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Que faut-il retenir de la victoire de Narendra Modi en Inde?

Une foule acclame M. Modi qui lève les bras en signe de victoire.
Narendra Modi s'adresse aux travailleurs du parti après sa victoire aux élections législatives, au siège du BJP à New Delhi, le 23 mai 2019. Photo: Getty Images / Atul Loke
Ximena Sampson

Les nationalistes hindous du premier ministre Narendra Modi ont remporté une large victoire aux élections parlementaires, obtenant ainsi le meilleur score de leur histoire. Nous avons discuté du triomphe du populiste Modi avec Christophe Jaffrelot, directeur de recherche au CNRS, à Paris, et auteur de L'Inde de Modi : national-populisme et démocratie ethnique (Fayard, 2019).

Ces élections étaient présentées comme un référendum sur le premier ministre. Il l’a donc remporté haut la main?

Tout à fait. Ce n’est pas le Bharatiya Janata Party [BJP, Parti du peuple indien] qui a remporté les élections, c’est Narendra Modi qui l’a fait. D’ailleurs, ça se voit lorsqu’on compare les élections nationales et les élections régionales, qui avaient lieu dans certains États indiens en même temps que les élections législatives. Le BJP a perdu dans les États et gagné au niveau national. Donc, c’est bien lui que les Indiens voulaient.

  • Le BJP a remporté 303 sièges à la chambre basse du Parlement, la Lok Sabha, contre 52 pour son principal adversaire, le parti du Congrès.
  • 900 millions d'électeurs indiens étaient appelés aux urnes.
  • (Source : AFP)

Certains commentateurs accusent Narendra Modi d’avoir joué sur les insécurités des Indiens et d’avoir attisé leur peur. Est-ce grâce à ça qu’il a gagné?

Son bilan économique et social est très mitigé, pour ne pas dire médiocre. C’est en jouant sur des émotions comme la peur et la colère que l’on mobilise, et M. Modi a profité de circonstances exceptionnelles à la suite des attentats islamistes au Cachemire en février. Il a procédé à des frappes aériennes totalement inédites, puisque l’aviation indienne a frappé les terroristes au Pakistan. Il a pu instrumentaliser la peur de l’autre, la peur du Pakistan, voire la peur de l’islamisme, des musulmans et, à la fois, la fierté de réagir d’une manière aussi forte.

Il a été aidé dans tout ça par les médias, qui ont fait caisse de résonance de manière spectaculaire, sans jamais poser les questions qui dérangent par rapport aux frappes indiennes elles-mêmes et par rapport à la riposte pakistanaise.

Des hommes portant des turbans tiennent des pancartes sur lesquelles est écrit, en anglais : « À bas le Pakistan ».Des Indiens de New Delhi brandissent le drapeau national et se réjouissent des frappes aériennes menées par les autorités indiennes au Pakistan. Photo : Reuters / Adnan Abidi

La mise au pas des médias, leur caractère complaisant, ça se passe à peu près partout où les populistes prennent le pouvoir et le gardent. C’est une des ressources qu’ils ont dans leur jeu. On n’est donc pas étonnés qu’il n’y ait eu ni conférence de presse ni débat. L’Inde est l’un des rares pays où l’on a des élections sans débat entre les principaux concurrents.

C’est ce caractère illibéral qu’acquiert peu à peu la démocratie indienne et que confirme d’ailleurs l’érosion de l’autonomie de la commission électorale, qui est censée permettre à chacun de tenter sa chance dans le jeu politique à armes égales; mais là, les armes n’étaient pas du tout égales. Le temps de présence dans les médias de Narendra Modi a été d’à peu près 80 %. Il a complètement saturé l’espace public, et personne n’a rien trouvé à redire.

Par ailleurs, les sommes dépensées par le BJP sont des dizaines de fois plus importantes que [celle que] les concurrents de M. Modi ont pu dépenser.

Selon le Centre for Media Studies, les partis ont dépensé près de 8,6 milliards de dollars américains lors des élections, soit un montant plus élevé que celui qui aurait été dépensé lors des élections américaines de 2016, qui est estimé à 6,5 milliards de dollars.

(Source : Reuters)

Rahul Gandhi, chef du parti du Congrès, a-t-il une part de responsabilité en n’ayant pas su incarner une opposition convaincante?

Rahul Gandhi a été beaucoup plus pugnace, plus déterminé qu‘il y a cinq ans [lors des élections de 2014]. Le parti du Congrès a pris la peine de préparer un programme extraordinairement détaillé, où l’on a enfin parlé de sujets aussi importants que la crise écologique, parce que l’Inde est dans une situation environnementale catastrophique.

Le président du parti du Congrès indien, Rahul Gandhi, lors d'une conférence de presse après sa défaite, le 23 mai 2019, à New Delhi.Rahul Gandhi, héritier de la dynastie politique des Nehru-Gandhi, a perdu sa circonscription d'Amethi (Uttar Pradesh), bastion du parti du Congrès, mais siégera tout de même au Parlement, ayant été élu en parallèle dans une circonscription du Kerala. Photo : Getty Images / SAJJAD HUSSAIN

Il a aussi parlé de la crise agricole : la paysannerie est en voie de paupérisation et c’est tout à fait hors sujet pour le BJP. Il a parlé des lois liberticides et de la situation au Cachemire, notamment, dont personne, et surtout pas les Occidentaux, n’a le courage de parler. Mais on ne remporte plus les élections en parlant de politiques publiques ou en parlant de programme, en Inde.

