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Des médias canadiens ciblés par une campagne de désinformation liée à l'Iran

Nous voyons une photo d'Emmanuel Macron, ainsi que le titre, « Emmanuel Macron, candidat préféré de l'Arabie saoudite à l'élection présidentielle ».

Capture d'écran de la fausse nouvelle publiée sur le faux site du média belge, « Le Soir ».

Photo : Capture d'écran - Internet Archive

Jeff Yates

Une campagne de désinformation ayant des liens avec l'Iran a tenté d'utiliser les médias canadiens pour amplifier de fausses nouvelles, selon une analyse de CBC/Radio-Canada. Cette tentative a réussi au moins une fois.

Avec Kaleigh Rogers et Roberto Rocha

La campagne a été découverte par des chercheurs du Citizen Lab de l'Université de Toronto, qui ont publié leurs conclusions dans un rapport la semaine dernière (Nouvelle fenêtre).

Nommée « Endless Mayfly » (« manne » au Québec, un insecte ayant une durée de vie de quelques heures seulement), cette campagne s'appuyait sur de fausses nouvelles éphémères qui disparaissaient aussitôt qu'elles étaient propagées. Ceux qui reprenaient ces histoires ne savaient pas qu'ils avaient affaire à une campagne de désinformation.

Une analyse de Radio-Canada/CBC de messages Twitter identifiés par le Citizen Lab comme faisant partie de cette campagne démontre que la campagne Endless Mayfly a visé des milliers d'utilisateurs partout au monde, dont des comptes canadiens.

Au cours des années 2016 et 2017, certains des faux comptes associés à cette campagne ont visé 12 médias canadiens, dont CBC, pour tenter de propager une fausse histoire voulant que la CIA ait organisé un coup d'État en Turquie.

Un autre message Twitter adressé en français au Journal de Montréal cherchait à promulguer l'idée que l'Arabie saoudite finançait la campagne d'Emmanuel Macron, alors candidat à la présidence française, lors de l'élection de 2017. L'article avait été publié sur une fausse version du média belge Le Soir. Il avait été ensuite repris par la politicienne d'extrême droite Marion Maréchal-Le Pen.

Mme Le Pen écrit : « 30 % de la campagne de Macron financée par l'Arabie saoudite? Nous exigeons de la transparence! »Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Capture d'écran du tweet de Marion Maréchal-Le Pen qui promulguait une fausse nouvelle créée par Endless Mayfly. Le tweet a été supprimé.

Photo : Capture d'écran - Twitter/Le Monde

La campagne a réussi à piéger certains médias. Par exemple, le fil de presse Reuters avait rapporté une fausse nouvelle créée par Endless Mayfly qui avançait que six pays arabes avaient demandé à la FIFA d'empêcher le Qatar d'accueillir la Coupe du monde de 2022. Le média canadien Global News avait repris l'histoire de Reuters, qui se basait sur une fausse publication faite sur une fausse version du site d'un média suisse.

Même si les chercheurs du Citizen Lab ne peuvent pas dire avec certitude si le gouvernement iranien se cache derrière cette campagne, ils sont « relativement convaincus que l'Iran ou un acteur lié à l'Iran est l'explication la plus plausible ».

Leur analyse démontre que les fausses nouvelles publiées par Endless Mayfly s'alignent avec les intérêts stratégiques de l'Iran. Le but ultime de ces fausses nouvelles semblait être de semer la division au sein des ennemis traditionnels de l'Iran, des pays comme Israël, l'Arabie saoudite ou les États-Unis.

« Il est difficile de dire avec précision quel était leur objectif, mais je crois qu'ils voulaient que leurs histoires soient reprises par les médias de masse, affirme Gabrielle Lim, l'auteure principale du rapport. Quand une histoire se retrouve dans un média majeur, d'autres médias reprennent souvent l'histoire par la suite. La campagne visait probablement ultimement le grand public, mais de façon indirecte. »

Le rôle des médias sociaux

Les acteurs derrière Endless Mayfly ont aussi tenté de convaincre des médias alternatifs de publier leurs fausses nouvelles.

De faux comptes Twitter, appartenant supposément à des journalistes indépendants, ont tenté de contacter plusieurs de ces sites, en offrant de collaborer avec eux. Seulement un média alternatif canadien a été visé, le site The Rebel. Le site n'a pas répondu au tweet, et il n'y a aucune indication que le site ait collaboré avec le prétendu « journaliste indépendant » Brian H. Hayden.

