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L'argent liquide, une espèce en voie de disparition?

Les deux entrepreneurs qui ont accepté de discuter avec Le Matin du Nord n'ont pas voulu se prononcer sur le meilleur parti pour les gens d'affaires.

Photo : Robert Short

Thibault Jourdan

Depuis plusieurs années déjà, les Canadiens utilisent de moins en moins d'argent liquide pour payer leurs achats. Cette tendance n'est pas sans conséquence : elle pourrait remettre en cause l'existence de la Monnaie royale canadienne et menacer la vie privée.

À l’Alliance française du Manitoba, les transactions sont quotidiennes, mais il est rare d’entendre des espèces sonnantes et trébuchantes déposées sur le bureau de l’accueil. « La part du cash est en train de diminuer », confirme le directeur de l’association, Alan Nobili.

En 2018, seuls 2 % du total des transactions effectuées à l’Alliance française étaient en argent liquide, contre encore environ 4 % en 2016.

À l’inverse, 88 % des règlements ont été effectués au moyen d'une carte en 2018. Cette proportion était de 82 % en 2016.

Cela est notamment dû à une forte augmentation des paiements en ligne. « En trois ans, on est passé d’environ 20 % à 45 % d’achats effectués en ligne », explique Alan Nobili.

La tendance observée à l’Alliance française se remarque partout, à tel point qu’il est « inévitable que l’argent liquide disparaisse », assure Mario Lavallée, professeur de finances à l’école de gestion de l’Université de Sherbrooke.

Dans 30 à 50 ans, il n’y aura plus de liquide.

Mario Lavallée, professeur de finances à l’école de gestion de l’Université de Sherbrooke

Un tiers des transactions

À l’heure actuelle, les espèces restent un « moyen de paiement essentiel, puisque l'argent liquide sert encore à régler environ un tiers de toutes les transactions de détail effectuées au Canada », indique la Banque du Canada dans un courriel.

Mario Lavallée est assis sur une chaise.

Mario Lavallée est professeur de finances à l’école de gestion de l’Université de Sherbrooke.

Photo : Radio-Canada

Mais la tendance est à la baisse depuis plusieurs années. Selon des données de Paiement Canada, les transactions par cartes bancaires représentaient 64 % du volume des paiements effectués aux points de vente, en personne ou en ligne, en 2017.

Par ailleurs, si 42 % des transactions avaient été effectuées en liquide en 2011, cette proportion a chuté à 29,8 % en 2017, soit 13 points de pourcentage en seulement six ans. Pire, son utilisation pour de petits achats de la vie courante a diminué d’environ 20 % depuis 2012.

Moins de blanchiment d’argent, plus de dépendances

Tous les pans de la société n’ont pas forcément intérêt à ce que l’argent liquide disparaisse complètement. « Il y aura une résistance du côté de l’économie souterraine, du côté des transactions illégales, et c’est pour ça que [la transition vers l’argent uniquement électronique] prendra peut-être plus qu’une vingtaine d’années », pense Mario Lavallée.

Certains y perdraient même : « Le crime organisé, les gens qui travaillent au noir, tous ceux qui évitent l’impôt et les taxes... »

Le blanchiment d’argent serait beaucoup plus difficile.

Mario Lavallée, professeur de finances à l’école de gestion de l’Université de Sherbrooke

Par ailleurs, tout le système de paiement serait dépendant, entre autres, de l’électricité. Une panne de courant, une panne du réseau Internet, et des milliards de transactions ne sont plus possibles.

Alex Reeves sourit.

Alex Reeves est chef principal affaires publiques à la Monnaie royale.

Photo : Radio-Canada

Alex Reeves, chef principal des affaires publiques à la Monnaie royale canadienne, apporte une nuance : « Le liquide a quand même une fiabilité qui est dure à battre. »

« Il y a une grande fragilité, ajoute Mario Lavallée. Une cyberguerre, par exemple, pourrait nous empêcher de faire des transactions. Donc, c’est un désavantage. »

Un avenir pour la Monnaie royale?

Si le déclin de l’argent liquide se maintenait à cette vitesse, il pourrait remettre en cause la pertinence de la Monnaie royale au Canada. Alex Reeves reconnaît qu’on a « atteint un certain plateau », tout en relevant « une certaine constance dans la consommation des pièces de circulation et des billets de banque ».

Mario Lavallée, lui, est plus direct : « Je ne vois pas de futur pour la Monnaie royale. On peut imaginer que le volume d’affaires de la Monnaie royale va diminuer au fil du temps, puisque la monnaie liquide va disparaître. »

L'établissement a d’ailleurs les mains un peu liées pour réfléchir à son avenir, car son mandat est limité. « On n’est pas vraiment équipé pour explorer des solutions de rechange au liquide. Ça, ça relève d’autres sections du gouvernement qui se sont peut-être penchées sur cette question », explique Alex Reeves.

« S’il y avait création de monnaie électronique au Canada, ce serait la Banque du Canada qui s’occuperait de ça, précise Mario Lavallée. La Monnaie royale est un fournisseur. »

La vie privée menacée

La disparition du liquide comporterait des risques pour la vie privée des Canadiens. Tous les achats payés par carte bancaire ou par transfert d’argent laissent des traces électroniques.

« Si on s’oriente vers une société sans liquide, on échange la facilité et le confort contre notre vie privée, c’est certain », prévient Brenda McPhail, directrice du projet technologie de la vie privée et surveillance à l’Association canadienne des libertés civiles.

Brenda McPhail dans son bureau, au travail.

Brenda McPhail est directrice du projet technologie de la vie privée et surveillance à l’Association canadienne des libertés civiles.

Photo : Radio-Canada

« On a tous des raisons pour lesquelles on ne veut pas que certaines choses se sachent. Par exemple, quand je fais un cadeau à mon mari, je n’utilise pas notre compte commun. Je veux que ce soit une surprise. Je ne veux pas qu’il sache où j’ai acheté son cadeau, ni ce que c’est, ni son prix. Ce ne serait plus possible dans une société sans argent liquide », explique-t-elle.

Mario Lavallée est du même avis : « On laisse des traces partout, et c’est le grand danger. »

Toutes nos transactions vont être connues, soit par le gouvernement, soit par les grandes sociétés qui font ces transactions, que ce soit Visa, MasterCard, Apple…

Mario Lavallée, professeur de finances à l’école de gestion de l’Université de Sherbrooke

« Je pense qu’un avenir sans liquide, c’est un avenir qui comporterait un peu trop de risques pour la population », renchérit Alex Reeves.

De plus, relève-t-il, tout le monde ne peut pas se passer des pièces et des billets. « Il y a des gens qui n’ont pas de comptes bancaires, d’autres n’ont pas les moyens de s’acheter des téléphones cellulaires, qui coûtent des centaines de dollars, pour payer. »

Alex Reeves est formel : « Les pièces de monnaie ne sont pas en voie de disparition. Il y aura toujours un usage pour cette façon de transiger. »

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