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Des robots pour filtrer la cacophonie des commentaires en ligne

Mains d'un homme qui tape sur un clavier d'ordinateur.

Des algorithmes pourraient apprendre à éliminer les insultes et les commentaires haineux.

Photo : Getty Images / RapidEye

Agence France-Presse

Plusieurs médias ont décidé récemment de remettre en avant les commentaires de leurs lecteurs sur leurs sites. Ils comptent s'appuyer sur des robots pour écarter les commentaires inappropriés.

Le Monde a annoncé mercredi avoir adopté un nouveau système d'écrémage des commentaires qui s'appuie sur une technologie de Jigsaw, un incubateur créé par Google.

Déjà adopté en anglais par le New York Times et en espagnol par le journal madrilène El País, l'outil de Jigsaw mâche le travail des modérateurs en attribuant automatiquement une note de nocivité aux 3000 commentaires publiés chaque jour sur le site du quotidien français.

Lorsqu'ils tapent leurs commentaires sous l'article, les abonnés reçoivent en temps réel une évaluation, qui peut les inciter à mieux choisir leurs mots.

Les modérateurs du média décident ensuite de publier ces contributions, ou d'écarter les propos insultants, racistes, diffamants ou hors sujet.

Ça fait longtemps qu'on réfléchit à des pistes d'amélioration, explique Alexis Delcambre, directeur adjoint de la rédaction du Monde.

On a le sentiment que la tonalité des commentaires s'est durcie ces dernières années, avec beaucoup d'attaques personnelles. Mais on ne renonce pas à l'idée qu'il soit possible d'avoir une discussion intéressante sur un site d'information.

Alexis Delcambre, directeur adjoint de la rédaction du Monde

En 2019, 14,3 % des commentaires relevés aléatoirement sur des sites d'actualité français ou leurs pages Facebook étaient agressifs ou haineux, selon un observatoire de la haine en ligne publié par Netino, entreprise spécialisée dans la modération.

De nombreux médias à travers le monde, comme des journaux locaux ou le mensuel américain The Atlantic, ont banni les commentaires, et sont revenus au bon vieux système des courriels que l'on envoie pour donner son avis.

Modérer les commentaires coûte quelques milliers de dollars chaque mois. Dans un contexte de crise de la presse, les médias peuvent décider d'en faire l'économie. De plus, selon plusieurs études, les commentaires haineux donnent une mauvaise image aux sites qui les accueillent. Ils les exposent aussi à des poursuites et peuvent faire fuir leurs annonceurs.

Séparer le bon grain de l'ivraie

Au siège parisien de Google, la responsable des partenariats de Jigsaw, Patricia Georgiou, explique qu'en enlevant cette couche de toxicité, on veut encourager les lecteurs à intervenir plus en ligne. Pour apprendre, les algorithmes doivent analyser des corpus gigantesques, et chaque commentaire est relu par dix annotateurs différents.

Et comment noter le mot « merde », qui en français peut être une insulte comme un souhait de bonne chance? Et une excellente nouvelle!, posté sous des articles parlant de migrants qui se noient?

« Des équipes d'ingénieurs travaillent sur des angles différents comme l'humour, l'ironie, le second degré », explique la responsable.

Après six mois de collaboration avec Jigsaw, El País a remarqué que la nocivité des commentaires a légèrement baissé sur les articles et, surtout, que le nombre total de contributions a augmenté.

En rouvrant leurs pages aux commentaires, les médias cherchent aussi à reprendre le contrôle sur ces liens directs avec des abonnés potentiels, qu'ils avaient laissés ces derniers temps à Facebook et à Twitter, souligne Jérémie Manie, PDG de Netino. Il regrette qu'on ait cherché à « tuer » le commentaire sans chercher, en 20 ans de journalisme en ligne, à exploiter correctement ces expressions de la société, appréciées selon lui de nombreux lecteurs.

Le mouvement des gilets jaunes n'est pas surprenant pour ceux qui lisaient les commentaires six mois avant. C'est facile de le dire après coup, mais c'est un des derniers espaces où ils pouvaient s'exprimer.

Jérémie Manie, PDG de Netino

Transformer les commentaires en conversations constructives

Certains y pensent : au New York Times comme à l'Université Simon Fraser, en Colombie-Britannique, on cherche à identifier automatiquement les commentaires les plus « constructifs », ceux qui « font avancer la conversation, restent civilisés et apportent de la valeur, comme une opinion basée sur des faits ou des expériences personnelles », détaille la chercheuse en linguistique Maite Taboada.

« Des recherches montrent qu'en promouvant ces commentaires constructifs, on peut élever le niveau de la conversation en ligne », fait-elle valoir. Au Wall Street Journal, on y croit : le journal a récemment transformé ses commentaires en « conversations », lancées par une question en fin d'article, et auxquelles contribuent les journalistes.

Pourra-t-on métamorphoser la cacophonie et les insultes en débat apaisé? « C'est une expérience », explique Alexandre Picard, du Monde. « Si on n'arrive pas à apaiser la discussion, on pourra revenir sur notre décision. »

Intelligence artificielle

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