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30e anniversaire du massacre de la place Tiananmen : 5 questions à un ancien leader étudiant

Wu'er Kaixi, dissident politique et leader étudiant lors de manifestations de la Place Tiananmen de 1989. Taïwan, le 20 mai 2019.

Photo : Radio-Canada / Anyck Béraud

Anyck Béraud

Il avait répondu « présent » dès le début des manifestations pacifiques en avril 1989. Il avait participé à la grève de la faim des étudiants. Il s'était illustré en interrompant et en contredisant le premier ministre Li Peng durant une rencontre télévisée entre les manifestants et le pouvoir. Il a pris la fuite après la répression sanglante de la nuit du 3 au 4 juin, il y a bientôt 30 ans. Rencontre avec Wu'er Kaixi, une des figures de proue du mouvement étudiant qui vit en exil à Taïwan.

Le dissident politique chinois ne cache pas qu’il est habité par les événements du « printemps de Pékin » de 1989. « Pourquoi n’ai-je pas été tué sur la place Tiananmen? Je me pose souvent la question. Ç'aurait été une mort glorieuse, pour une cause en or », lance-t-il durant notre entretien à Taipei cette semaine.

Ces souvenirs et bien d'autres ont été évoqués lors d’une conférence internationale à Taïwan (18-20 mai) qui a rassemblé, pour une rare fois au même endroit, un grand nombre d’ex-manifestants – et même un ancien militaire – pour faire le point et pour discuter d'actions concertées prodémocratie à l’approche du 30e anniversaire de Tiananmen.

Un homme est attablé à la tribune d'une conférence à Taïwan. Et derrière lui se trouve une réplique de la « Déesse de la Démocratie ».

Une réplique de la « Déesse de la Démocratie ». La statue originale a été détruite lorsque l’armée chinoise a repris la place Tiananmen en juin 1989.

Photo : Radio-Canada / Anyck Béraud

Écoutez une édition spéciale de Désautels le dimanche sur la Chine le 26 mai à ICI Première dès 10 h.

La mobilisation

À l'époque, la mobilisation populaire et pacifique, lancée par les étudiants, réclamait qu'il y ait moins de corruption, moins d’inégalités, plus de liberté, plus de démocratie au pays. Une demande de libéralisation politique dans cette Chine des années 1980 qui était en pleine libéralisation économique, avec la réforme et l’ouverture du leader suprême, Deng Xiaoping.

Durant ces semaines de manifestations, est-ce qu’il y a eu un moment où vous avez vraiment cru que oui, vous alliez obtenir ce que vous vouliez? Qu’un dénouement positif était à portée de main?

Wu’er Kaixi – « Durant l’une des manifestations, celle du 27 avril. C’était géant! J’en étais le commandant en chef, et je peux vous assurer qu’il y avait environ 100 000 étudiants dans les rues. (Il rit). Nous avons marché le long du périphérique de la ville, sur environ 10 kilomètres.

« Mais ce qui nous a vraiment emballés, c’est de voir à quel point les Pékinois s’étaient déplacés pour nous appuyer, pour nous encourager. Ils étaient au moins un million de personnes. Là, on a eu l’impression que notre mouvement pourrait bien arriver à ses fins, accomplir quelque chose. La population avait décidé d’être à nos côtés, malgré l’avertissement du gouvernement.

Des étudiants manifestent.

Environ 200 000 manifestants prodémocratie ont manifesté à la place Tiananmen le 22 avril 1989.

Photo : AFP / Catherine Henriette

« Et plus notre mouvement montait en puissance, plus les gens nous appuyaient. Partout au pays. Il y a eu jusqu’à 300 manifestations étudiantes en Chine suivies par les citoyens. Alors bien sûr, avec tout ce soutien, on pouvait se laisser aller à penser qu’on pourrait y arriver. »

La riposte

À l'époque, le régime chinois était divisé sur la façon de répondre à la mobilisation populaire. Les tenants de la ligne dure l'ont emporté.

Deng Xiaoping a justifié la répression des manifestations en les qualifiant de complot contre les Révolutionnaires. Un complot pour renverser le Parti communiste chinois et pour plonger le pays dans le chaos.

Wu’er Kiaxi assure que les manifestants voulaient simplement que l’ouverture et les réformes démocratiques et politiques aillent plus vite. Et avoir voix au chapitre.

Que retenez-vous de la nuit du 3 au 4 juin 1989?

Wu’er Kiaxi – « Le gouvernement a répondu de la pire des manières à nos demandes. En déployant les soldats avec des munitions. En envoyant des chars d’assaut. En refoulant les étudiants dans le sang. Le message était clair : pas question de partager un pouvoir absolu. À n’importe quel prix.

« Que le coût soit trop élevé, pas seulement en ce matin du 4 juin 1989, mais aussi au cours des 30 dernières années : le Parti communiste chinois a réprimé ce genre de demandes les unes après les autres. En plus de répandre la peur dans tout le pays. [Le parti] consacre plus d’argent à la répression qu’au budget de la défense nationale. Ce régime représente aujourd’hui une menace pour le monde, c’est clair. »

La suite

Les militants prodémocratie reprochent au gouvernement central chinois diverses violations. Ils dénoncent la surveillance accrue des citoyens. Ils déplorent une érosion des libertés à Hong Kong depuis le retour de l’ex-colonie britannique dans le giron de Pékin. Ils s’inquiètent de la montée en puissance de la Chine et de sa volonté d’étendre son influence politique et stratégique.

