrive en deuxième place, derrière les chrétiens-démocrates. En France, pays où l’écologie politique n’a jamais pu vraiment décoller, la liste « Europe écologie-les verts » dépasse 13 %, devant les socialistes, la droite classique et la France insoumise de Jean-Luc Mélenchon.

En Grande-Bretagne aussi, les verts, ouvertement pro-européens, atteignent un score – historique, pour eux – de presque 12 %. En Irlande, ils sont à 23 %!

Un taux de participation en nette hausse

Et puis, un troisième titre possible pour résumer la situation, du quotidien El Mundo de Madrid : « Remarquable hausse de la participation », ce qui est peut-être l’un des éléments les plus importants, et passés relativement inaperçus, de ces élections de 2019.

Tous les cinq ans aux européennes, depuis maintenant 40 ans, les taux de participation avaient lentement, mais systématiquement baissé, depuis les 62 % de 1979, jusqu’aux 43 % de 2014 (en moyenne continentale).

Eh bien, cette année, on serait autour de 51 % ou 52% – ce qui, toutes proportions gardées, et tout étant relatif, représente un bond énorme. Plus de personnes sont allées voter cette année, aux élections européennes, qu’il y en a qui se sont abstenues. Du jamais-vu en 25 ans!

L’embryon de vrais débats supranationaux

Même si les élections européennes restent considérées par beaucoup comme des élections « nationales » avec des thèmes nationaux – et traitées comme telles par la plupart des médias, qui les considèrent surtout comme des sondages grandeur nature ou des « courses de chevaux » entre têtes connues du pays –, la campagne de cette année a tout de même vu émerger l’embryon de vrais débats « supranationaux ».

L’écologie est l’un de ces sujets d’implication militante « européenne », avec l’idée qu’il n’y pas de solutions strictement nationales aux problèmes de l’environnement. L’urgence climatique a été cette année un moteur de cette mobilisation nouvelle.

Mais aussi, et paradoxalement, l’irruption des nationalistes de tendances diverses, globalement hostiles à Bruxelles (même s’ils ne parlent plus de « sortir de l’Europe » comme telle), a donné lieu à un débat « européen », supranational.

Les nationalistes eux-mêmes ont ébauché des coalitions transnationales et tenu des rassemblements « internationaux » (à Milan, le 18 mai). Ils ont imposé pour la première fois au premier plan – et à l’échelle continentale – le thème de la remise en cause de l’Europe telle qu’elle existe, au profit d’une « Europe des nations ».

La participation à la hausse, venue des pro comme des anti-européens, est le reflet d’une prise de conscience d’un débat existentiel, et d’un sentiment d’urgence quant à l’avenir et à la viabilité même du projet européen.

L’électorat résiste aux populistes

Malgré des poussées importantes dans plusieurs pays, dont l’Italie et la Pologne, les populistes reculent ailleurs, particulièrement en Europe du Nord. Globalement, ils se retrouvent aujourd’hui en deçà de ce que leur promettaient les sondages. Déception, donc.

À l’échelle européenne, les premières projections de médias comme Le Monde évaluaient dimanche soir le vote combiné des deux catégories « droite nationaliste » et « extrême droite » à 22 % ou 23 %.

C’est à la fois peu et beaucoup.

Beaucoup, parce qu’un bloc important prend forme, même si sa cohésion reste à voir. Et peu, parce que les Salvini (Italie), Orban (Hongrie) et Le Pen (France) se voyaient déjà, tous ensemble, à 25 %, 30 %, voire davantage, devenant une véritable force de blocage à l’échelle du Parlement européen.

On n’en est pas là. Non seulement les partis traditionnels résistent dans certains pays, mais dans d’autres, on voit émerger des forces nouvelles, ouvertement et explicitement « euro-enthousiastes », ce qui est inédit et étonnant, compte tenu de « l’air du temps » qui ne paraît pas si favorable à l’idée européenne.

Cette élection ne signifie pas pour autant que l’Union européenne comme système de gouvernement, ou l’Europe comme idée et comme projet, sont tirées d’affaire.

Les forces de la désintégration continuent d’agir. La colère, le sentiment d’injustice et le malaise identitaire – souvent justifiés – d’une fraction importante des Européens sont toujours là.

Mais la hausse marquée de la participation en cette fin mai 2019 et la bonne tenue des formations favorables à l’Union viennent montrer que des contre-tendances existent. L’Europe n’a pas dit son dernier mot.

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