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Filmée à son insu pendant 8 ans dans sa propre maison

Deux femmes assises se font face; l'une d'elle est vue de dos.

La journaliste de CBC Sarah Leavitt, en entrevue avec Mélissa, une femme qui a découvert des caméras cachées dans sa maison.

Photo :  CBC

Radio-Canada

Une Montréalaise qui a découvert une dizaine de caméras dans sa maison, cachées présumément par son conjoint, réclame une réforme de l'ensemble des lois et règlements qui régissent l'Indemnisation des victimes d'actes criminels (IVAC). Une réforme jamais effectuée depuis la création du programme, en 1972.

Un texte de Sarah Leavitt, de CBC

La Montréalaise, dont nous ne pouvons révéler l'identité parce que son fils était mineur durant une partie de la période où se seraient déroulés les faits allégués, vivait avec son conjoint et ses deux enfants lorsqu'elle a découvert les caméras. Cette femme croit que l'IVAC doit être réformée afin de mieux aider les personnes victimes de pornographie juvénile, de harcèlement criminel ou de harcèlement en ligne.

Voici l'histoire de celle que nous appellerons Mélissa.

En décembre dernier, le fils de Mélissa et sa petite amie découvrent une première caméra, camouflée dans la salle de bain de la maison familiale. Paniqué, le jeune homme met sa mère au fait de sa découverte : la caméra contient des vidéos captées à tout moment et révélant... « des gens qui se brossent les dents, qui vont à la toilette, qui se douchent, tout », raconte Mélissa.

Mélissa, son fils et sa petite amie appellent sur-le-champ la police qui, le soir même, arrête le conjoint de Mélissa (qui n'est pas le père des enfants de cette dernière).

Mélissa ne peut s'empêcher de penser que sa maison cache d'autres caméras. Aussi fouille-t-elle dès le lendemain toutes les pièces et trouve, disséminées dans la maison, neuf autres caméras ainsi qu'une clé USB contenant des vidéos modifiées. Ces vidéos « me montraient moi, ou ma fille, nues sous une forme ou sous une autre, en train de nous vêtir ou de nous dévêtir », dit Mélissa.

Il y avait aussi des vidéos de nous [son conjoint et elle] en train de faire l'amour ensemble.

Mélissa

Certaines de ces vidéos dataient de 2010, époque à laquelle Mélissa avait commencé à fréquenter son conjoint. Ce dernier fait maintenant face à des accusations de voyeurisme de même que de possession et de production de pornographie infantile.

De voir ainsi leur intimité violée a traumatisé Mélissa et ses enfants. « C'était comme si quelqu'un nous tirait le tapis de sous les pieds, littéralement », décrit-elle.

Une liste d'accusations qui n'est pas à jour

Mélissa affirme que sa famille et elle devraient pouvoir toucher de l'aide financière en vertu de l'IVAC parce que ces événements les ont affectés psychologiquement et financièrement. L'IVAC indemnise ceux qui subissent des blessures physiques ou psychologiques en raison d'un crime, de même que les proches d'une victime qui est morte à la suite d'un crime.

Mais les accusations formulées contre l'ex-conjoint de Mélissa ne figurent pas dans la liste de celles répertoriées par l'IVAC. Une liste qui comprend des accusations telles que « nuire aux moyens de transport », ou « provoquer une fausse alarme d'incendie », mais pas « pornographie juvénile et harcèlement criminel ».

Après avoir fait une demande, Mélissa a reçu de l'IVAC la réponse qu'en vertu des règles actuelles, elle n'était pas admissible à des indemnités.

« Même si je ne reçois pas d'aide de l'IVAC, je considère qu'à l'avenir, les femmes et les hommes qui vivent un traumatisme semblable au mien devraient être indemnisés, et pris au sérieux », affirme Mélissa.

« C'était comme la fin du monde »

Ces intrusions dans sa vie privée ont anéanti Mélissa pendant des semaines : « C'était difficile pour moi de fonctionner, je ne dormais pas, je ne mangeais pas. C'était comme la fin du monde ».

