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« Mamies contre la droite » : retraitées, mais pas réservées

Une manifestation des « mamies contre la droite ».

Les « mamies contre la droite », un collectif de femmes retraitées, redoutent les vents populistes en Europe.

Photo : Radio-Canada / Yanik Dumont Baron

Yanik Dumont Baron

Elles sont retraitées, mais actives. Elles ne crient pas, mais se tiennent debout et portent un message simple. Ce sont des « mamies contre la droite ». Un collectif redoutant les vents populistes et nationalistes qui soufflent sur l'Europe. Nous les avons rencontrées à Berlin, une capitale marquée par les idées extrêmes.

« Kein platz für nazis. » Le message, affiché sur fond orange, est bien visible pour ceux qui entrent dans ce café du centre de Berlin : « Pas de place pour les nazis. »

Le ton est donné. Le lieu, bien choisi pour une réunion de militantes inquiétées par la popularité croissante des partis nationalistes en Europe, surtout en Allemagne.

D’où la référence au nationalisme nazi qui a mené aux horreurs de la Deuxième Guerre mondiale. Les dames qui se sont donné rendez-vous n’aiment pas ce qu’elles perçoivent sur leur continent.

« Je suis née après la guerre, j’ai grandi avec un père qui a participé à la guerre », explique Ebba Hammerschmidt, l’une de ces grand-mères inquiètes.

Puis, elle ajoute que le père de son époux est mort lors de cette même guerre. « Ce sont des traumatismes qui ont toujours des influences sur notre vie… on ne veut pas que ça se reproduise. »

L'« Alternative » qui fait peur

Grande et élégante, les cheveux gris placés derrière les oreilles, c’est en français qu’Ebba Hammerschmidt explique ses craintes pour l’Allemagne, et pour l’Europe entière.

Elle montre du doigt le parti AfD (Alternative für Deutschland, ou l'Alternative pour l’Allemagne), un parti de l'extrême droite, eurosceptique et populiste, qui dénonce une Europe trop centralisatrice.

Depuis sa fondation, en 2013, le parti n’a cessé de gagner en puissance. L’AfD compte maintenant des élus dans tous les parlements régionaux d’Allemagne ainsi qu'au Bundestag central de Berlin.

L’AfD détient aussi un siège au Parlement européen. Un eurodéputé un peu solitaire, qui pourrait avoir une douzaine de collègues après les élections de la fin de semaine prochaine, s’il faut en croire les sondages.

« Depuis que l’AfD est au Parlement… le climat démocratique est un peu dérangé », juge Verena Croon, une autre de ces « mamies contre la droite », qui s’assoit à notre table.

« Autrefois », ajoute Ebba Hammerschmidt, « il y avait des mots qu’on n’utilisait pas, auxquels il ne fallait même pas penser. Mais maintenant, on peut les utiliser. »

Les deux femmes dénoncent « le vocabulaire vraiment agressif » de l’AfD. Des commentaires racistes, par la suite excusés. Ou encore des propos tendant à relativiser le règne nazi sous Adolf Hitler.

Les racines d’une inquiétude

Il n’y a pas un incident précis qui a perturbé ces deux femmes, au point de les amener à afficher publiquement leurs craintes. C’est plutôt l’accumulation des changements et la transformation du monde autour d’elles qui les inquiètent.

Tour à tour, elles citent la victoire-surprise du Brexit, l’élection de Donald Trump ainsi que le ressac raciste qui a suivi la vague de migrants venus en Europe en 2015-2016.

Puis, il y a eu les émeutes de Chemnitz l’été dernier. Des affrontements violents dans l’ancienne Allemagne de l’Est, auxquels se sont greffées des rumeurs visant les immigrants et des saluts nazis devant des policiers débordés.

« C’est vraiment agressif », déplore Ebba Hammerschmidt. « Il y a vraiment des situations où l’on n’échange plus d’arguments », mais des coups dans les rues.

Un climat malsain, qui semble faire tache d’huile ailleurs en Europe, ajoute Verena Croon. « Il y a des influences de droite aussi en Italie, en Hollande, en Pologne. J’ai peur que, dans les élections [européennes] qui s'en viennent, l’Europe [aille] à droite. »

Qu’importe si les troubles de Chemnitz restent un événement d’exception en Allemagne. Qu’importe si l’AfD n’est pas composé uniquement d’extrémistes au crâne rasé. Qu’importe si les partis nationalistes demeurent minoritaires dans une Europe plutôt libérale.

Le climat, les discours et les événements des dernières années ont alimenté les craintes de ces femmes, qui ont vécu de près les années sombres de l’Europe.

Un travail sur la mémoire

En Autriche, où ce mouvement a vu le jour, les femmes manifestent chaque semaine, coiffées de tuques qui rappellent ces fameux pussy hats roses, portés aux États-Unis au lendemain de l’assermentation de Donald Trump.

À Berlin, les femmes manifestent au moins une fois par mois, plus fréquemment si d’autres occasions se présentent. Elles se tiennent debout et brandissent une simple affiche : « Omas gegen Rechts » ou les « mamies contre la droite ».

Elles sont plusieurs dizaines, peut-être une centaine, chaque fois. « On se fait visibles », explique Ebba Hammerschmidt. « On est tout simplement là. On montre qu’on est là, pas plus. »

Six femmes discutent, assises autour d'une table.

Les « mamies contre la droite » allemandes ont suivi une formation pour réagir en cas de confrontation verbale, par exemple, avec des partisans du parti d'extrême droite AfD.

Photo : Radio-Canada / Yanik Dumont Baron

Les manifestantes allemandes ont suivi une formation pour réagir en cas de confrontation verbale, par exemple avec des partisans de l’AfD. « Parfois, mieux vaut ne pas réagir », admet Verena Croon.

Les femmes font également l'entretien de pierres spéciales placées sur le sol, devant le domicile de juifs tués durant la Deuxième Guerre mondiale. De tels mémoriaux, il y en aurait plus de 8000 à Berlin seulement.

En les nettoyant, Ebba Hammerschmidt souhaite « que les pierres brillent vraiment. Pour les rendre visibles... Pour encore dire : "On ne veut jamais plus retourner à cette époque plus que sinistre". »

Ce sont de petits gestes que posent ces grand-mères. Des gestes qui trahissent une crainte bien allemande : celle de rester passif. « Je ne veux pas que mes enfants et mes petits-enfants me demandent un jour : "Mais tu as su; pourquoi est-ce que tu n'as rien fait?" »

Yanik Dumont Baron est correspondant de Radio-Canada à Paris

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