Wu’er Kiaxi a souvent reproché aux Occidentaux d’adopter une attitude conciliante envers la Pékin, une politique d’apaisement. Il trouve qu’ils se sont lourdement trompés en pensant que les réformes économiques en Chine vont naturellement conduire à des réformes démocratiques.

Vous dites à l’Occident de ne pas avoir peur de la Chine. Qu’est-ce que vous suggérez comme plan d'action?

Wu'er Kiaxi – « Le reste de la planète ne doit pas se sentir désarmé face à Pékin. Oui, le monde a besoin de la Chine, mais c’est aussi réciproque. Je propose qu’on passe à une autre tactique. Il faut distinguer la Chine du régime, le régime du Parti communiste, et le parti de l’élite, soit environ 200 familles dirigeantes. Ce sont des idéologues, pas du tout des nationalistes comme on veut le faire croire à l’Occident, malgré tous les slogans chers à Xi Jinping sur le renouveau de la nation, le grand rêve chinois, tout ça.

« Non. Je vous le dis, ce ne sont que des bandits [...] Et si des pays occidentaux, menés par les États-Unis, décident d'adopter des sanctions contre ces familles, en s'en prenant à leurs visas, à leurs avoirs, je vous parie – et je suis prêt à mettre beaucoup d'argent là-dessus – que ça ne prendrait qu’une semaine ou deux pour qu’il y ait un changement de politique à Pékin. »

La mémoire

En Chine continentale, les événements de la place Tiananmen sont un sujet tabou. On n'en parle pas, contrairement à ce que l'on voit ailleurs dans le monde, y compris à Taïwan. Plusieurs anciens leaders étudiants, participants ou victimes de la répression, se battent pour que ça ne sombre pas dans l'oubli. Et pour obtenir justice et vérité sur ce qui s'est passé.

Une oeuvre gonflable recrée l'une des scènes emblématiques de la répression armée des manifestations de la Place Tiananmen de Pékin, le 5 juin 1989. Un homme qui se tient debout, face au canon d'un char d'assaut.

Au coeur de la place de la Liberté à Taipei, cette oeuvre recrée l'une des scènes emblématiques de la répression armée des manifestations de la place Tiananmen de Pékin, le 5 juin 1989. Taïwan, mai 2019.

Photo : Radio-Canada / Frédéric Lacelle

Ce que vous avez vécu il y a 30 ans est occulté des manuels d’histoire dans votre pays d’origine. Qu’est-ce que ça vous inspire comme sentiment?

Wu’er Kiaxi – « On pourrait penser que je suis inquiet de voir le Parti communiste chinois déployer tous ses efforts pour effacer le souvenir de Tiananmen, que j’ai peur que les gens finissent par oublier. Mais je vais vous dire une chose : le parti, par ses actions, fait de son mieux pour perpétuer le souvenir de Tiananmen en continuant à réprimer les dissidents politiques en Chine. En refusant tout débat. En poursuivant la répression dans différentes régions du pays. En perpétrant les pires violations de droits de la personne depuis l’Holocauste, dans le Xinjiang, contre ma communauté, les Ouïgours. Donc, en fait, le Parti communiste effectue un travail formidable de mémoire sur Tiananmen, en étant aussi assassin qu’il y a 30 ans. »

L'exil

Des dizaines de militants prodémocratie ont fini en prison depuis la riposte armée du gouvernement chinois en 1989. Ceux qui ont réussi à fuir la Chine continentale, comme Wu'er Kiaxi, sont condamnés à un long exil.

Un petit groupe de personnes est assis en cercle sur une place publique de Taipei.

Taïwan, lieu de débat et de démocratie. Un groupe de militants pour l'indépendance de l'île discute sur une place publique de Taipei.

Photo : Radio-Canada / Anyck Béraud

Comment se déroule votre vie ici, à Taïwan, à la fois si loin et si proche du continent?

Wu’er Kiaxi – « Je suis parti il y aura bientôt 30 ans. J’ai passé plus de temps en exil qu’en Chine. Et comme le gouvernement chinois interdit à mes parents de sortir du pays, je n’ai pas vu mon père ni ma mère depuis 30 ans. On s’est battus pour la liberté. Et on nous prive de la liberté de retourner à la maison. J’ai essayé d’y retourner à quatre reprises, en vain. En même temps, ils disent que je suis l’une des personnes les plus recherchées par le régime.

« J’ai été ballotté de la France aux États-Unis en passant par Hong Kong, et maintenant Taïwan. Taïwan, c’est vraiment le modèle de démocratie. Les gens y sont attachés. Je me bats avec eux pour la protéger [Il a déjà tenté une carrière en politique taïwanaise, NDLR]. Cela me chagrine de savoir que cette démocratie ne peut pas s’étendre à mes compatriotes chinois. Je voudrais qu’un milliard de Chinois deviennent des militants pour la démocratie. Imaginez ce que ça donnerait comme univers. »

Pékin considère toutefois Taïwan, un État attaché à sa souveraineté, comme l’une des provinces du pays, comme faisant partie de la Chine unique. Le président Xi Jinping a réitéré, il y a quelques mois, qu’il n’hésiterait pas à recourir à la force en cas de déclaration officielle de l’indépendance de l’île.

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