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Le gouvernement Ford tarde à éloigner les pro-vie des cliniques d'avortement

Des manifestants pro-vie marchent dans la rue à Ottawa. On peut voit une banderole où il est inscrit «Marche pour la vie» avec la tour de la Paix en arrière-plan.
Le mouvement anti-avortement en Ontario semble être plus visible depuis plusieurs mois. Photo: Radio-Canada / Josée Guérin
Christian Noël

Une dizaine d'établissements de santé en Ontario demandent au gouvernement conservateur de protéger leurs clientes contre des manifestants anti-avortement. Mais la procureure générale Caroline Mulroney fait la sourde oreille : toutes les demandes qui ont atterri sur son bureau demeurent sans réponse, certaines depuis plus d'un an.

« Nos clientes craignent de venir à notre clinique, parce qu’elles ne veulent pas se heurter à des manifestants anti-avortement », raconte Lyndsey Butcher, directrice des programmes au Centre Shore pour la santé sexuelle, à Kitchener.

Le mouvement anti-avortement en Ontario semble être plus visible depuis plusieurs mois. Certains groupes ont acheté des panneaux publicitaires dans des villes ontariennes, et aussi sur des autobus de transport en commun de Hamilton, London et Kitchener.

Une publicité contre l'avortement sur un autobus en Ontario.Une publicité contre l'avortement sur un autobus en Ontario. Photo : Radio-Canada / Christian Noël

De nombreuses cliniques et hôpitaux en Ontario qui offrent des services d'interruption de grossesse sont souvent la cible de manifestants anti-avortement, notamment au printemps et à l’automne, durant la campagne « 40 jours pour la vie ».

La plupart du temps, les manifestants sont calmes, brandissent des affiches avec des slogans anti-avortement ou des images choquantes, et récitent des prières. Mais parfois, certaines personnes deviennent plus agressives.

Dans les pires cas, des manifestants harcèlent les femmes, les traitent de meurtrières, leur lancent de l’eau bénite, afin de les intimider.

Lyndsey Butcher, directrice des programmes au Centre Shore de Kitchener

Afin de protéger les clientes et le personnel, l’Ontario a une loi qui empêche les manifestants de se trouver à moins de 50 mètres de huit cliniques d’avortement. Les dizaines d’autres cliniques, centres d’aide aux femmes et hôpitaux qui offrent des services d’interruption de grossesse peuvent aussi obtenir une telle zone de protection. Mais ils doivent au préalable en faire la demande au gouvernement provincial.

Notre demande de zone de protection n’a pas été approuvée. Elle n’a pas été rejetée non plus. Elle est en suspens, en attente d’approbation, depuis 15 mois.

Lyndsey Butcher, directrice des programmes au Centre Shore de Kitchener

En fait, depuis l’adoption de la loi par le gouvernement libéral en février 2018, aucune demande de zone de protection pour des cliniques d’avortement n’a été approuvée par la province. Le ministère du Procureur général n’a fourni aucune explication. La ministre Caroline Mulroney n’a pas donné suite à notre demande d’entrevue.

Inaction volontaire

À Windsor, des manifestantes pro-avortement plaident depuis des mois auprès de l’Hôpital Windsor Regional afin d’établir une zone de protection contre les manifestants.

Un manifestant pro-vie non loin d'une clinique d'avortement à Windsor, en Ontario.Un manifestant pro-vie non loin d'une clinique d'avortement à Windsor, en Ontario. Photo : Radio-Canada / Christian Noël

« Les patientes doivent marcher à proximité de ces groupes pour obtenir un avortement, raconte Julie Edward, fondatrice de Féministes en Action. C’est inacceptable pour quelqu’un qui doit prendre cette décision difficile. » Elle dénonce l’inaction de la province dans ce dossier.

Le gouvernement Ford a choisi de ne rien faire, de ne pas utiliser la loi en place, parce qu’il craint de soulever un tollé chez ses partisans anti-avortement.

Julie Edward, fondatrice de Féministes en Action

Au début de mai, une poignée de députés conservateurs ont participé à un rassemblement contre l’avortement devant l’Assemblée législative. Un d’entre eux, Sam Oosterhoff, s’est engagé à « rendre l’avortement inconcevable pour notre génération ». Ce qui a forcé le premier ministre Ford à publier un communiqué pour préciser qu’il n’avait « aucune intention de rouvrir le débat » sur la question.

N’empêche, bon nombre de ses partisans souhaitent le convaincre d’adopter leurs positions contre l’avortement. Plusieurs aiment lui rappeler que c’est en partie grâce à eux qu’il a remporté la course à la direction du parti.

Ford entre l’arbre et l’écorce

De son côté, la Campagne pro-vie demande à Doug Ford d’abolir la loi qui établit des zones de protection à proximité des cliniques. « Ce ne sont pas des zones de protection, ce sont des zones de censure », lance le directeur des opérations de la Campagne.

« C’est une loi inconstitutionnelle, affirme Jack Fonseca, qui limite la liberté d’expression et de religion dans des lieux publics, et qui cible spécifiquement notre point de vue pro-vie. C’est scandaleux! »

Quand nous avons appuyé Doug Ford durant la course au leadership du Parti conservateur, il nous avait dit qu’il était contre cette loi sur les zones de protection. On espérait vraiment qu’il allait l’abolir.

Jack Fonseca, directeur des opérations de la Campagne pro-vie

D’autres organismes anti-avortement et des groupes religieux pressent également le gouvernement Ford d'abolir cette loi. « On se fait dire que notre liberté d’expression est limitée à une zone spécifique. La loi cible un sujet précis et l’opinion précise de notre groupe », lance la directrice de la campagne « 40 jours pour la vie » de Windsor, Laurie Eberhardt.

Indécision pour gagner du temps

L’inaction du gouvernement Ford peut être surprenante idéologiquement, mais pas politiquement, croit Geneviève Tellier, professeure en science politique à l’Université d’Ottawa.

Le gouvernement conservateur est dans une période impopulaire en ce moment, remarque-t-elle, notamment en raison des compressions découlant de son premier budget.

Son indécision est politique. Il ne répond pas aux demandes de protection qui sont faites. Et il n’abolit pas non plus la loi. Il essaie de gagner du temps pour ne pas se mettre d’autres groupes à dos.

Geneviève Tellier, professeure en science politique à l'Université d'Ottawa

Doug Ford a agi rapidement pour défaire d’autres politiques du gouvernement libéral précédent, note Mme Tellier, mais le dossier de l’avortement est un sujet plus controversé.

Mais les militants pro-avortement craignent que l’inaction de Doug Ford n'entraîne une érosion de l’accès à l’avortement. Selon Lyndsey Butcher, du Centre Shore de Kitchener, être confronté à des manifestants en route vers une clinique d’avortement constitue « un obstacle à l’accès au service ».

« C’est la même stratégie qui a été utilisée pendant longtemps aux États-Unis, croit-elle. On réduit petit à petit l’accès aux cliniques, en attendant de pouvoir faire un grand coup d’éclat, comme on voit en ce moment en Alabama. »

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