Par contre, le Centre de recherche sur la mondialisation, un site montréalais, a publié en 2017 deux articles écrits par ce même Brian H. Hayden. Ces derniers ont été identifiés par les chercheurs comme faisant partie d'Endless Mayfly. Un de ceux-ci affirmait qu'Israël et la Turquie tentaient de fomenter la division au Moyen-Orient en appuyant un Kurdistan indépendant en Irak. L'autre affirmait que l'ancien premier ministre pakistanais Nawaz Sharif était un pantin de l'Arabie saoudite Le fondateur du Centre de recherche sur la mondialisation, Michel Chossudovsky, n'a pas donné suite aux courriels de CBC.

Plusieurs fausses versions des sites web de médias d'information ont été créées par Endless Mayfly. Ces sites copiaient l'identité visuelle des médias, et étaient hébergés sur des adresses web presque identiques à celles des vrais sites. Par exemple, des articles ont été publiés sur une fausse version du média britannique The Guardian à l'adresse theguaradian.com. La véritable adresse du quotidien est theguardian.com.

Deux adresses web très similaires à celles utilisées par deux médias canadiens — nationalepost.com et theglobeandmail.org — ont aussi été enregistrées par les personnes derrière cette campagne. Les chercheurs n'ont pas pu déterminer si ces sites ont été utilisés pour publier du contenu et il n'existe aucune trace d'articles.

Par contre, leurs adresses web étaient presque identiques à celles du National Post et du Globe and Mail. Ces faux sites ont été supprimés en 2018.

La campagne a aussi visé le blogueur saoudien Raif Badawi, qui fut arrêté en 2012, puis condamné à 10 ans de prison pour insulte à l'islam. Le Canada est impliqué dans une lutte pour sa libération; sa femme, Ensaf Haidar, et les enfants du couple ont obtenu l'asile politique au pays en 2013.

Ensaf Haidar, l'épouse du blogueur Raif Badawi.

Ensaf Haidar, l'épouse du blogueur Raif Badawi

Photo : La Presse canadienne / Paul Chiasson

Mme Haidar a été particulièrement visée par cette campagne de désinformation. Des comptes Twitter liés à Endless Mayfly l'ont mentionnée et l'ont retweetée 21 fois en trois langues, plus que toute autre figure canadienne.

« Il y a plusieurs joueurs dans cette partie »

Les chercheurs du Citizen Lab ont pu voir les tactiques d'Endless Mayfly évoluer en temps réel.

Tôt dans la campagne, de nombreux médias ont réalisé que de fausses versions de leurs sites ont été créées. Pour tenter d'échapper à la détection, les acteurs derrière Endless Mayfly publiaient puis supprimaient des articles après quelques heures seulement. Ils redirigeaient ensuite le lien vers le véritable site du média qu'ils avaient tenté d'imiter, ce qui pourrait donner l'impression que l'article avait été véridique.

Certains éléments d'Endless Mayfly sont toujours en ligne et les chercheurs croient que la campagne pourrait toujours être active aujourd'hui.

« Ils ont appris de leurs erreurs et ils ont évolué, ce qui fait que c'est beaucoup plus difficile pour les chercheurs de les traquer, reconnaît Mme Lim. Nous verrons probablement de nouvelles tactiques de propagation de la désinformation à l'avenir. C'est bien de se rappeler qu'il y a plusieurs joueurs dans cette partie. Ce n'est pas juste la Russie. L'Iran a aussi une longue histoire avec les trolls et la désinformation. »

Le fait que les campagnes de désinformation évoluent constamment va faire en sorte qu'il sera difficile d'identifier de nouvelles tentatives d'ingérence étrangère à l'aube des élections fédérales cet automne, croit Fenwick McKelvey, professeur associé en communications à l'Université Concordia, à Montréal.

« C'est pourquoi il est important de surveiller ces choses-là. Ces campagnes de désinformation sont en quelque sorte des expériences, on tente de voir ce qui fonctionne. Ces tactiques ne seront pas répétées exactement à l'avenir et on n'utilisera pas ces mêmes faux comptes, juge M.  McKelvey. C'est comme le jeu du chat et de la souris. »

Vous pouvez télécharger les tweets analysés par CBC en consultant ce document (Nouvelle fenêtre).

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