•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
analyse

L’Europe en 2019, une question existentielle

Des drapeaux de l'Union européenne flottent à Bruxelles.
Les élections européennes de cette année ont lieu à un moment où l'Europe n'a jamais été aussi contestée dans ses fondements. Photo: Getty Images / Carl Court
François Brousseau

Les neuvièmes élections directes pour former le Parlement européen ont lieu du 23 au 26 mai dans 28 pays, à un moment où l'Europe politique n'a jamais été aussi contestée dans ses fondements.

Au premier de ces quatre jours, les Néerlandais ont administré une surprise et une leçon d’humilité aux sondeurs, avec une victoire annoncée des libéraux et des sociaux-démocrates, partis « traditionnels », tandis que les « europhobes » déclarés de deux formations nationalistes, dont celle de Geert Wilders, mordaient la poussière contre toute attente.

Ce premier résultat ne dicte pas pour autant une tendance européenne.

Une femme et un homme sortent d'un bureau de vote électoral.La première ministre britannique Theresa May et son conjoint quittent un bureau de Sonning après avoir voté lors des élections européennes le 23 mai 2019. Photo : Reuters / Toby Melville

Élections surréalistes au Royaume-Uni

Au Royaume-Uni, des élections se sont également déroulées le 23 mai, dans un pays qui a décidé, il y a bientôt trois ans, de quitter l’Union européenne, mais qui n’a pas encore trouvé la porte de sortie. Il se retrouve aujourd’hui en quelque sorte « forcé » de participer à cette consultation!

Alors que le Parti conservateur, très majoritairement pro-Brexit, a mené à terme sa « nuit des longs couteaux » contre la pauvre Theresa May – elle a annoncé sa démission vendredi matin –, et que le Parti travailliste de Jeremy Corbyn n’a pas de position sur la question européenne, on assiste à un effondrement des deux partis traditionnels.

Le Parti du Brexit du provocateur Nigel Farage cartonne. Il a fait élire un important bataillon de députés. Des élus qui n’auront pour seul programme que de « quitter la baraque » au plus vite.

Les élections se poursuivent jusqu’à dimanche dans 26 autres pays. Malgré le sursaut des libéraux et des socialistes des Pays-Bas, dans plusieurs pays, l’affrontement habituel – depuis des décennies – de la gauche sociale-démocrate et de la droite libérale est en train de faire place à d’autres clivages.

On parle bien sûr des populistes nationalistes de droite – autour des Le Pen en France, Salvini en Italie, Orban en Hongrie, du Parti Alternative für Deutschland en Allemagne – qui semblent bien placés pour faire des percées importantes, et « brasser la cage » à l’échelle européenne.

Mais il y a aussi, cette année, l’irruption au premier plan des thèmes environnementaux, souvent animés par des jeunes.

Des gens déploient un drapeau géant de la Grèce.Des opposants à l’austérité budgétaire ont déployé un drapeau géant de la Grèce lors d’une manifestation devant le parlement en juillet 2015. Photo : Reuters / Ronen Zvulun

« To be or not to be »

Surtout, et pour la première fois de façon aussi claire, c’est la question existentielle de l’Europe, de l’Union européenne – « to be or not to be » – qui est posée en 2019. L’Europe, comme entité politique, est-elle menacée? Doit-elle, peut-elle, continuer à exister sous sa forme actuelle?

Le déclin, un peu partout, des forces traditionnelles qui ont dominé depuis 30, 40 ou 50 ans, s’est accentué depuis la grande crise économique de 2008-2012. Celle-ci a durement frappé l’Europe, et pas seulement les Grecs et les Portugais.

La gauche modérée et la droite modérée, qui alternaient au pouvoir, sont peu à peu devenues d’accord sur l’essentiel en matière économique – libéralisation des marchés, harmonisation des normes, érosion des protections sociales – sur fond de montée des inégalités.