La paranoïa l'empêchait tant et si bien de travailler que Mélissa a rapidement épuisé tous ses congés de maladie et ses vacances. Elle s'est absentée du travail pendant près de trois mois et a dû changer de maison.

« J'avais peur », confie-t-elle au sujet de l'accusé, « c'est une personne que je ne connaissais pas, finalement ».

J'ai pensé qu'on m'avait menti, que les membres de ma famille avaient été utilisés et que c'était de ma faute parce que je les avais placés dans cette situation.

Mélissa

La fille de Mélissa a vécu dans l'anxiété qu'elle se retrouverait un jour face à face avec la personne qui l'avait filmée sur vidéo. La petite amie du fils de Mélissa est obsédée à l'idée que des caméras puissent être dissimulées un peu partout. Quant au fils de Mélissa, il a abandonné ses études collégiales. « Ce sentiment de trahison qu'il éprouve envers un homme qu'il considérait comme une figure paternelle est très dur pour lui », explique Mélissa.

Une réforme qui se fait attendre

Créée en 1972 au moment de l'entrée en vigueur de la Loi sur l'indemnisation des victimes d'actes criminels, l'IVAC n'a jamais été mise à jour, même si les appels en faveur de sa réforme se sont multipliés au fil des ans.

En 1993, le Parti québécois (PQ) a déposé un projet de loi en ce sens, mais il est mort au feuilleton.

Arlène Gaudreault préside depuis 1988 l'Association québécoise Plaidoyer-Victimes; elle affirme que la plateforme électorale de chaque parti a contenu des promesses de réforme de l'IVAC. « Mais rien n'a changé », déplore-t-elle.

En 2016, la protectrice du citoyen, Raymonde Saint-Germain, avait critiqué le régime public d'indemnisation des victimes d'actes criminels notamment pour ses délais trop longs, ses lacunes dans l'information offerte aux victimes, ainsi que les difficultés d'accès au régime, aux services et aux indemnités.

Le programme a fait les manchettes aussi lorsque trois des membres de la famille d'un homme, tombé sous les balles d'Alexandre Bissonnette le 29 janvier 2017 au Centre culturel islamique de Québec, ont mis plus de deux ans à être indemnisés par l'IVAC. Les gestionnaires du programme avaient, dans un premier temps, statué que la famille n'était pas une victime directe de la tuerie. « L'IVAC continue d'appliquer une notion très conservatrice de la définition de victime », avait déclaré l'avocat de la famille.

Arlène Gaudreault reconnaît que la réforme de l'IVAC sera complexe. Mais elle est nécessaire, insiste-t-elle, parce que beaucoup de choses ont changé depuis 1972. « La cyberintimidation n'existait pas, et nous en savons tellement plus maintenant relativement au harcèlement et aux agressions sexuelles », dit-elle.

Québec prêt à agir

Le gouvernement du Québec dit avoir amorcé la révision de la législation entourant l'IVAC. La ministre de la Justice, Sonia LeBel, a fait savoir, par courriel et par l'entremise de sa porte-parole, que des changements sont nécessaires.

« Bien que ce soit le programme le plus généreux au Canada, a fait savoir Mme LeBel, la liste des crimes pour lesquels une victime peut être indemnisée n'a pas été mise à jour [...]. Cette liste ne reflète pas l'évolution de la criminalité ces dernières 35 années. »

Le programme du Québec est plus généreux en comparaison à celui de l'Ontario, affirme pour sa part Mme Gaudreault. Mais ceux de la Saskatchewan et de l'Alberta, respectivement, ont été bonifiés et la liste des crimes couverts est plus à jour et plus complète.

Mélissa voit d'un bon oeil l'ouverture du Québec à améliorer l'IVAC. Mais pour elle-même, elle ne désire plus que la paix : « Je veux vivre, soupire-t-elle. J'ai perdu beaucoup durant cette période et je veux juste retrouver ma vie. »

Adaptation en français par Anne-Marie Lecomte

Harcèlement

Justice et faits divers