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  • Envoyé spécial
  • Les universités américaines, au coeur du conflit entre Washington et Pékin

    Le campus du Massachusetts Institute of Technology, dans la région de Boston.
    Le campus du Massachusetts Institute of Technology, dans la région de Boston. Photo: Radio-Canada / Raphaël Bouvier-Auclair
    Raphaël Bouvier-Auclair

    Véritables laboratoires d'innovation, les universités américaines se retrouvent malgré elles au centre de la compétition technologique qui oppose Washington à Pékin. Doivent-elles davantage se fermer, notamment aux étudiants chinois, pour mieux se protéger? Le dilemme est grand au sein de ces institutions où l'ouverture a toujours été une valeur fondamentale.

    « J’ai trouvé que c'était plus difficile d’obtenir mon visa. Ça a été bien plus long que pour d’autres personnes qui sont venues ici il y a deux ou trois ans », lance Tiancheng Yu, étudiant au doctorat en sciences informatiques au Massachusetts Institute of technology (MIT).

    Le jeune homme, l'un des 360 000 étudiants chinois qui étudient aux États-Unis, constate les impacts de la montée des tensions entre Washington et Pékin.

    L'étudiant en sciences informatiques au MIT, Tiancheng Yu.L'étudiant en sciences informatiques au MIT, Tiancheng Yu. Photo : Radio-Canada / Raphaël Bouvier-Auclair

    Le club étudiant spécialisé en innovation dont il fait partie a par exemple mis fin à ses ententes avec des commanditaires basés en Chine, dont l'entreprise Huawei. Le mois dernier, le MIT, à l'instar d’autres institutions universitaires, a coupé ses liens avec le géant chinois des télécommunications, dont les pratiques sont grandement critiquées par l'administration Trump.

    L’an dernier, le gouvernement américain a aussi resserré les règles d’octroi de visa pour les étudiants chinois dans certains domaines scientifiques. Au cours de la dernière année, le visa de certains grands universitaires chinois a même été annulé.

    Récemment, des spécialistes américains, dont le conseiller informel du président Trump sur la Chine, se sont vu à leur tour refuser l’entrée en territoire chinois.

    La relation entre la Chine et les États-Unis se détériore rapidement. Cela crée un sentiment d’insécurité pour les immigrants chinois aux États-Unis, particulièrement ceux qui travaillent dans le domaine de la recherche fondamentale, ce qui peut être perçu comme un outil géopolitique.

    Yangyang Cheng, chercheuse à l’Université Cornell
    Des étudiants sur le campus de l'Université Harvard, dans la région de Boston.Des étudiants sur le campus de l'Université Harvard, dans la région de Boston. Photo : Radio-Canada / Raphaël Bouvier-Auclair

    Écoutez une édition spéciale de Désautels le dimanche sur la Chine le 26 mai à ICI Première dès 10 h.

    Les universités dans la mire du gouvernement américain

    Les soupçons des autorités américaines à l’endroit d’étudiants ou de chercheurs chinois ne sont pas nouveaux.

    En 2015, le physicien Xiaoxing Xi de l’Université Temple, en Pennsylvanie, a été arrêté après avoir été accusé d’avoir subtilisé puis envoyé en Chine des secrets technologiques.

    Le professeur Xiaoxing Xi participe à une conférence au MIT sur les défis auxquels font face les chercheurs chinois aux États-Unis.Le professeur Xiaoxing Xi participe à une conférence au MIT sur les défis auxquels font face les chercheurs chinois aux États-Unis. Photo : Radio-Canada / Raphaël Bouvier-Auclair

    « J’étais sous le choc », a-t-il expliqué lors d’un récent passage à Boston dans le cadre d’une conférence sur les défis auxquels font face les scientifiques chinois aux États-Unis.

    Les accusations à l’endroit de Xiaoxing Xi, qui se sont avérées non fondées, ont été retirées quelques mois après son arrestation.

    Andrew Lelling, procureur des États-Unis pour le district du Massachusetts, rappelle que d’autres épisodes de vol de propriété intellectuelle ont bel et bien eu lieu. Selon lui, 90 % des cas d’espionnage industriel survenus sur le territoire américain entre 2011 et 2018 ont impliqué des citoyens chinois.

    D’un côté, il faut éviter le profilage racial, mais de l’autre, il faut garder à l’esprit que nous sommes à la recherche de citoyens chinois. C’est un équilibre difficile à trouver.

