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Voter en Europe à l’heure du Brexit

Ils sont des milliers à s’être rassemblés pour entendre les candidats d’une nouvelle formation politique, créée spécialement pour l’occasion, le Brexit Party. Photo: Radio-Canada / Sergio Santos
Jean-François Bélanger

Alors que les Britanniques se sont prononcés il y a trois ans en faveur du Brexit, ils se retrouvent aujourd'hui à devoir participer malgré tout aux élections européennes. C'est là l'un des nombreux paradoxes d'un jeu politique en plein chamboulement.

Aucune affiche, aucune pancarte. Dans les rues de Peterborough, rien n’indique la tenue prochaine d’élections européennes. Et pourtant, tout le monde est au courant.

En fait, le vote du 23 mai prochain pourrait bien donner lieu à une participation record pour un scrutin européen. Ce qui est paradoxal dans une ville qui a voté à 60 % en juin 2016 pour le Brexit, donc pour quitter l’Europe.

Mais c’est justement ce qui va motiver Mick James à aller voter. L’homme d’une cinquantaine d’années, un peu corpulent et le crâne dégarni, ne s’explique pas que le Royaume-Uni fasse toujours partie de l’Union européenne, trois ans après le référendum.

« Nous aurions dû quitter [l’Union européenne] depuis longtemps, dit-il. Ces élections ne devraient même pas avoir lieu. Mais nous nous sommes fait avoir par nos députés au Parlement. »

Un sentiment largement partagé ici. Dans la grande salle du palais des congrès de la ville, ils sont des milliers, comme Mick, à s’être rassemblés pour entendre les candidats d’une nouvelle formation politique créée spécialement pour l’occasion, le Brexit Party.

« Les gens ordinaires à travers le pays sont désillusionnés, explique Eileen Levine. C’est toute la démocratie qui est remise en question. »

Ils applaudissent et approuvent ostensiblement les critiques acerbes à l'égard de l’Europe déclinées par les candidats qui défilent sur la scène.

Nigel Farage, fondateur du Brexit Party. Nigel Farage, fondateur du Brexit Party. Photo : Radio-Canada

Mais celui qu’ils attendent avec impatience, c’est Nigel Farage. Le fondateur du Brexit Party est accueilli par un tonnerre d’applaudissements. Le politicien est de toute évidence un orateur habile, un tribun hors pair.

Le micro à la main, il marche d’un bout à l’autre de la scène en accusant « l’establishment » de vouloir priver les Britanniques du Brexit pour lequel ils ont voté.

Je ne me suis pas battu pendant 25 ans pour voir nos politiciens ignorer le résultat du référendum. Pouvez-vous imaginer leur réaction si le résultat d’un vote était renversé dans un pays africain? Ils crieraient au meurtre.

Nigel Farage, fondateur du Brexit Party

Un ras-le-bol généralisé

Aujourd’hui, son parti mène largement dans les sondages. La firme Yougov lui attribue 35 % des intentions de vote. Du jamais vu selon Philippe Marlières, professeur de sciences politiques au University College de Londres.

Si l’élection européenne est traditionnellement l’occasion d’un vote de sanction, d’un vote défouloir, celle de cette année ne fera assurément pas exception, d’après le politologue.

On sent un phénomène de ras-le-bol à l'égard de la classe politique en général. Les deux partis principaux, qui traditionnellement raflaient la grande majorité des voix de l'électorat, sont en crise.

Philippe Marlières, professeur au University College
Philippe Marlières, professeur de sciences politiques au University College de Londres. Philippe Marlières, professeur de sciences politiques au University College de Londres. Photo : Radio-Canada / Sergio Santos

Le Parti conservateur, actuellement au pouvoir, constitue la principale victime de cette saignée. L’institut Yougov ne lui donne que 9 % des intentions de vote.

D’ailleurs, la première ministre conservatrice, Theresa May, est aujourd’hui la cible préférée de Nigel Farage. Il la rend personnellement responsable de l’imbroglio actuel.