Elles ont fini par se fondre ensemble, « bonnet blanc et blanc bonnet », aux yeux de beaucoup de monde. Elles ont fourni une cible justifiée aux populistes de droite, que ce soit le Rassemblement national en France, la Ligue en Italie ou Fidesz en Hongrie, mais aussi de gauche avec Syriza en Grèce et la France insoumise.

Jusqu’au début du 21e siècle, ces deux familles politiques traditionnelles récoltaient ensemble les deux tiers, voire les trois quarts des suffrages. Avec des taux de participation relativement élevés.

Aujourd’hui, ce n’est plus vrai. Les vieux partis – centre gauche comme centre droit – baissent continuellement, les taux de participation également. Le vieux « consensus » a été bouleversé par la grande crise qui, en Grèce, au Portugal, en Italie et ailleurs, a créé une nouvelle précarité, le chômage de masse chez les jeunes, et une grande colère contre les élites politiques.

Les vieilles familles politiques sont bousculées par l’irruption de nouvelles formations. Des partis antisystèmes comme le mouvement Cinq Étoiles en Italie, des écolos certes présents depuis longtemps, mais qui ont récemment repris de la vigueur, pour cause d’urgence environnementale.

Mais il y a surtout les populistes nationalistes de droite qui expriment une révolte diffuse contre les élites, l’immigration, les « corrompus au pouvoir » et la « vieille manière » de faire de la politique.

Un homme s'adresse aux médias lors d'une conférence de presse.Le ministre autrichien des Transports, Norbert Hofer, est leader du Parti de la liberté, une formation d’extrême droite. Il a participé à une conférence de presse le 20 mai 2019 au cours de laquelle il a annoncé que son parti était prêt à quitter le gouvernement autrichien à la suite d’un scandale de corruption. Photo : AFP / Hans Punz

Un scandale qui éclabousse l’extrême droite

Pour ce qui est de la corruption, le scandale qu’on a vu en Autriche, le week-end du 18 mai, a mis en scène des politiciens d’extrême droite qui, malgré leur prétention au « renouveau » et à l’honnêteté, ressemble à ce qui se faisait de pire dans l’Ancien Monde.

Une extrême droite qui, dans ce cas-là, s’est montrée prête à prendre de l’argent sale venu de Russie. Même si, en l’occurrence, la vidéo du scandale était un piège, avec une fausse promesse et une caméra cachée, à la suite de quoi le vice-chancelier autrichien d’extrême droite a immédiatement remis sa démission, dans la honte.

Donc, une extrême droite hypocrite, qui prétend qu’« eux sont pourris et nous on est purs! », mais qui fait pareil. Elle prend l’argent là où il est, elle s’abonne à la Russie, qui souvent la défend. Cela a été vrai pour l’Italien Matteo Salvini et la Française Marine Le Pen, reçue en grande pompe au Kremlin en 2017, sans oublier le premier ministre hongrois ou le président tchèque.

Des politiciens saluent une foule.Geert Wilders, du Parti pour la liberté des Pays-Bas, Matteo Salvini, ministre de l’Intérieur de l’Italie, et Marine Le Pen, du Ralliement national de la France, ont participé à un rassemblement nationaliste et de partis d’extrême droite le 18 mai 2019 à Milan. Photo : Reuters / Alessandro Garofalo

Des critiques méritées

Une extrême droite qui, par ailleurs, adresse des critiques méritées au système politique existant, et sait reprendre des inquiétudes authentiques des populations à propos des inégalités, du dédain des élites libérales et de l’immigration.

Ce discours anti-Europe, on l’entend bien, avec tous ces partis qui montent, et dont on a vu plusieurs leaders – Salvini, Le Pen, Wilders – se réunir le 18 mai à Milan.