    Andrew Lelling, procureur des États-Unis pour le district du Massachusetts
    La région de Boston, au Massachusetts, est particulièrement ciblée par les autorités américaines dans leurs efforts pour prévenir le vol de propriété intellectuelle. La région de Boston, au Massachusetts, est particulièrement ciblée par les autorités américaines dans leurs efforts pour prévenir le vol de propriété intellectuelle. Photo : Radio-Canada / Raphaël Bouvier-Auclair

    En ciblant particulièrement la région de Boston et ses dizaines d'universités, le département américain de la Justice multiplie en ce moment les efforts, en organisant des rencontres et en distribuant des documents, pour s’assurer que les entreprises technologiques et les universités demeurent vigilantes face à la menace que représente l’espionnage industriel.

    « Notre première tâche est de convaincre les universités que c’est un vrai problème et que nous ne sommes pas paranoïaques », souligne Andrew Lelling.

    Le FBI distribue ce genre de documents aux universités et aux entreprises technologiques pour les sensibiliser aux risques de vol de propriété intellectuelle. Un document distribué par le FBI aux universités américaines. Photo : Courtoisie: Federal Bureau of Investigation (FBI)

    Le journaliste Daniel Golden, auteur du livre Spy schools, note que les universités ont toujours été un terrain de prédilection pour les agences de renseignements, qu’elles soient chinoises ou américaines.

    « Dans la plupart des universités, vous pouvez marcher dans le campus, aller à la cafétéria ou à la bibliothèque et même vous asseoir dans le fond d’un auditorium. Vous pouvez rencontrer des gens et vous mêler à la foule assez facilement. », explique-t-il.

    « Une seconde nature pour les universités »

    Accusées d’être « naïves » par le directeur du FBI, Christopher Wray, certaines universités ont récemment durci le ton à l’endroit de Pékin, comme le montre l'exemple du MIT avec Huawei.

    Le campus du MIT, dans la région de Boston.Le campus du MIT, dans la région de Boston. Photo : Radio-Canada / Raphaël Bouvier-Auclair

    Mais un grand virage est difficile à envisager, croit Frédéric Lemieux, professeur spécialisé en renseignement à l’Université Georgetown, qui constate la vulnérabilité et le manque de protection des universités, notamment sur le plan de la cybersécurité.

    Frédéric Lemieux, spécialiste en renseignement et en cybersécurité à l'Université Georgetown.Frédéric Lemieux, spécialiste en renseignement et en cybersécurité à l'Université Georgetown. Photo : Radio-Canada / Raphaël Bouvier-Auclair

    Il y a tout d’abord des raisons financières. Dans plusieurs institutions, les étudiants chinois représentent le groupe le plus important d’étudiants étrangers inscrits à l’université. Au MIT, par exemple, leur proportion est passée de 10 % à 25 % des inscriptions internationales au cours des vingt dernières années.

    Puis il y a des raisons philosophiques encore plus fondamentales, selon Frédéric Lemieux. La vigilance encouragée par le gouvernement américain et ses agences de renseignement va à l’encontre des valeurs d’ouverture et de partage des connaissances qui fait partie de l’ADN du monde universitaire aux États-Unis.

    Ça va être difficile de dire qu'il faut augmenter la sécurité pour rendre secrètes certaines recherches. On le fait déjà dans certaines industries de pointe liées au militaire ou à la biotechnologie, mais c’est vraiment une seconde nature pour les universités.

    Frédéric Lemieux, professeur spécialisé en renseignement et en cybersécurité à l’Université Georgetown

    L’astrophysicien de l’Université Harvard Jonathan McDowell, qui collabore régulièrement avec des universitaires étrangers, fait partie de ceux qui dénoncent l’approche prônée par le gouvernement américain.

    L'astrophysicien Jonathan McDowell croit que la stratégie du gouvernement américain va à l'encontre des valeurs d'ouverture du monde universitaire. L'astrophysicien Jonathan McDowell croit que la stratégie du gouvernement américain va à l'encontre des valeurs d'ouverture du monde universitaire.  Photo : Radio-Canada / Raphaël Bouvier-Auclair

    Selon lui, cette stratégie pourrait priver les États-Unis de scientifiques talentueux. Jonathan McDowell affirme que de nombreux Chinois, séduits par la liberté dans le monde de la recherche, décident de rester après leurs études. « Dans ce cas, c’est la Chine qui perd ses plus grands talents », note-t-il.

    À un moment où de plus en plus d’élus, républicains et démocrates, prônent la ligne dure à l’endroit de la Chine, les universités américaines ne peuvent plus éviter le débat existentiel auquel elles sont confrontées.

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