« C’est la pire première ministre de notre histoire et, en plus, elle est malhonnête. Elle nous a humiliés et fait de nous la risée du reste du monde », lance-t-il, avant d’ajouter que le meilleur moyen de se débarrasser d’elle, c'est de voter massivement pour le Brexit Party aux élections européennes.

En 2016, lors du référendum sur le Brexit, Nigel Farage était l’un des meneurs les plus en vue de la campagne « Leave ». Il s’était fait remarquer en agitant comme un épouvantail la vague de migrants en provenance de la Syrie.

Philippe Marlières n’hésite pas à lui accoler l’étiquette de populiste : « Il a un discours qui ne s’embarrasse pas de nuances ni de détails. C'est quelqu'un qui est effectivement dans un registre populiste de droite voire de droite extrême. Il ne laisse personne indifférent. »

Un sentiment d'urgence

Cette réorganisation du jeu politique britannique, sur un axe pour ou contre l’Europe plutôt que sur un axe gauche droite, pourrait avoir un impact durable dans le pays, selon l’analyste.

Car le Brexit Party n’est pas la seule formation politique créée spécialement pour cette élection. Fondé par d’anciens députés travaillistes et conservateurs pro-européens, Change UK a pour seule raison d’être de lutter contre le Brexit.

Ce parti centriste est né en quelques semaines à peine. Et c’est mue par un sentiment d’urgence que Jessica Simor a décidé de se porter candidate.

C’est actuellement la seule question sur la table. Car si on ne réussit pas à stopper le Brexit, il va monopoliser la vie politique pour les 10 prochaines années. On va se disputer sur la question, on va devoir essayer de négocier de nouveaux accords commerciaux. Ça va occuper tout le terrain.

Jessica Simor, candidate de Change UK

Dans un pub du nord de Londres, elle lance un appel aux électeurs qui y sont rassemblés, les priant de se mobiliser et de soutenir le parti : « Cela fait trois ans que je me bats contre le Brexit, et cette élection sert un peu de deuxième référendum sur la question. »

Le discours séduit beaucoup de sympathisants de gauche comme James Dawson, ancien militant travailliste. Il ne se reconnaît plus dans les valses-hésitations de Jeremy Corbyn, le chef du Labour Party, au sujet du Brexit.

« Le Brexit a détruit notre réputation, dit-il. Tout le monde se moque de nous maintenant. Nous sommes vus comme des idiots », affirme-t-il.

Les instituts de sondage donnent à Change UK entre 5 et 9 % des intentions de vote.

Jan-Vincent Rostowski, candidat de Change UKJan-Vincent Rostowski, candidat de Change UK Photo : Radio-Canada / Jean-Francois Bélanger

« À Londres, on va obtenir plus de 15 % », prédit Jan Vincent-Rostowski, l’un des candidats vedettes du nouveau parti. Devant la station de métro de Marylebone, il distribue les dépliants du parti et annonce son intention, au-delà de cette élection, de changer la façon de faire de la politique en Grande-Bretagne.

La politique en Grande-Bretagne est rompue. Le Brexit le montre. Elle est basée sur la confrontation au lieu d'être basée sur la coopération. Elle est basée sur l'exclusion, sur la confrontation, au lieu d'être basée sur la participation. Elle est basée sur les émotions au lieu d'être basée sur l'analyse. Nous, ce que nous voulons faire, c’est changer cela pour ramener le dialogue et la coopération.

Jan Vincent-Rostowski, candidat de Change UK

Nigel Farage, lui aussi, promet de changer la politique « pour de bon » et de lutter contre les bureaucrates et les élites : « Cela dépasse largement la question de la sortie de l’Europe. C’est un combat contre l’establishment et contre les privilèges. »

De toute évidence, qu’il se concrétise ou non, le Brexit aura eu un impact majeur sur la vie politique au Royaume-Uni. Mais aussi sur la relation des Britanniques avec leurs élus, et le regard qu’ils portent sur les institutions de leur pays.

Un pays qui se retrouve aujourd’hui plus divisé que jamais.

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