À l’inverse, y a-t-il aujourd’hui des politiciens ou des groupes qui défendent l’Europe de façon claire et nette? Il y en a, même si l’un des problèmes de la « défense et illustration » de l’Europe, c’est qu’on ne peut plus faire campagne avec le slogan « L’Europe, c’est formidable! » ou « Bloquons les fascistes! ». Particulièrement, devant des gens qui viennent de perdre leur emploi, devant des Grecs qui, à la suite de certaines actions spécifiquement européennes, ont vu leur niveau de vie chuter de 25 %, voire de 50 %.

Pourtant l’Europe, et on l’oublie, a fait des choses extraordinaires dans les décennies 60, 70, 80 et 90. Toutefois, aujourd’hui, et surtout depuis 10 ou 15 ans, c’est le négatif qui semble l’emporter.

Un problème de leadership

On connaît les noms des leaders populistes europhobes, Le Pen, Salvini, pour ne nommer qu’eux. Ils ont percé dans les médias, ce sont des vedettes politiques. Mais assez peu les noms de personnalités pro-Europe. Il y a sans doute là un problème de leadership. Défendre l’Europe n’est pas forcément à la mode.

En y regardant attentivement, on voit des manifestations pour l’Union européenne. Par exemple, en Pologne, où des jeunes défilent dans la rue pour manifester contre le régime de la droite catholique dure qui gouverne là-bas, et qui dénonce la « décadence occidentale ».

Eux, au contraire, scandent : « Nous avons besoin de l’Europe pour sortir ces réactionnaires qui nous gouvernent! » En Pologne, d’ailleurs, les sondages ne donnent pas moins de 70 % de gens qui déclarent aimer l’Europe et vouloir en faire partie, même si un parti de la droite nationaliste est au pouvoir à Varsovie.

Et puis le 23 mars, à Londres, un demi-million de personnes ont défilé dans les rues de la capitale britannique, bannières européennes au vent.

Des centaines de personnes portent des pancartes demandant la tenue d'un autre référendum.Des centaines de milliers de personnes opposées au Brexit ont manifesté le 23 mars 2019 dans le centre de Londres pour réclamer la tenue d'un deuxième référendum sur le sujet. Photo : Reuters / Henry Nicholls

L’interminable cafouillage du Brexit a fait en sorte que les plus europhobes des leaders de la droite nationaliste, en France, en Italie et aux Pays-Bas, ne parlent plus de sortir de l’Europe, comme il y a deux ou trois ans encore, mais bien de la changer de l’intérieur pour en faire une « Europe des nations ». D’autres diront plutôt pour la miner de l’intérieur et la vider progressivement de son contenu.

Quelques présidents ou premiers ministres en exercice ont fait campagne pour l’Europe. Emmanuel Macron est intervenu plus d’une fois. Il a fait de cette élection une espèce de référendum entre lui et Marine Le Pen, avec la question qui arrivera en tête du scrutin européen en France : la République en Marche (le parti de Macron), ou le Rassemblement national (le parti de Le Pen)? Aux Pays-Bas, le premier ministre Mark Rutte a fait de même.

Le problème, c’est que ce sont des dirigeants en place, au pouvoir, et des libéraux en économie, ce qui en fait des cibles faciles pour les populistes. D’où l’idée qu’il faut également qu’émerge de la jeunesse, dans de petits partis politiques, un leadership pro-européen qui ne soit pas associé à l’establishment.

Trois questions à surveiller

C’est tout cela qui se joue aujourd’hui. Résultats de l’élection : le 26 mai au soir.

Avec trois questions : les taux de participation continueront-ils de baisser (43 % la dernière fois, en moyenne européenne)?

Les populistes plus ou moins coalisés franchiront-ils un seuil, disons de 25 ou 30 %, qui leur donnerait un véritable pouvoir de blocage au Parlement de Strasbourg?

Et puis assistera-t-on à l’émergence d’un leadership alternatif pro-Europe, jeune et hors de l’establishment, capable de faire pièce à l’extrême droite conquérante?

Politique internationale

International