L’erreur tient clairement au fait qu’on ne fait plus de la politique comme avant. C’est une erreur que beaucoup d’autres personnes font de par le monde : les opposants à Nétanyahou, les opposants à Erdogan, les opposants à Bolsonaro ou à Salvini comprennent peu à peu que la politique n’est plus ce qu’elle était. Il ne faut pas avoir des idées en politique aujourd’hui, il faut surtout avoir des émotions qu’on sait instrumentaliser. Il va falloir que l’opposition indienne fasse comme les autres et devienne plus populiste.

Mais il y a autre chose que l’opposition indienne doit apprendre : c’est l’unité. La véritable erreur de l’opposition – et ce n’est pas seulement l’erreur de Rahul Gandhi, mais celle de tous les partis – a été de penser qu’ils pouvaient ne pas procéder à un accord électoral avant les élections. Quand on est dans un mode de scrutin à un tour, s’il y a des triangulaires, et, a fortiori, des quadrangulaires, les risques de ne pas remporter le siège sont énormes. Le BJP a remporté les élections avec moins de 50 % des voix parce que l’opposition était divisée.

L’élection de M. Modi semble s’inscrire dans une tendance mondiale vers des leaders charismatiques : Trump aux États-Unis, Bolsonaro au Brésil, Duterte aux Philippines, Erdogan en Turquie. Pourquoi les « hommes forts » ont-ils la cote actuellement?

Il faut remplacer le mot « charismatique ». Ces hommes sont fréquemment des produits du marketing politique. Leur charisme est fabriqué et, d’ailleurs, il est souvent fabriqué par les mêmes firmes de relations publiques.

Des gens habillés de vêtements safran (couleur du BJP) agitent des drapeaux de leur parti.Des partisans du Bharatiya Janata Party (BJP) célèbrent la victoire de leur parti aux élections législatives, à Bangalore, le 23 mai 2019. Photo : Getty Images / MANJUNATH KIRAN

Hommes forts, oui. C’est devenu la norme. On peut l’expliquer de différentes manières. La première manière, c’est que la mondialisation a fragilisé les identités. Il y a une peur de l’autre, de la migration, des migrants, de l’Islam; et quand les migrants sont musulmans, c’est la double peine. C’est un phénomène qu’on retrouve partout, et c’est pour ça que je parle de national-populisme, parce que ce n’est pas le populisme de gauche de Peron, du Mouvement 5 étoiles ou de Podemos : c’est un populisme qui définit le peuple comme la communauté majoritaire, un populisme de droite, un national-populisme qui est la réaction à la globalisation sous toutes ses formes.

L’autre chose qu’on doit prendre en considération, c’est la transformation de la relation du politique à la société par des moyens de communication tout à fait nouveaux. Ces élections sont des élections de médias sociaux, qui sont devenus les instruments que les hommes politiques utilisent pour communiquer directement, et donc on court-circuite toutes les institutions. Aujourd’hui, les Indiens ne votent plus pour un député : ils votent pour Modi. On a une personnalisation du pouvoir.

Troisièmement, on a un rejet des élites qui est assez systématique et qui va de pair avec le développement des ego et de l’individualisme. Et, a fortiori, lorsque les inégalités se creusent. Parce que le populisme est une réponse au creusement des inégalités, qui est un fait général. Partout les inégalités se sont creusées – la globalisation y a contribué –, et ce sont des inégalités qui sont à la fois sociales et géographiques. Des zones entières, des zones rurales notamment, se sentent abandonnées et se tournent vers des populistes qui disent les défendre contre l’establishment.

Donc, on a tout un cocktail, auquel il faut ajouter le chômage de masse. C’est ce qui fait penser que le populisme a encore de beaux jours devant lui, parce que ce n’est pas une crise conjoncturelle. On a affaire à une vraie mutation sociale et politique.

Les minorités, en particulier les musulmans, risquent-elles de voir leur situation se détériorer?

Tout à fait. C’est une véritable catastrophe pour eux [les musulmans], car ils n’ont plus de représentant, ils n’ont plus de protecteur. On va vers une forme de démocratie ethnique qui, certes, continue à organiser des élections, continue à avoir certains médias qui osent parler, a encore un appareil judiciaire, mais où la majorité a plus de droits que la minorité.

Que faut-il surveiller dans les années à venir?

Avec une telle majorité, ce n’est pas impossible que le BJP cherche à réformer la Constitution. Il y a des articles qu’il nous promet depuis longtemps de réformer, par exemple l’article qui donne une autonomie spéciale au Jammu-et-Cachemire; on va voir s’il va jusque-là. Une autre chose à surveiller serait la mise en place d’un code civil uniforme, ce qui, sur le papier, est une très bonne chose, mais serait vécu par les minorités comme une façon de dénier leurs traditions, leurs coutumes.

Puis il y a, évidemment, au-delà des lois, la pratique, notamment l’érosion de l’indépendance d’institutions aussi importantes que la commission électorale ou la Cour suprême. Déjà, en cinq ans, la Reserve Bank of India, la banque centrale indienne, a vu deux de ses gouverneurs remplacés. Jusqu’où cette indépendance va-t-elle s’éroder? C’est une des questions que la pratique nous permettra de mesurer.

Note : cette entrevue a été éditée et certaines réponses ont été reformulées pour plus de clarté.

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